Femmage près du lac

Certains soirs de pleine lune, comme hier, j’aime rendre visite au cercle parfait d’un lac lové au cœur des forêts près de mon estive. Il est d’origine volcanique, comme moi. J’y trouve une tristesse abyssale, une beauté et un calme sans pareil qui ne m’effraient pas et pourtant…
Ce bijou né il y a 7000 ans des amours de la lave et de l’eau, avale qui ose s’y baigner. Il prend à chaque saison une couleur turquoise des plus fascinante à laquelle il ne faut pas se fier, c’est un enjôleur sans fond dont les eaux sont glaciales à seulement quelques mètres du bord. On dit qu’une cité y a été engloutie parce que ses habitantes étaient volages. On dit qu’on en aperçoit encore parfois le clocher. On dit que lancer une pierre au milieu déclenche foudre et tonnerre. Et même un puissant geyser.
Longtemps j’ai aimé m’y rendre les soirs de pleine lune sans savoir pourquoi. Et puis il y a eu le suicide de Catherine. Elle est allée là-bas pour mourir. Les gendarmes ont dit que beaucoup de femmes se rendent là pour en finir avec les affres du monde. J’ai alors compris pourquoi j’allais m’y recueillir si souvent.
J’ai écrit ce texte pour les femmes qui trouvent en ce lac superbe et terrible, une porte qui les apaise enfin.

Les fantômes de mon pays sont de lave, les plus légers du monde
Ils vont en tremblantes chenilles jusqu’au lac des femmes.
L’espoir monté trop haut est retombé dans l’o parfait de l’eau,
Sa vulve de pierre accueille les fêlures d’âmes amies.
On y meure doucement quand on est désespoir à mamelles.
La porte y est sans doute plus sœur qu’ailleurs,
On y meure jusqu’à plus soif et grand contentement.
L’étendue aquatique nichée au creux du volcan appelle sans trêve le ventre rond des dames.
Vu des cieux son cercle est parfait, comme nos fentes enlacé de forêt.
On y passe sa peine et trépasse à perfection.
Qui du lac ou des femmes a commencé le grand doute ?
Nulle ne sait mais toutes s’exécutent. La tristesse espère trouver son fond dans l’aimable lac sans fin.

Les passants vacanciers ne savent que passer, ils s’y rendent poumons grand ouverts,
Foulant en cochonaille les traces délicates des chagrins les mieux nourris,
Piétinent enthousiastes les dernières plumes laissées là par les courages en partance.
Ils dépassent les rochers qui les ont vues pleurer, dérangent l’air à vif qui pèse maintenant le poids des âmes rendues aux objets usés.
Qui du lac ou des femmes a commencé le grand doute ?
Nulle ne sait mais toutes s’exécutent. La tristesse espère trouver son fond dans l’aimable lac sans fin.
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* Ce texte figure parmi d’autres dans l’excellent numéro de la revue poétique Lettres d’hivernage parue en juin 2022 et publiée par Sarah Combelles et Stève-Wilifrid Mounguengui des éditions La Kainfristanaise.