Aux grands brûlés de la vie

Stéphane a 42 ans, il aime ses chiens, l’espace et le chocolat. Il a deux Rottweiler. Le plus sombre est vieux, il ne se lève pas toujours pour venir me saluer. Quand j’arrive le matin, je sens bien qu’il mesure son envie d’être caressé à l’aune de sa fatigue. Qu’il évalue si l’effort à fournir par ses vieux os vaut le plaisir des flatteries humaines. La réponse est souvent positive, mais il reste parfois le corps collé au sol et ne remonte vers moi que ses beaux et grands sourcils de star du ring finissant. Je me baisse alors jusqu’à ses yeux vitreux et lui parle tendrement en lui grattant le jabot. Plus je le félicite de sa gentillesse, plus la bave dégouline de ses grosses babines. Cela ne me dégoute pas, c’est ainsi. Quand je retire ma main pour boire le café et manger un gâteau avec son maitre, la manche de ma veste est toute gluante. Ce n’est pas grave, je lave ces tâches quand j’arrive au travail. Les fois où il trouve l’énergie de transporter toute sa belle chair animale et compacte jusqu’à mes caresses, je sens l’envie qui le dévore d’être à nouveau jeune chien fou. Il tente de jouer un peu, s’emballe à son rythme, lentement et brièvement. Je lui sais gré de cet enthousiasme puisque le mien est à sa hauteur si ce n’est en force, en tout cas en sincérité. Il n’est pas rare qu’emportée par notre élan commun je me retrouve ses deux énormes pattes posées sur le haut de ma poitrine, presque aux épaules, luttant pour ne pas perdre l’équilibre sous tant de poids. Il sait qu’il n’a pas le droit de faire cela mais il est comme moi, il ne résiste pas à une bonne accolade. Il a parfois même le temps de me lécher toute la figure avant que Stéphane ne le rappelle avec force à l’ordre. Jurassik obéit toujours au doigt et à l’œil à son maitre. Jurassik, c’est son nom. Il a déjà plusieurs fois ouvert sa gueule si grand qu’il a mis presque toute ma tête dedans. Pourtant je n’ai jamais vraiment craint qu’il me fasse du mal. C’est la surprise et l’inégalité des forces en présence qui me font reculer.
Le deuxième chien de Stéphane est blanc comme neige. Et molosse. Et jeunot. Quand son maître lui en donne la permission, tôt le matin et tard le soir, il court heureux sur toute la longueur du parvis de l’Hôtel de Ville. Gentil, jeune et impressionnant. Contrairement à Jurassik, Sam n’attend pas de me sentir toute proche pour me manifester son enthousiasme. Sam, c’est son nom. Il me voit de loin et trépigne jusqu’à ce que Stéphane l’autorise à venir à ma rencontre. Stéphane tient ses chiens et il a raison.
Un matin, Sam n’est pas là, il n’y a que Jurassik. Quand je m’en suis inquiète, je comprends que le sujet peine trop Stéphane pour approfondir : il évite mon regard et me fait une réponse incohérente. Cela se produit chaque fois qu’une grande émotion l’assaille. Il me dit « Sam est avec Brigitte Bardot. » et le répète trois ou quatre fois pour que je n’en parle plus. Alors ce matin-là on reste à boire le café en silence et j’abrège. Sam réapparait plus d’un mois après sa disparition soudaine et Stéphane se contente d’acquiescer à la question « Vous l’avez retrouvé ? ». Je n’épilogue pas.

C’était il y a une grosse année. Depuis, Sam a à nouveau disparu. Cette fois je n’ai rien osé dire. Cela fait maintenant six mois que Sam manque à l’appel.

Pendant trois ans j’ai rencontré Stéphane, ses chiens et sa passion pour l’espace des magazines que je lui achetais. Trois années quatre fois par semaine au petit matin quand le bitume devant le BHV le rendait à une nouvelle journée de solitude et d’errance. Si en sortant du travail à 19h je le voyais parfois déjà endormi blotti contre ses chiens, je savais qu’il avait eu une journée particulièrement difficile. Parfois il disait qu’il s’ennuyait, parfois que c’était dur, qu’il lui faudrait une domiciliation, le RSA. J’ai cherché des adresses, des associations, j’ai pris des rendez-vous, mais comme il disait que les Américains étaient en train d’acheter la ville pour y mettre des millionnaires et que son père avait rencontré sa mère au Kenya et qu’il allait parfois voir son oncle à Pierrefitte mais qu’il était trop vieux pour rester avec lui, que de toute façon il allait bientôt mourir, que son père était parti en Afrique pour Noël et ne voulait plus revenir à cause des Américains qui achetaient la rue et même celles autour et qui allaient bientôt arriver avec leurs milliardaires dans des tanks aux Champs-Elysées parce que sa mère était une bonne cuisinière mais que son oncle de toute façon allait bientôt mourir, bien sûr, il n’est jamais allé aux rendez-vous. J’ai fini par capituler. Certains jours j’ai fait des détours pour ne pas le rencontrer parce que je ne savais plus quoi faire ou dire. Il traversait tout Paris jusqu’à Denfert-Rochereau pour aller se doucher et changer ses affaires. Il y avait un casier où il gardait notamment la petite radio que je lui avais offerte. Il allait se doucher deux-trois fois par semaine mais parfois il n’était pas difficile de comprendre que le découragement le clouait à la crasse de la rue comme un Christ en croix. « Je suis à la rue. », me disait-il. La journée il aimait aller aux Champs-Élysées, il me disait « Vous connaissez ? C’est facile si vous voulez y aller : c’est tout droit. » Il lui fallait de bonnes chaussures, il marchait beaucoup, y compris la nuit.

Et puis cette année, quand je suis revenue de mon été ailleurs, je n’ai pas retrouvé Stéphane. Je ne saurai jamais ni le début ni la fin de son histoire. Je sais seulement que je ne l’oublie pas plus que je n’oublie les autres accidentés de la vie que j’ai rencontrés :

Bernard, rue Montmartre, qui ressemblait tant à mon père, qui s’est senti partir deux fois, l’engourdissement de la mort de froid. Qui, après des années sous les porches au temps où ils n’étaient pas barricadés de codes, s’est vu attribuer une chambre par une association et avait peur « de ne plus savoir vivre entre quatre murs ».

Marie, rue Montgolfier. 25/30 ans, difficile à dire, des yeux bleus à se damner, une beauté de crasse qui accumulait les immondices dans son coin contre la grille d’une aération. Une fille de la DASS qui criait parfois la nuit sans qu’on l’agresse. Dont l’esprit avait basculé mais qui voulait des magazines d’histoire. Qui s’était fait raser la tête à l’hôpital.

Hans, allemand d’un âge avancé. Devant le magasin Rayon d’Or, rue du temple. On parlait en allemand et en anglais. Il avait été ingénieur et avait tout plaqué, je n’ai pas réussi à savoir pourquoi. Une ex-femme et deux grandes filles en Allemagne. Il savait qu’il était grand-père mais n’avait jamais vu sa descendance. Il est resté là 5 ans, 6 ans peut-être, je ne sais plus. Il a dû être amputé d’une jambe à partir du genou. Puis de l’autre. L’hôpital lui avait donné un vieux fauteuil roulant. Un jour la police lui a confisqué sa petite malle en fer, il a fallu tout racheter. Sa famille ne savait pas où il était et il ne voulait pas qu’on recherche ses filles. Il disait que c’était trop tard et ne voulait pas se laisser convaincre du contraire. Il ressemblait au Père Noël, je l’appelais le Père Noël.

Assen, Rom de Bulgarie. Rue Réaumur. Il avait été électricien dans son pays, puis chauffeur de bus et puis plus rien, la rue à Paris. Sa « Madame » venait parfois de là-bas en bus, un mois ou deux dans la petite tente qu’on avait achetée. Il repartait parfois. Quand il revenait il disait toujours « Trop difficile. Bulgarie pas bon pour Rom. » Assen avait le cœur en sang quand il parlait de la Bulgarie. Je m’y suis rendue bien plus tard et j’ai vu les villages Roms. J’ai compris Assen.

Maria, la petite Rom de 12 ans. Vive, drôle et débrouillarde comme si elle en avait 20. Elle dormait rue de Belleville avec ses parents. Elle est restée là 2 ans. Parfois elle allait dormir dans la petite caravane de son oncle en grande banlieue, mais seulement quand il faisait très froid parce qu’ils étaient 10, dans la caravane. Elle se débrouillait très bien en français, elle était même allée à l’école quelques mois. Elle est montée une fois chez moi pour m’aider à porter des sacs de vêtements à donner aux parents et elle a cassé trois choses en cinq minutes tellement elle touchait tout ce qu’elle voyait. Un matin, la petite famille n’était plus là.

Aurèle, Roumain, peut-être 40 ans. Des yeux incroyables qu’il fermait la nuit à même le sol des marches de l’église Saint-Gervais. J’ai dû commander une tente, il n’y en avait pas en magasin. Il a fallu attendre 10 jours pendant lesquels je voyais bien qu’il ne croyait plus en ma promesse. Je n’oublierai jamais son regard quand j’ai apporté la fameuse « cort », le seul mot roumain que je connaisse. Au début nous communiquions par mimes. Puis par dessins. Très tôt le matin je déposais du café près de sa couche. Nous avions convenu d’un recoin où il me laissait ensuite le thermos vide. Il cherchait du travail, en trouvait parfois sur des chantiers. J’ai vu son visage se tanner aux rigueurs de la rue pendant 4 ans. Parfois il était malade, avait de la fièvre. Ou mal aux dents. Il avait trouvé une canne à pêche et faisait la manche avec, ça faisait sourire les passants. Son fils était en Angleterre. Comme Stéphane et Assen, quand Aurèle parlait de son fils, de son pays ou de sa condition, il détournait le regard pour le lancer le plus loin possible de la souffrance. Et moi, je regrettais de lui avoir poser une question. Il me demandait des nouvelles de mes enfants. Il me disait toujours « Bon courage ». Au début, je crois bien qu’il pensait que ça voulait dire « Au revoir. » Il est parti faire l’ouvrier agricole en Espagne.

Et puis il y a tous ceux et toutes celles dont je n’ai jamais su le nom. Ce que j’ai vécu avec eux, ma propre pudeur le tait même à moi-même. Parmi ces anonymes frères blessés, il y a le géant croisé somnolant sous la neige sur un banc, pieds nus dans des chaussons de papier d’hôpital. Colosse que, par le plus incroyable des hasards, je chausse auprès d’un petit bazar à proximité. Il parle un français de toute beauté, utilise un vocabulaire précis et recherché. Deux ans plus tard, je retrouve le colosse près du métro Saint-Paul. Comment ne pas le reconnaitre ? Je vais à lui, lui rappelle l’aventure du banc. La qualité de son merveilleux français, son phrasé appliqué me confirment que c’est bien lui.

Et puis il y a tous ceux et toutes celles auprès desquels je n’ai pas su aller, leur misère était trop impressionnante et je n’ai pas su.

« L’antidote pour la peur, c’est de voir l’autre comme soi-même. »

Barbara Hendricks

Finis ton Assiette !

C’est la joie, c’est les vacances, la délivrance du joug urbain. On prend la route des promesses au tout petit jour pour éviter le troupeau motorisé qui rentre et sort de Paris comme un chien rendu dingue par la porte toujours ouverte. On est dedans alors on veut être dehors. On est dehors alors on veut être dedans. Le premier jour des vacances, on s’en fiche pas mal, de tout ça, nous, tout ce qu’on veut c’est filer réveiller la petite maison pour qu’elle nous réveille à son tour.

En arrivant on remet le coucou en marche. Son balancier rythme nos jours chômés. On l’a importé d’Autriche en Auvergne, c’est notre exotisme faussement local préféré. On en voulait un vrai véritable, un a qui on remonte les poids en forme de pommes de pin. Pas un automatique, chez nous, on se targue de fuir toute vulgarité. Un que l’on félicite d’être à l’heure même avec ses dix minutes de décalage s’il fait trop froid, s’il fait trop chaud. La maitresse des lieux a pris l’habitude de le remercier chaque fois qu’il sort de sa boite ouvragée pour coucouter l’heure. Elle est sympathique et un peu niaise, la maitresse de maison. Ici, dans sa petite villégiature bon marché aux allures de chalet, elle a l’illusion ravie de remonter le temps plusieurs fois par jour.

Dans la voiture, on a refait le monde entre deux chansons massacrées à tue-tête, on a bavé sur le cousin bidule et la cousine truc, on a refait l’éducation ratée du fils de la voisine machin. La mère, on n’a pas trop osé y toucher maintenant qu’elle est trop vieille pour que les attaques restent décentes même dans son dos. Heureusement, la brume nous a tus à plusieurs reprises, on a jeté les armes de nos insupportables prétentions au pied des collines baignées par la naissance du jour, on a capitulé à la mystique du paysage.

Et puis, arrivés aux lacets de la montagne où se niche la petite maison des vacances, on s’est retrouvés coincés derrière un camion de bestiaux. Pas d’échappatoire possible. On n’allait quand même pas risquer nos vies humaines pour doubler, se tuer pour une bête, ça aurait été le comble ! On a donc dû se résoudre à regarder ces masses de chair bringuebalées dans le camion. Petit à petit on en a deviné le poids qui lutte pour garder l’équilibre au moindre freinage, à la plus fine accélération, à toutes les courbes traitresses de le montagne. On a fini par sentir ces masses aux nasaux chauds et fumants, ces flancs qui ne sont pas encore lots de côtelettes en promotion. Par les sentir et les ressentir. On n’avait pas le choix, on était coincés en tête à queue forcé. Ne nous mentons pas, on a bien tenté de faire diversion en allumant une radio savante mais le cœur n’y était pas, il avait filé pulser avec les flancs des bêtes. Il n’était pas si sec qu’il puisse échapper à la douceur de leur pelage fauve qui se soulève à la respiration. Des êtres sans prétention, pas même celle de vivre longtemps, ni de vivre pour soi-même. Je ne sais pas si ces bêtes ont conscience qu’elles sont de bons jambons, de bonnes bavettes ou de gouteux tartares. Je ne suis même pas certaine qu’elles t’en voudraient de payer une fortune au restaurant pour manger les parties les plus intimes de leur veau. Les veaux que l’on jette vivants du ventre de leur mère à l’abattoir puisqu’on les tue même gestantes. Ce que je sais, c’est qu’au près, elles ne sont pas viande. Et peut-être même que dans le camion non plus, car elles sont sans jugement. Elles nous regardent sans questions, avec pour seule arme la douceur fatale des yeux animaux.

Dans les abattoirs on n’écorche pas seulement les vies animales, on écorche aussi celles des femmes et des hommes qui doivent tuer à la chaine pour survivre. Je n’ai pas l’expérience de cela, je ne sais que rencontrer les bêtes dans les prés et croiser leur regard à travers les grilles des camions qui vont à l’abattoir ; je n’ai su que lire A la ligne de ce cher Joseph Ponthus-Le Gurun et écouter Mauricio Garcia Pereira et ses camarades dans le documentaire Les damnés, des ouvriers en abattoir d’Anne-Sophie Reinhardt. Mauricio a eu le courage de quitter le travail qui le faisait vivre et le tuait à la fois, d’autres ont fait le choix courageux de rester. L’abattoir de masse ne massacre pas seulement les bêtes. Nos frères et sœurs ouvriers payent le prix fort pour que les animaux finissent en barbecue entre voisins dégueulant de politesse et qui vont discrètement empoisonner ton chat parce que tu as trop tardé à tailler l’arbuste qui dépasse de 20 centimètres sur leur terrain.

En allant régulièrement à la campagne, j’ai emmagasiné des kilomètres de regards de bêtes. Comment tuer quelqu’un qui te regarde ? Les bêtes d’élevage n’ont pas droit à l’au-delà que l’on confère à nos chats les mieux aimés, et l’on doit nier leur regard pour les livrer à l’industrie de la mort systématique.

J’entends d’ici La Fontaine conclure : Alors quand tu as un morceau de ce regard au bout de ta fourchette, aie la décence de finir ton assiette.


© Peinture 2005 : Frédéric MATHIEU

Une île

A la fenêtre de Juliette, une cigarette fume un poète et cela n’étonne personne puisque nous sommes à La Louisiane, hôtel mythique et bien vivant de Saint-Germain-des Près. Par-delà la marquise en contrebas, que Miles Davis escaladait pour rejoindre son amoureuse en des temps où cette affection attirait l’insulte, le croisement avec la rue de Buci déverse une heureuse cohue humaine. Amis, passants, touristes fraichement revenus à Paris et Germanopratins amoureux de leur quartier sont tous en verve sous le tendre auspice d’un soir d’été indien.

Photo : Noémie Volz

A l’intérieur, le bel ovale qui sert d’écrin au poète à la fenêtre, reçoit les rires déversés par l’étroit couloir de l’hôtel. Car il y a fête ce soir-là, et les esprits sont bienheureux. Juliette Gréco est à l’honneur, dont nous saluons silhouette et regard profond sur les photographies de son amie Irmeli Jung et de Georges Dudognon, vêtements et souvenirs ont été gracieusement prêtés à Guilaine Depis par Julie-Amour Rossini, petite-fille de la grande Dame. Bertrand Matot est venu en voisin passionné présenter son tout dernier ouvrage, Paris Bohèmes (Parigramme), Jean-Marc Dos Santos, chanteur de la rue Mouffetard a offert sa voix à l’amicale assemblée.

Le couloir jusqu’à la chambre est particulièrement étroit, comme la porte de certains lieux saints est basse… pour que le visiteur se souvienne de ce qui le dépasse. Ainsi que le bâtiment labyrinthique dans son ensemble, ce couloir est…une porte. On y chemine donc un par une, au compte-goutte, sans se précipiter. Seul l’enthousiasme respectueux est admis ici. Entrés dans la chambre 10 en conscience, on peut alors devenir drôle de trio exerçant sa joie à reproduire la scène photographique au-dessus du lit de la Dame mythique.

Photo : Bertrand Matot
Photo : Anne Vassivière

A l’entresol, une jeune femme réveille le piano qui feignait de dormir pour qu’elle le caresse, crocodile du Nil des comptines, clin d’œil à Albert Cossery, le Sphynx qui vécut là 56 ans. Pourquoi diable vivre à l’hôtel, me direz-vous ? Si les raisons en furent longtemps financières, on ne peut aujourd’hui réduire son attrait à des considérations matérielles. En nous accueillant, La Louisiane nous donne non seulement accès à nous-même, mais nous ouvre également la porte intime du temps. Le lieu est simple, il bannit l’accessoire qui d’ordinaire nous dévore, on s’y resserre sur l’essentiel. Le choix luxueux que nous faisons en y séjournant est celui d’une île secrète au milieu du grand bain des rues agitées alentour. On y séjourne conscient du mille-feuille du temps, et de soi-même. La Louisiane est à la fois un lieu nomade et solidement ancré, qui laisse la place à la plus belle expression du hasard. L’arc de cercle de la chambre 10 est tendu vers tous les possibles, l’accès à la salle de bain est également courbe, qu’une porte de bois massif aux couleurs chaudes épouse, magnifique. Cette voute céleste répond au balcon de la chambre 76 où Miles Davis jouait et composait. Pourtant La Louisiane n’est pas à la rue de Seine ce qu’un mausolée est aux allées du Père Lachaise. Ici, les fantômes sont vivants et les vivants savent être de bons fantômes, qui conversent pour une soirée, une nuit, un mois, une année ou une vie. C’est le désir, qui fait tenir les murs de La Louisiane.

Le capitaine du vaisseau est aujourd’hui Xavier Blanchot, 4ème génération à barrer le beau navire. Il est resté ouvert au plus fort de la crise sanitaire, a vu ses 80 chambres afficher complet à la sortie de la tourmente, preuve de l’attachement fort aux lieux. Il résiste encore et toujours à l’embourgeoisement qui ferait virer de bord l’esprit qui lui tient à cœur de perpétuer. La Louisiane n’est pas un décor. Dans un quartier dévoré par la spéculation immobilière, elle reste abordable et humaine, elle accueille notamment des femmes à la rue.

« La marge, c’est ce qui tient la page. » Jean-Luc Godard

* A venir, Hôtel des infidèles, exposition de photographies d’Etienne Daho par Nicolas Comment.

** Avec les fantômes vivants d’Eric Poindron, Antoine de Payrat, Anne Vassivière, Julien Cendres et Noémie Volz

Rage et courage

Je pense souvent à mes amies artistes qui refusent de sacrifier leur art pour vivre une vie matérielle plus facile. Celles qui suivent ce chemin exigeant et solitaire contre vents et marées, celles qui ne veulent pas en démordre. Le mot courage me vient alors à l’esprit, qui n’exclut pas la peur à dompter suffisamment pour ne pas renoncer. Je pense à mes amies artistes car elles doivent la plupart du temps avoir de la volonté pour davantage que leur propre personne, pour leurs enfants, notamment. Bien sûr, le courage n’a pas de genre, j’ai des amis artistes qui en font également preuve au quotidien.

Puisqu’il est question de cœur dans ses divers aspects, je tiens aujourd’hui à vous présenter une gracieuse trinité d’amies artistes, modèles de ténacité inspirée et inspirante.

(c) 2021 : Geneviève Baudoin

***Geneviève Baudoin est diplômée de l’Académie Charpentier et des Arts Décoratifs de la rue d’Ulm, mère de deux enfants et grand-mère de six, compagne enjouée et amie enthousiaste. La couleur est son royaume depuis près de 60 ans, qui jamais ne l’a trahie. Elle connait les flux et reflux de la vie d’artiste autant que ceux des eaux entre Belgique et Fontainebleau où, avec enfants et époux, elle a fini par amarrer sa péniche de marinier. Son embarcation baptisée Amour donnait lieu à d’improbables scènes de badauds criant « Amour ! » sur son passage. La vie de peintre est comme la batellerie, particulière.
« C’est le chemin qui m’intéresse, le faire. Pas besoin d’avoir étudié, on reçoit directement, j’en suis toujours émerveillée. Si une peinture résonne juste en moi, alors elle vibre pour autrui. Parce qu’elle est vivante. «
D’où tient-elle cette force de création ? Des fleurs. Et cela n’a rien de mièvre.
« Les fleurs sont mes maitres. », explique-t-elle.
Elles ont pour Geneviève la puissance du miracle, même fanées.
« Les fleurs concentrent les couleurs d’une façon incroyablement puissante, mais elles se méritent. Au moindre changement de lumière, elles refusent de se donner. Il faut être délicate avec elles. Surtout celles qui ont le col souple et qui se tournent vers la lumière. Particulièrement les anémones, que j’appelle mes petites danseuses ».

C’est à une disciple des fleurs que je dois cette référence à la rage : quand je parle courage à Geneviève, elle me répond rage. Ses toiles sont douces, mais n’ont rien de tiède.

***Clara Breuil a de multiples talents. Plasticienne, auteure, elle a d’abord été danseuse, puis comédienne-chanteuse. Inconstante ? Non, bien sûr que non, c’est tout le contraire. Clara est la constance incarnée. Elle est simplement mue par une persévérance et une détermination à explorer sa propre vie par le prisme sans fin de l’art. Si elle sort des cadres, ce n’est ni par refus, ni par bravade, c’est par pure vitalité. Perpétuelle exploratrice, Clara est incapable de faire taire son cœur qui bat si fort. Et, oui, c’est parfois compliqué, pourquoi nier que ce genre de sensibilité ne fait pas d’une vie, un long fleuve tranquille ?

Je me souviens lui avoir appris que Breuil signifie ruisseau, elle y a reconnu une évidente correspondance avec la vibration de sa personne. Clara Breuil, ruisseau clair qui vit et se bat, qui a les pieds sur terre pour mener sa barque. La clarté, forme de courage.

Clara n’a aucune lâcheté devant la fragilité, devant l’épreuve, devant sommets et abîmes du cœur amoureux ou artistique.
« La vie est escarpée
Mais c’est avec des escarpins
Que je l’arpenterai.
»
La légèreté de Clara n’est pas inconsistance, c’est la plus belle des politesses à la vie. La gaieté est une forme délicate du courage.

(c) 2021 : Clara Breuil

***Katia Baron peint comme elle respire, presque sans y penser, sauf que… sauf que cela a été une décision. Katia était vierge de peinture, elle a changé de vie, de ville, d’emploi. Elle n’a pas eu peur, portée par l’évidence. Sa détermination, sa sérénité par rapport à cette révolution l’étonnaient elle-même. Elle a dû affronter remarques acerbes et ricanements car, autour d’elle, la plupart des gens n’y voyaient que lubie irresponsable. Or c’était l’exact contraire : l’honnêteté envers soi-même est une véritable responsabilité. Un risque aussi.
Rien à voir avec les hormones, Dieu merci, épargnons-nous cette pénible réflexion. Katia a ressenti la nécessité d’une autre vie à réaliser, elle a eu le courage d’engager tout son être dans cet acte.

« Aujourd’hui encore, je ne regrette rien, je suis vivante, jouisseuse des moindres découvertes que mon travail me donne.
Peindre n’est pas un don, c’est un travail de tous les jours. Ce sont des tubes éventrés, des pinceaux salis, des tabliers usés, des feuilles gommées, des nuits, des jours et des nuits…
Ma thématique picturale était évidente, la femme dans sa nudité, sa sincérité, sa sensualité de femme. Je me veux provocatrice, je me veux sur le fil, en équilibre, je me déshabille, me fiche des puristes, des académiques. Je m’affranchis des codes. J’ai toujours eu la conviction qu’une ombre me suivait, mon ombre artistique.
Une ombre tout en couleur
»

(c) 2021 : Katia Baron

Ces trois grâces ont en commun une gravité légère qui les honore et nourrit les amitiés sincères.

Que leur force extra ordinaire s’exprime avec l’ardeur du feu ou la bienveillance de la tendresse, la plupart des femmes que je connais mettent leur vitalité à déplacer des montagnes. En art ou dans d’autres domaines. Le courage n’est pas forcément spectacle de grand jour.
Ce qui me réveille en pleine nuit pour écrire, ce n’est pas le courage, c’est la rage. C’est Geneviève Baudoin, qui a raison. Les sœurs en création sont constellation.

Cohésion Massive

De juin à septembre 2021, Antoine du Payrat, directeur artistique, professeur de communication visuelle et ami, m’a sollicitée pour l’accompagner dans l’aventure de sa boite photographique. Il s’agit d’un bel objet de bois également appelé « street box camera« , combinant chambre photographique et chambre noire de développement. Antoine a baptisé la sienne « Chambre jaune » après l’avoir peinte de soleil.

En quelques mois, cette petite merveille a vu du pays : Antoine a promené son atelier photographique nomade de la mairie du 5ème arrondissement de Paris pendant le festival Quartier du livre, à l’estaminet littéraire L’Eurydice, 79 rue du Cardinal Lemoine, en passant par Boulogne, Le Havre et la Bretagne. La délicatesse d’Antoine a, sur le chemin, accouché de nombreux « portraits d’âmes amies », selon son heureuse expression. Il n’a pas limité ses photographies aux proches, il a eu la générosité de faire des portraits sensibles d’inconnus attirés par la magie de la boite et par la joie qu’elle génère. En voyant Antoine accueillir les prétendants au portrait et œuvrer à leur création, m’est venue l’évidence que sa Chambre jaune est une arme de cohésion massive.

Lors du décrochage/vente des portraits qui furent exposés tout l’été à L’Eurydice, Antoine, aidé par l’amie Anne-Laure Buffet, a pu récolter une somme conséquente dont il a fait don à l’association Culture du cœur. Le fruit de sa création va donc maintenant contribuer à l’égalité d’accès à la culture.

J’ai écrit le petit texte qui suit pour saluer la magie de son travail…

Ce lundi-là était habillé de gris, comme moi. Il y avait longtemps que j’avais renoncé à m’opposer au triste peuple du ministère en arborant pavillon plus coloré. Sur les portes vitrées du métropolitain, je me regardais jour après jour devenir la petite souris laborieuse que je finissais par croire avoir toujours été. Personne ne m’attendait au travail ou à la maison, pas même un chat mal léché qui m’eut donné à frémir un peu. Je ne fréquentais pas âme qui vive davantage que moi, d’ailleurs, qu’y avait-il à vivre ? 

En vingt ans de vie parisienne, on pouvait compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où j’avais osé bouder par inadvertance les couloirs des transports communs. J’avais une connaissance fonctionnelle de la ville qui convenait à ce que j’envisageais d’une vie urbaine dont toute flânerie était inutile.

Et puis ce lundi-là, plus de métro, la ville se réveille en grève.

Je chausse de vilaines baskets pour me rendre au travail. Dans un sac plastique, je cale mes escarpins entre mon parapluie et mon déjeuner. J’envisage l’itinéraire pour me rendre au plus vite jusqu’au ministère.

Je me perds au premier tournant, j’ai tourné trop tôt dans la grande rue bien droite. Je ne connais pas ce carrefour, les rues qui en partent sont trop étroites et tordues. En plus, elles sont pavées. Heureusement que je ne porte pas de talons aujourd’hui. Va falloir choisir au petit bonheur la chance. J’enquille la troisième à droite, je n’aime pas les chiffres pairs, ils sont trop ronds et peu francs. Je n’aime pas le petit bonheur la chance non plus. Je serre les poings d’un cran supplémentaire dans les poches de mon imperméable, j’y trouve le trombone que j’aime tordre en marchant. La semelle de mes chaussures amortit le bruit des pierres, tant mieux. Je n’aime pas les pas qui claquent, c’est le comble de la vulgarité et la plupart des femmes du ministère s’y laissent aller pour faire croire qu’elles travaillent dur.

Je croise un pigeon mal en point qui me regarde, idiot.

Au milieu de la petite rue courbe, un son. Pas mécanique, pas complètement musical mais honteusement doux. Qu’est-ce qu’un son aussi étrange vient faire là ? Je décide que ce n’est qu’un vulgaire bruit et accélère l’allure.

Le soir au coucher, la douceur du bruit se rappelle à moi. Peut-être demain repasserai-je par la petite rue courbe…

J’emprunte à nouveau la petite rue. J’entends le son étrange exactement au même endroit que la veille et il m’accompagne jusqu’à l’embranchement suivant. Le soir, je cherche en vain à définir de quoi il s’agit, et je m’endors en l’évoquant.

Il est encore là le lendemain : cette fois il vient à ma rencontre et son chuchotement m’accompagne sur deux rues. Ce n’est ni un chant ni une plainte, c’est vraiment fin et délicat. Doux. Presque marin. Avec sac et ressac. Roulis.

Pendant plusieurs jours d’affilée ce son m’emboite le pas, le détour que je fais pour le rencontrer chaque matin me fait arriver en retard au ministère et cela m’est égal. J’y passe également sur le chemin du retour. La grève est terminée mais je n’ai plus envie de rentrer dans les boyaux nauséabond de la ville. Le huitième jour, le son et moi formons des pas de deux sur les pavés qui roulent comme des galets en bord de mer. Chaque nuit je m’endors dans ses bras. Il me porte comme une marée. Je jette le vieux trombone martyre de ma poche, je le remplace par un coquillage qui attendait au fond d’un tiroir qu’une main le caresse.

Je vais à la rencontre de mon ami le son même le week-end, même quand je ne vais pas travailler. J’ai pris l’habitude de m’asseoir sur un banc de la petite rue courbe pour me baigner tranquillement dans ses bras.

Une vielle dame qui promène son chien m’aborde, en verve. Elle me conseille d’aller faire un tour à la mairie de l’arrondissement, un cabinet de curiosités y a été installé par un poète depuis une dizaine de jours. On peut même s’y faire photographier à l’ancienne et gratuitement, me dit-elle. Je n’aime ni les curiosités ni me faire tirer le portrait, alors je l’écoute poliment en me promettant de surtout éviter la mairie. Je fais diversion en lui parlant de la récente grève des transports, elle me rétorque qu’il n’y a eu aucune grève depuis un an…Troublée et ne parvenant pas à me défaire de l’ancêtre bavarde, je prétexte un rendez-vous pour m’éclipser et file droit dans la rue courbe. Dans ma hâte à fuir, je débouche face à la mairie. Le gentil son qui s’était tût avec la logorrhée de la dame reprend de plus belle. Il est plus distinct et plus doux que jamais, plus envoûtant que dans la petite rue courbe, il me prend par la main et me fait passer le seuil de la mairie. Je suis, docile et charmée. En haut du grand escalier d’honneur un fort des Halles me propose de découvrir son Cabinet de Curiosités tandis qu’un homme à crinière et barbe marines m’accueille d’un franc sourire. Ce dernier est occupé aux savants réglages d’une étrange boite jaune. Je l’entends qui explique à ses modèles d’un jour qu’il s’agit d’un appareil photographique portatif appelé « Chambre Afghane », et qu’il l’a rebaptisée « Chambre Jaune ». Un chapelet de portraits fraichement tirés sèche, accroché entre deux piliers.

Je reste dans un coin à discrètement observer le manège autour de la mystérieuse boite et son superbe capitaine de vaisseau. Le son ne m’a pas lâchée et m’enveloppe plus fort que dans la petite rue courbe où il m’a trouvée, plus fort que sur les pavés où nous avons valsé. Ici, en haut du grand escalier d’honneur, le son, je baigne dedans. Je suis presque à son noyau. Je suis si près que je pourrais me dissoudre de bonheur : le son émane de cette boite étrange, il y niche et c’est de là qu’il est venu me chercher. Pourquoi suis-je la seule à entendre ce bruit doux et marin ?

Tous se sont subitement envolés, peut-être pour le déjeuner. Restée seule, je m’approche de la Chambre Jaune et y colle mon oreille pour entendre pulser le cœur du son chéri. Sa source est là, lovée au sein du beau cube de bois. Je ferme les yeux d’aise.

Quelqu’un approche, je devrais partir mais je reste collée contre le jaune soleil de la boîte. Le son est si mélodieux, joue contre joue avec la chaleur du bois ! J’en ressens l’incomparable douceur et glisse un œil dans l’orifice pour explorer l’intérieur…J’y vois une myriade de personnes assises sur une plage, celles-là même dont le portrait est en train de sécher en haut du grand escalier d’honneur. Parmi elles, je reconnais le poète du Cabinet de Curiosité. Leurs joyeux bavardages se mêlent au vent marin pour former le son divin qui m’a sortie de ma torpeur. Quelqu’un approche, je ne veux plus faire machine arrière, je ne veux plus d’un monde gris : je me laisse glisser dans la Chambre Jaune pour rejoindre la joyeuse troupe du capitaine – photographe et son ami, le curieux poète…

Sainte Fente

Il est dans le massif de la Sainte-Baume, un sanctuaire appelé grotte de Marie-Madeleine. La sainte y aurait vécu en ermite pendant les 30 dernières années de sa vie au 1er siècle de notre ère après avoir évangélisé la Provence.
La présence de moines y est attestée depuis le Vème siècle et la grotte n’a cessé d’être un haut lieu de la Chrétienté depuis. Papes, reines, rois et princes s’y sont rendus, Saint-Louis, Louis XI, François 1er, Catherine de Médicis, Charles IX, Henri III de France, Henri de Navarre, Charles IV, Louis XIV, Anne d’Autriche, Mazarin…

Révolution et Empire ont menacé le site, les Dominicains s’y sont réinstallés au XIXème siècle et on peut aujourd’hui séjourner dans leur hôtellerie au pied du massif. La grotte est la propriété de la commune voisine, moines et moniales prennent soin des lieux et des offices.

Celles et ceux qui ont fait l’ascension dans la fraicheur ombragée du chemin en trouvant les traces de sangliers particulièrement charmantes savent que la rudesse des derniers mètres de la montée nous force à cesser les bavardages, qu’elle nous prépare à l’inattendue. L’arrivée à la grotte elle-même se charge ensuite de calmer tout instinct réduisant les forces de la nature au bucolique. L’immense cavité taillée dans la roche nous tait pour de bon dans son évidence minérale ancestrale. On ne peut rester superficiel dans la matrice, elle nous remet à notre place dans la seconde où on passe sa porte : devenus ce que l’on est d’immensément minuscule, on n’y panique plus du silence. La pierre nue, l’humidité ambiante et l’évidence d’être dans des entrailles alors que l’on vient de grimper un massif, bouleverse et rassure. L’eau jaillissant de la source à laquelle on s’abreuve, la petite retenue qui clapote et le ruissellement des murs disent la vie, on comprend avec le ventre ce que les Dominicains en charge du lieu ont coutume de dire : « Marie-Madeleine n’est peut-être jamais venue ici, mais elle y est ».

Bien sûr, ce n’est pas tout. Le lieu abrite une autre cavité, plus profonde, plus humide, plus suintante, plus sombre, aux courbes noires et sans lumière aucune, le vrai ventre de la terre, la vraie matrice, celle où se côtoient vie et mort en terribles jumelles. Certains visiteurs ne voient pas l’accès de cette partie basse de la grotte principale, d’autres descendent les marches trempées qui y mènent et s’empressent de remonter, n’y trainent pas, en balayent l’implacable noirceur des yeux et, leur corps comprenant dans l’instant de quoi il retourne, remontent bien vite à la grotte principale qui les bercera de leur soudaine frayeur.
Dans cette ultime cavité, le fond se perd dans un noir oppressant, on étouffe visuellement, les poumons sont oppressés, le corps ne sait pas où trouver la ressource nécessaire pour demeurer là, même un peu. Car oui, cette cavité profonde remplie d’épouvante, c’est celle de la mort. Pas la mort philosophique. Dans cette fente-là, aucune négociation n’est possible, la mort ne bavarde pas. Ici, le symbolique meurt instantanément, il suffoque, il s’étouffe, il est renvoyé à la rhétorique, il brûle d’effroi. Car maintenant que les yeux se sont accoutumés aux ténèbres, ce que l’on distingue dans la pénombre, c’est une myriade de petites plaques qui pleurent au mur avec les suintements de la source : ce sont des prénoms d’enfants morts-nés.
Depuis 2015 seulement, l’Église a consacré un endroit du sanctuaire de la Sainte-Baume où confier les non-nés.

On ne ressort pas touriste de la grotte de Marie-Madeleine.

Bien sûr, ce n’est pas tout, c’est loin d’être tout. Il est une autre cavité dans le massif boisé. Une grotte naturelle et secrète sur son flanc droit, La grotte aux œufs, qui atteste que la montagne de la Sainte-Baume est sacrée depuis l’époque préchrétienne, qu’elle est de tout temps liée au culte de la fécondité, de la maternité, de la féminité.
Les femmes ayant accouché d’un enfant mort-né viennent enterrer la petite dépouille au-dessus de cette grotte discrète, d’autres en trouvent l’entrée pour y déposer des vœux de maternité en forme d’œufs. De Palestine à la Sainte-Baume en passant par les Saintes-Maries-de-le Mer, la bien-aimée du Cantique des Cantiques, l’apôtre des apôtres vielle sur toutes celles-là, les femmes, les mères, les non-nées, les à-naître.

Avec ou sans enfant, toutes les fentes sont sacrées.

© Anne Vassivière, 2020

Version Audio par la Liseuse Chantal Bidet

Aux amoureux de la ponctuation

Aux amoureux de la ponctuation, celle qui lie, relie et délie sans chaînes.

Il est des familles de plumes d’oiseaux, plus que de sang. Qu’ils écrivent ou pas, ce sont des membres choisis et non subis. Des êtres qui, « Sur la Seine, entre mouettes et loups, refuge des passants mélancoliques & aquatiques », ne connaissent ni frontière de règnes, de temps ou d’éléments. Ils sont horde, banc, bande, bouquet sauvage de drôles d’oiseaux en feuilles d’étoiles et poussières d’eau. Certains ont un penchant gracieux pour le point-virgule et l’esperluette, tous sont eux-mêmes traits d’union :

Haut les plumes, drôles d’oiseaux !

Celle-ci se consacre aux personnes qui ont perdu le lien avec elles-mêmes, elle ouvre son généreux logis, les oiseaux de ses oiseaux sont ses oiseaux.
Celui-là excelle aux amitiés qui se jouent du temps et en fait des châteaux de cartes solides comme des nuages de poètes.
Celui-ci fait d’une chambre photographique une arme de cohésion massive.
Celui-là encore, veille de nuit comme de jour sur les âmes d’ici et d’ailleurs, vigie, gardien, phare de chair.

*Toute ressemblance avec Anne-Laure Buffet, Éric Poindron, Antoine du Payrat et Julien Cendres n’est pas fantôme ; ils sont traits d’union de lumière blanche, noire ou multicolore ; et le reste est marginalia.

**Pour la bonne, la très bonne bouche, quelques heureux spécimens de ponctuation tirés, comme la citation ci-dessus, du Fou et la licorne (Editions Germes de barbarie) et du Voyageur inachevé (Castor Astral), deux bonheurs d’Éric Poindron :

« L’esperluette est ma complice & la feuille aldine ma coquetterie. »

« Je marche à cloche-souvenir dans les chemins
De pommes sauvages & des ravines
Les fils d’équilibre n’engagent que les songes »

« Nuage à-demi,
Et un peu ailée, aussi. »

« Ai-je écrit mes livres ? Je ne sais ; ou à peine. Je les ai vus avant ; je les ai lus, peut-être. »

Portrait de sarments entrelacés
ou
Esperluette humaine

« Cartes post-ailes »
« Âme-L’or »
« Pas-à-pas d’heure »

***Et quelques destinations envolées des mêmes ouvrages :

« Culmont-Chalindrey »
« Nancy-l’Enfance »
« Romorantin-les Charmes »
« Écho-les-Chartrons »
« Boizy-le-Carnaval »
« Moulins-les-Souvenirs »
« Brume-la-Ville »
« Metz-aux-Lointains »
« Saint-Louis-des-Inconnus »
« Humeur-les-Comètes »

Photographie Laurent Méliz (c) 2021
Cabaret du Néant avec Eric Poindron, Cali, Dominique Tourte,
Julien Cendres et Anne Vassivière

Tableau Anne Vassivière (c) 2021

Peinture et écriture

sur la photo : Flore Cherry, Anne Vassivière, Aurélie Galois

Miniatures de la peintre Aurélie Galois
à la mythique librairie Un regard Moderne,
10 rue Gît- le-Cœur, 75006 Paris
Jusqu’au 05 juin 2021

La miniature est l’écrin parfait pour les plaisirs parfois crus de l’amour.

Quand Aurélie Galois m’a demandé d’écrire un texte pour ses miniatures érotiques, je ne la connaissais pas.
Elle souhaitait éditer un ouvrage pour accompagner ses dernières huiles, images licencieuses cachées dans de petits poudriers, jolies boîtes ou fins étuis à cigarettes.
L’ouvrage s’intitulerait Bijoux indiscrets.
La référence au roman libertin que Diderot publiait anonymement en 1748 était alléchante. Pourtant, c’est le regard de la peintre qui me décida à accepter. Un regard frappant, fort et doux tout à la fois.
Et puis j’ai rencontré son travail. Je dis « rencontré » parce qu’elle excelle au portrait, et que ses portraits sont puissants. Ils ne s’arrêtent pas à la représentation, ce sont eux qui nous regardent.

La première fois qu’elle m’a ouvert les portes de son travail, c’était dans l’intimité de l’appartement qu’elle quittait pour d’autres cieux. J’y étais accompagnée par mon grand ami Alain Teulié, romancier et auteur de théâtre, esthète parmi les esthètes. Je ne pouvais rêver meilleure compagnie pour cette découverte.
L’espace était vaste, blanc et nu, les toiles y régnaient sans partage sur d’immenses murs immaculés. Elles prenaient tout l’espace, nous ne pouvions échapper à leur force. Les couleurs à l’huile se mariaient à la feuille d’or, tout baignait dans la majestueuse lumière des quais de Seine, Alain et moi étions frappés.

Quand un portrait d’Aurélie Galois me regarde, je ne peux me retrancher, je contemple toutes les contradictions de mon humanité et je n’en ai plus honte.
Cela fait écho à mon propre travail d’écriture.
J’aime ses pudeurs et ses impudeurs.
Je suis conquise.

HAMLET OU LA RECHERCHE DU PATIENT ZÉRO

Crédit photo : Anne Vassivière.

Une autopsie d’un fantôme mise en scène de l’autre coté du masque
3 chantiers de rencontres et d’explorations théâtrales transdisciplinaires ouverts à tous dans le cadre du Laboratoire Européen ADN d’Art Dramatique Nomade sous la direction de

Lo Schuh

Dates :
Du 26 au 30 avril 2021
Du 17 au 21 mai 2021
Du 14 au 18 juin 2021

Horaires :
De 10h à 18h

Lieu :
Institut Polonais de Paris / 31 rue Goujon 75008 Paris
Participation aux frais : 50 euros par chantier
Nombre de participants limité à 15 personnes par chantier

Ouvert aux acteurs, danseurs, plasticiens, circassiens, vidéastes, créateurs sonores, étudiants, chercheurs, professionnels et amateurs.

Infos et conditions : 06 60 88 53 05 / labeuropadn@gmail.com

Crédit photo : Anne Vassivière