La campagne me rend mon corps

© Anne Vassivière, 2021

Dès que j’arrive à la campagne j’ai un corps, MON corps. Après des mois sans personne pour venir la contrarier, l’herbe a poussé haut et libre tout autour de la petite maison des vacances et il faut se frayer un chemin avec sacs et valises de l’été. Ça pique, ça empêche, ça réveille le corps, ça lui confirme qu’il est arrivé là où il existe pour lui-même et pas pour être regardé. La serrure de la porte d’entrée est un peu dure, il y a longtemps qu’elle n’a pas servi, elle est à réapprivoiser. Pénétrer dans l’antre se mérite juste assez pour marquer le passage physiquement. On fait ensuite claquer les volets pour réveiller le lieu et annoncer en fanfare au corps qu’il peut se déplier après les heures de route. On est encore dans l’excitation des derniers kilomètres, le cœur est tout pincé du dernier tournant, celui qu’on préfère parce qu’il nous offre le premier aperçu de la petite maison au lion de pierre qui nous regarde arriver. Le dernier est le premier, ce n’est guère original. Alors, quand on descend de la voiture, le cœur est haut dans la poitrine, presque dans la gorge ; c’est sa place et il y restera durant tout le séjour. Si on l’oublie par mégarde, il suffira que le volcan d’à côté nous regarde droit dans les yeux pour se souvenir qu’on est là pour être un corps simple et miraculeux. A Paris, j’aime Notre-Dame, j’ai le bonheur de la voir de chez moi, mon cœur bat quand je la regarde mais ce n’est pas le même cœur, c’est celui qui contemple les bâtis. A la campagne tout est actif, même les nuages conversent avec le relief. Aucun nuage ne se pose sur Notre-Dame.

© Anne Vassivière, 2021

Depuis nombre de tournants avant le dernier-premier, on a ouvert les fenêtres de la voiture. C’est à ce moment-là que le corps comprend qu’il va vivre un mois de liberté. L’air est le premier à nous accueillir, il nous pique ou nous enivre pour nous rappeler que nous existons vraiment. Oui, l’air existe autant que le corps. On le boit par tous les pores. Les premières heures, on se demande comment on a pu oublier qu’il est davantage que la simple respiration de survie en ville, qu’il est nourriture qu’on ne voit pas, qu’il a une odeur, des odeurs, des saveurs.

J’ai un corps de 55 ans non sportifs, mon ventre a porté deux enfants et ne se rend plus à aucune injonction de fermeté, mes seins forcissent tandis que mes bras flasquent, ma peau plisse un peu partout, elle s’affine et se fragilise. J’ai 55 ans dans une ville capitale où j’obéis à l’injonction d’être parfois élégante et toujours présentable, où le statut social élevé acquis par certains hommes vieillissants les maintient désirables contrairement à moi dont la fraicheur n’est plus. J’aime la ville, je ne m’en plains pas, j’apprécie d’y être sexisée si je le souhaite, je constate simplement qu’on y est un corps contraint, qu’en tant que femme on est à la fois dans le corps et à l’extérieur du corps en raison de l’évaluation quasi permanente de notre apparence. Nous avons toutes plus ou moins intégré cette exigence esthétique nous poussant à l’auto-évaluation narcissique de nous-même, à la jalousie morbide et à la critique d’autruie. Je ne dis pas qu’il est impossible de faire un autre choix. Il me semble que pour les grandes citadines de ma génération un vrai choix est difficile mais que les adolescentes et jeunes adultes d’aujourd’hui s’en démarquent heureusement.

© Anne Vassivière, 2021
© Anne Vassivière, 2021

A la campagne, mon corps est libre comme un corps peut l’être, il obéit à ses propres limites, pas à celles de l’esthétique normée. Il ne se fait aucun commentaire intérieur sur ce qu’il doit être, il transpire, il a la tignasse en bataille, ses ongles ne sont pas peints, son visage non plus, il se glisse dans ce qui simplement le vêt et a les chaussures pleines de terre. La vache qui le regarde ne le juge pas. Odorat, ouïe, toucher, vue et goût constituent son unique rose des vents.

Je ne prétends pas que les corps de femmes de la campagne y vivent un bonheur niais. Elles y rencontrent d’autres défis.

Que fait le corps pour passer d’objet à sujet ? Il coupe l’herbe, se courbature en débroussaillant jusqu’à cloquer, met des graines dans la terre, pioche et ratisse, il range les stères de bois, s’y éprouve le dos, il s’étire à la rosée du matin et frissonne à l’humidité du soir, il y reste la nuit tombée aux lueurs des bougies et les éteint pour regarder les étoiles, il espère celles à traine, il glisse dans les marches hâtivement creusées sur la petite pente pour accéder au fil à linge, il se relève, secoue les vêtements tombés et repart les étendre en bord de terrain, il se précipite les ramasser sous l’orage, toute la journée il sent l’odeur de l’air sur les vêtements qu’il porte, il court après chaises, table et parasols qui partent faire les fous avec la bourrasque, à partir de 23 heures il rentre à tâtons à la maison depuis le village, sans éclairage il trébuche et manque de tomber, il en rit, il va chercher le fromage à la ferme à pied, il fait le marché, bavarde avec les gens, croule sous les sacs de fruits, légumes, miels et confitures, il marche libre et sans talons, il s’écorche sur les chemins pierreux ou dans les ronces qui protègent leurs mûres en les éloignant du sentier, il est attentif et vivant quand le sol n’est pas bitume, que le chemin est courbe et accidenté comme la vie, il nettoie les chapelles secrètes et y oraisonne, il sort en pleine tempête rentrer en catastrophe le matériel volatile, il cuisine tout son saoul, il reçoit enfants, famille et amis tout son saoul, il récolte la mauve, le millepertuis, l’armoise et caresse les saponaires, il slalome entre les abeilles qui bruyamment butinent la lavande le long du chemin de la petite maison, il laisse la porte grande ouverte, fait sans cesse le chien de berger entre le dedans le dehors, il cohabite avec les mouches, il remercie le coucou de sonner l’heure inexacte pour cause de sensibilité au trop chaud au trop froid et on s’en fiche, il remonte son balancier et surveille le coup de vent qui sournoisement l’arrêterait, il salue les araignées qu’il croise la nuit et dont il a conscience d’être l’hôte, il fait du feu dans la cheminée et s’y rôti les fesses à loisir, il ouvre la fenêtre en grand pour humer l’encre de la pleine nuit, il regarde les montgolfières lui assurer au loin que la journée sera belle, il écoute les ânes braire et les cloches des vaches faire fuir les vipères, il court rentrer le linge fraichement étendu parce que le fils du fermier passe la faucheuse dans un nuage de terre rouge, il le voit s’arrêter en plein champs et attendre que le linge soit hors de poussière, il lui fait un signe de remerciement et bavarde avec lui quand ce dernier baisse sa vitre, il le voit ensuite se dépêcher pour terminer les bottes de foin avant l’orage, il partage sa satisfaction d’avoir bouclé son ouvrage à temps, il salue l’élégance dont le jeune homme a fait preuve, il marche, marche, marche, il ramasse du petit bois, il discute avec la chevrière, il caresse les chiens de ferme tout crottés et ne pas s’en dégoute pas, il va chercher l’eau à la source et ne boit qu’elle, peine à en transporter le contenant plein, il sue pour gravir, souffle et s’essouffle, a le feu aux joues et à la poitrine, les poumons qui brûlent à l’effort, il freine pour descendre, dévale comme il peut, regarde la jeunesse courir devant, faire des roues et grimper aux arbres, il demande aux ondines la permission de passer les petits guets de pierre, reçoit leur soins près des cascades, il se rebaptise sans fin dans l’eau fraiche des cratères …
Mon corps de campagne est encombrant ou miraculeux mais il n’est pas jugé.
La campagne me rend mon corps.

La terre natale ne cesse de m’enfanter

J’ai longtemps été ingrate envers ma terre natale. L’enfance jaillit et sautille, elle est étrangère au sur place, c’est son trait caractéristique et salutaire.

Au sein du pays qui nous a vu naître, on se sent souvent à l’étroit. L’adolescent étouffe partout et presque tout le temps ; le corps a poussé trop vite ou pas assez, l’esprit suffoque où qu’il regarde hormis ailleurs, le grand le beau le définitif ailleurs. On s’abreuve de Baudelaire matin midi et nuit, ce qui n’arrange rien. On a le sens de la justice suraigu. Je rectifie : on a le sens de l’injustice suraigu. On ne connait que deux vitesses : surexalté ou surdéprimé. C’est insupportable. D’ailleurs, on ne se supporte guère. Nos parents ne comprennent rien, notre vie est nulle et les gens n’ont pas l’air de s’en apercevoir, on est seuls au monde avec notre poète ou notre chanteuse préférée. Pendant les années collèges, on rêve du lycée. Arrivés au lycée, on s’ennuie tout autant. Fille, garçon et toutes les nuances entre s’exaltent et se découragent différemment mais avec belle ardeur. Rien n’est assez et tout est trop. On déplace des montagnes et la seconde d’après nous aspire dans des gouffres abyssaux. Heureusement qu’il y a la poésie, la musique, le dessin, l’écriture. Le sport, pour certains. Sans cela, la plupart des jeunes personnes n’arriveraient jamais à l’âge adulte.

Notre environnement immédiat est petit, commun, étriqué de banalité. On ne connait que lui sans le connaitre. En vérité c’est lui qui nous sait. Il attend que l’on parte ailleurs voir si on y est, puis qu’on revienne pour enfin le regarder dans les yeux. Ma terre natale a été patiente avec moi qui lui reprochais de n’être ni Londres ni Paris, encore moins New-York. Alors je suis partie à Paris, Londres, New-York. Et je suis revenue de l’ailleurs meilleur.

C’est à ce moment-là que j’ai compris où j’avais grandi et que j’ai pu me retourner sur moi-même pour continuer ma croissance : ma tête a enfin touché ses racines. Et a été touchée. Ce sont des racines de terre noire et d’eau vivante. Des racines d’herbes en cratères et ruines de forts châteaux. Des racines de pierre de lave cathédrale jusque dans la moindre grange. De peaux tannées de labeur au vent et de longs cils de vaches rousses. Aujourd’hui, ma tête mon cœur mon âme touchent mes pieds de lave, je suis enceinte de ma terre et elle me porte continuellement. La boucle bouclée tourne désormais sans faire de sur place, et la terre natale ne cesse de m’enfanter.

Ces éternels allers, ces éternels retours m’ont inspiré un roman dont je vous livrerai les premiers chapitres deux fois par semaine, comme un feuilleton de l’été.

Fronton de la Basilique Marie-Madeleine, Vézelay

Tours et Détours, Écrire c’est Traduire

(c) 2021 : Anne Vassivière

She measured me with snow a-melting
Left me to my own bones’company
Whining and burning emptiness
Shining of tears dried on my cheeks

Part last scorching all parts before
Old drama our turn
Though not acting an act
Though not singing a song

Bees and confidence fading with her
Night a-burning now that morrow no more
Broken cauldron of rebirth
Purple hours no more

Wavy hills monstered into unspoken peaks
Self-given field of rest no more
Rivers a-flowing eyes of mine
Haste of new beginning no more

Unlit mystery forever curled in pit
Unexpected guest of eternity
Wrinkled thoughts of caressed past
Her blue voice no more

Nighty nights unwelcome
Life of many a tide done
Solitude paces room of sorrow hands
Hungry hours feeding on sisters

Time has no fruit left to teach me
Wind listens
Denobled lady of silence
Wings gone with open window

The day I’m going to lose my mother
The truth and I will be one and lonely

Ce texte est né au fil de la plume et je n’ai pas compris de quoi il retournait en l’écrivant. Les deux dernières phrases sont arrivées quelques jours plus tard lorsque, ayant parlé à ma mère et la trouvant plus fatiguée qu’à l’accoutumée, j’ai saisi ce que le poème racontait. Le texte a jailli en anglais, j’imagine qu’en français, il me serait resté dans la gorge. La langue étrangère a filtré la pudeur, elle a agi en rempart à l’émotion que cette évocation générait.
Rassurons-nous, le jour dont je traite n’est pas d’actualité, je l’ai imaginé.
Je me suis ensuite prise au jeu de la traduction. Consciente que ma pudeur s’était réfugiée dans l’anglais, j’ai tenté de la mettre à l’épreuve de la langue maternelle : n’était-ce pas le sujet ? Voilà ce que cela a donné :

Une vie cadencée à l’élan des nôtres
Trois filles, sabliers de neige aujourd’hui laissés à la compagnie de leurs seuls os
La chambre n’est que vide et il geint, renifle et bombe le torse, le sale bougre
Sur nos joues de sœurs, des traces de vif argent refusent de sécher

Ultime scène du dernier acte, âtre des précédents
Notre tour est venu pour le drame ancestral qui brûle le temps dans les veines
Pourtant personne ne semble ni ne mime, vies et morte paraissent ce qu’elles sont
Nulle chanson fredonnée, aucun pas ne se danse, tout sang est figé

Les abeilles de ses yeux ont cessé le vibrato, où maintenant déposer nos confidences ?
La nuit crame son dernier matin
Le chaudron est fêlé, nos enfances en ont fui
Le pourpre se refuse désormais aux aurores cardinales des préambules
Des révérences orbées de la colline sont nées trois monstrueuses muettes
Les champs de nous-même resteront sans possible repos
Nos yeux à la dérive confluent et se jettent à la mère
Les lendemains qui pressaient ensablent à présent nos corps

Ce qui ne s’est pas dit, ne se dira jamais
Gouffre de l’éternité, demeure inopinée
Nos pensées parfois se rideront des caresses du passé
Et le bleu de sa voix minera nos refuges de silence

Trois vies de petites et de grandes marées
Plus de nuit assez noire pour savoir les bercer
Trois, chacune avec son chagrin qui va et vient dans ses mains
Les heures affamées se repaissent en tribu

Fruits du temps, vains et blets
Zéphir prêtant l’oreille
Notre dame a perdu son titre et s’est livrée au grand silence
Toute aile s’est envolée avec la fenêtre ouverte

Le jour où je perdrai ma mère,
La vérité et moi seront une et indivisiblement seule

(c) 2021 : Anne Vassivière

Si j’avais écrit ce texte directement en français, il aurait été totalement différent. Ce qui s’est dit, l’a été entre les langues, dans l’interstice de la pudeur. La traduction littérale s’est avérée impossible et j’ai dû louvoyer en tous sens pour expliciter ma pensée et éviter les contresens ; ce sont précisément ces contorsions qui m’ont amenée à approfondir mon travail.
Ce qui se dit dans une langue n’est pas transposable à une autre. Il ne s’agit pas seulement du sens mais également du son et de la forme. De la syntaxe aussi : je construis mon sentiment comme je construis ma phrase. L’anglais m’a ici permis de toucher autre chose. C’est en m’éloignant de ma propre langue que j’ai ensuite pu y revenir plus fort. Ici, il ne s’agit pas tant d’une traduction que d’une augmentation. La langue anglaise m’est chère mais pas intime, elle m’a permis de calmer la pudeur pour ensuite aller vers l’intime. Comme pour les gros mots, les mots orduriers que nous retenons sans difficulté dans une langue étrangère et que nous jubilons d’utiliser car ils ne résonnent pas en nous avec l’interdit qui génère de la gêne quand nous les prononçons dans notre langue.
Je suis traductrice même dans ma propre langue. Écrire, c’est la traduction infinie.

Mon royaume pour des ailes !

J’ai toujours eu le plus grand respect pour ce qui porte ailes : aviatrices, insectes, oiseaux, enfants et poètes.
Les enfants aux cris aigus d’hirondelles sautillent longtemps après qu’on leur a rogné les ailes. Ils courent et gambadent, ils ne savent pas marcher, leur corps ne croit qu’à l’élan.
A force de se ronger les songes sur les bancs de l’école où l’on apprend la peur des parents, ils oublient qu’ils sont oiseaux. Restent leurs bras pleins de nuages, leurs genoux meurtris d’avions sans ailes et leur nez en l’air. Parfois aussi, leurs carnets de poèmes.
Saint-Exupéry, bien qu’aviateur, a toujours eu la nostalgie de l’enfance vissée au cockpit. Le ciel vu de la terre, c’est joli. La terre vue du ciel, c’est impressionnant. Pourtant rien n’égale le ciel vu du ciel…
« C’est délicieux d’atterrir, après on s’ennuie. », aime-t-il à répéter en mantra à mes nuits de veilles pétries de lune.
D’ailleurs, n’a-t-il pas fini par prendre la plume ?

(c) – 2021 Anne Vassivière

Hier, j’ai entrepris de réparer le tort de négligence fait aux plantes qui habitent ma petite terrasse. J’ai labouré, retourné de mes mains la terre noire, expliqué aux pousses moribondes que je m’étais laissée distraire par les choses humaines. J’ai tenté de leur redonner confiance ainsi qu’à moi-même ; les mains dans la terre, c’est un peu cela, non ?

Et puis, au milieu de mes chapelets d’excuses et de promesses, j’ai entendu un bourdonnement intempestif au point de me faire taire. Un bourdonnement extrêmement véhément, une colère précisément dirigée contre ma personne. Je tendais l’oreille…oui, cela provenait de la terre remuée…avais-je malencontreusement recouvert un insecte qui volait par là ? Il fallait être douce mais rapide, il était en train d’étouffer par ma faute. Je comprenais enfin que je n’avais pas recouvert mais découvert l’insecte. Le pollinisateur s’était installé dans la petite jardinière cédée à la tranquillité de la friche. Je laissais mon entreprise en l’état et m’éclipsais honteuse. Il m’insultait copieusement en se recreusant un nid propice.

(c) – 2021 Anne Vassivière

A ce stade de son histoire, l’inconnue est en train de perdre toutes ses ailes. Le dénouement est proche…

« Dans cette station de métro il y a toujours des oiseaux qui volent à vive allure et tracent droit au ras des plafonds, sans fléchir. Toujours par trois. Ce n’est rien que des pigeons, mais quel oiseau n’est pas noble ?

Escadrille qui nous nargue d’un bout de tunnel à l’autre. Comme nous, mais en haut. Escadrille aillée et souterraine. »

NOS ÂMES À L’ABRI DU PORTRAIT

J’avais 5 ou 6 ans et je rendais visite à ma tante. Elle avait épousé un homme taiseux, massif, chasseur, pécheur et mineur de fond, que j’adorais. Il a été mon modèle masculin pendant des années, jusqu’à ce que, sans doute, je cesse d’en avoir un. Aller à la pèche ou à la chasse avec lui, c’était cheminer dans les champs et le long des cours d’eaux aux côtés d’un homme rassurant aux yeux complices. Mon modèle masculin ne fut jamais mon propre père. Peut-être en a-t-il souffert. S’il a pris le temps d’y songer un jour.

Le couple vivait au cœur d’une petite cité minière dans un logis des plus simples, trois pièces en enfilade. La chambre des parents et celle de mes deux cousins blonds comme les blés encadraient la cuisine centrale, et voilà tout. Les chiens avaient un enclos dans le jardin devant la maison.

A 5/6 ans, on passe le portail en courant, on entre dans la cour en sautillant, les mères suivent nos emballements soudains à distance d’adulte. J’étais la première née, enfant discrète mais enthousiaste. Je crains avoir peu changé.

Ce dont je me souviens ensuite se résume à deux éclairs venant de la cave ouverte sur ma droite en contrebas de l’entrée de la cour : les yeux brillants du meilleur chien de chasse de mon oncle. Comme il était « méchant », on s’assurait qu’il soit toujours enfermé dans l’enclos quand oncle et tante avaient de la visite. Ce n’était pas le cas ce jour-là. Il surgit du noir profond de la cave et mit ma petite tête dans sa gueule de molosse. Les crocs du haut sous mon œil droit, ceux du bas plantés dans ma gorge.
Je me souviens des cris, et de mon oncle courant chercher son fusil pour tuer la bête sur le tas. C’était son chien préféré et sa nièce préférée. Ni l’un ni l’autre ne furent tués et j’ignore comment il réussit à amadouer l’animal. Ce que je sais, c’est que je n’ai jamais eu peur des chiens ensuite, que je porte encore les deux cicatrices, et que je n’ai jamais cessé d’aimer cet oncle.

J’aime aussi quand mon cœur se serre à chercher dans ses portraits pourquoi il a le regard si triste et si profond.
Jamais je ne saurai à quoi il aspirait, ni quelles étaient ses douleurs. Je regarde ces photographies avec une tendresse infinie, certes, pourtant ce qui prime c’est le désir que ses yeux me révèlent enfin de quoi souffrait son âme. Le désir et la hantise de la révélation. Son ultime message, sa grande confidence.

Mon oncle m’offrit un descendant de mon agresseur canin en me donnant le choix entre deux de ses chiots. J’en préférais un, mais, échappant l’autre quand mon oncle me mit la petite chose toute chaude entre les mains, je le choisissais pour réparer ma faute. Je la prénommais Mirabelle. Elle fut toute mon enfance. Son unique portrait est celui qui parle le plus honnêtement de ces temps réels et rêvés.

Le portrait sait être vertigineux. La plupart d’entre nous le sommes. Animaux compris.

Je viens de terminer l’écriture d’un roman intitulé Les saisons de Lili*. J’y déroule la vie d’une femme des années 60 à 2020 comme on regarde une pousse devenir arbre. Chaque saison de l’existence est un portrait, le tout s’offre pêlemêle.
Que fait-on de notre naissance ? Que fait-on de nos mues ? Que fait-on de notre mort ?

*Extrait

Les tétines de ma chienne, je les taquine et les tète. Elle me laisse faire. Ensuite je confie ma tête d’enfant à la chaleur souple de son ventre. Là, je m’endors pour la sieste obligatoire des parents. Mon lit est son territoire et elle m’autorise à y nicher. Sœur et mère animale, nous appartenons au même règne, celui des enthousiastes à mamelles. La vie que je passe dans ses flancs est donc tiède et tranquille. Enfantine du meilleur cru, ma plus grande question existentielle se résume à ce moment-là à savoir quelle partie de son corps est le plus doux. Le pelage de ses oreilles figure en bonne place. Soie. Puis vient le charnu jabot de son cou.
Elle sait se retenir de faire ses besoins pendant plusieurs jours s’il pleut, c’est une propre et délicate. Mais pas une maniérée. Elle a la tenue, la classe et la conscience des bâtards. Jamais je ne me suis permise de la pousser même un peu pour me faire de la place dans mon propre lit une fois qu’elle-même s’y était installée.
Je passe ainsi mon enfance à me mouler aux poses que le sommeil fait prendre à son corps chéri. Elle est à cette époque-là, mon ultime modèle féminin.
Son fantôme habite encore les boyaux de la maison parentale. Parfois je laisse s’ouvrir les précipices du passé pour sentir son souffle sur ma joue qui me dit que tout va bien. Yeux d’amande réhaussée d’ébène, saines canines aux brunes racines, babines souples et fraicheur humide de la truffe, que votre souvenir me cuit les tripes quand je vous invoque ! Dieu que vous me manquez !
L’enfant joyeuse et docile que je suis alors, aime à faire et défaire le corset de la grand-mère de la maisonnée. Ça sent bon et c’est chaud comme le souffle qui soulève le ventre de ma chienne. A cet âge-là, celui passé à l’abri secret des mamelles animales et grand-maternelles, je n’ai d’autre ambition qu’un jour être chienne ou grand-mère. La première lèche les genoux blessés, l’autre les tartine de mercurochrome.

Faites des Mères

La fête des mères, récemment célébrée, est la fête la plus ambivalente qui soit. Pour des raisons historiques évidentes, mais aussi parce ce qu’on a chargé ce mot de bien des maux.
Quel vocable étrange ! Combien il a souffert, combien il a fait souffrir ! Il a été annexé par la morale, colonisé par le pouvoir masculin. On nous a fait croire qu’il était la seule déclinaison du mot « femme ».

Dans mon cas, le mot « mère » a éclot par-delà l’accouchement, il m’a emportée dans un tourbillon que j’ai peint sur des toiles rondes comme mon ventre de femme.
Au premier enfant, j’apprenais l’amour sans condition, et qu’on ne fait pas pipi face au vent quand on a un pénis, si petit soit-il.
Au deuxième enfant, je découvrais l’expression « le choix du roi », qui faisait de ma nouvelle née un lot de consolation passablement honorable.

Je comprenais surtout que mon amour maternel ne se divisait pas, mais se multipliait. Je n’étais pas au bout de mes surprises en matière de multiplication.
A 3 ans, mon aîné rencontra l’ami de sa vie, qui me choisit à son tour comme mère. Deuxième mère. Il en avait une, excellente, qui avait fait ses preuves et continue à les faire aujourd’hui, mais il me choisit tout de même pour mère. J’agrandissais simplement l’embrase de mes bras.

Ces deux petits se firent frères.  Ils accueillirent ensemble leur désormais petite sœur.

Puis, à 16 ans, mon aîné rencontra son deuxième ami de vie, qui me choisit à son tour pour mère. Deuxième mère, il avait et a toujours père et mère. A son récent mariage, les seuls adultes invités furent les parents : ceux de son épouse, les siens propres et ses parents adoptés.

Au jour d’aujourd’hui, quatre jeunes personnes m’ont faite mère, je suis Ma P’tite maman, Ma Maman, Mommy et Madre. Chacun et chacune m’a donné le nom choisi par ses soins.

Quelles qu’en soient les circonstances, la fête des mères nous interroge sur nous-même. Cette année, j’ai reçu un message d’une amie qui m’écrivait « Je souhaite une bonne fête à la mère que tu es. »
Sa mère est décédée il y a 4 ans et elle-même n’a pas d’enfants. Elle a éprouvé le besoin de fêter UNE mère. Peut-être même simplement de prononcer le mot.

Ce vocable porte filles, fils, il crée les sœurs et les frères. Il pose des questions à toute la famille. Il fait famille. Mes quatre enfants ont rempli le mot « mère » de ce dont ils avaient besoin. Il n’y a pas eu d’obligation morale dans ce processus. Personne n’a jugé personne, ils ont demandé sans mot, j’ai accepté sans mot.
Ce qui s’est passé dans ma famille montgolfière a échappé à la chape de plomb patriarcale.

Si tout ne se résout pas dans la famille, beaucoup de choses s’y nouent. Féminité, maternité et sororité m’interrogent depuis toujours, elles ont donné naissance à la pièce de théâtre Détartrage.
Deux femmes et un homme patientent dans une salle d’attente. Le grand détartrage ne se limitera pas à leurs dents.

Trois personnages, un lieu unique, 1 heure 20 qui cherchent la metteuse en scène ou le metteur en scène qui leur donnera vie.

Ne vois-tu rien venir ?

La tirade de la mort d’Ophélie m’a longtemps fascinée. Étudiante, je la lisais et la relisais dans le texte, tout à la fois cherchant à comprendre et espérant avoir mal compris.

Plus tard, je la peignais les pieds au bord de son précipice d’eau vivante de plumes et de fleurs, mon genre de profusion. Si elle était encore à sauver, je le serai aussi, et toutes les femmes avec moi.

Sur une deuxième toile, j’ai représenté le moment de son ultime bascule. En vérité, je n’ai su en faire qu’un plongeon de sirène dans un courant de paillettes, je n’ai pu me résoudre à en figurer la fin boueuse. Comme si je figeais sa chute pour ne pas tomber avec elle.

Et puis on m’a raconté une histoire de village, un drame d’injustice comme ces petites communautés cruelles savent si bien en concocter. Celle de la femme du gentil berger, que la calomnie a livrée aux flots de la rivière, la pauvrette n’ayant pu se laver de la méchanceté qu’en s’y noyant ainsi que ses deux petites.
Si le Barde laisse planer le doute sur la nature de la noyade d’Ophélie, ce ne fut pas le cas pour les sacrifiées du village. Aucun doute, pas de romantisme, rien de symbolique. Elles s’appelaient Alphonsine, Viviane et Véronique. C’était il y a 50 ans, c’était il y a mille ans. C’était aujourd’hui.
C’est à ce moment-là que j’ai compris Ophélie, la jeune femme qui paye la facture pour tous les autres.

Beaucoup payent encore, que l’on ne taxe plus d’hystérie ou de lunatisme, mais qui engraissent le funeste décompte des féminicides annuels. D’autres échappent à cette comptabilité, celles qui en finissent elles-mêmes.

Je viens de terminer l’écriture d’une histoire courte, banale et sans pudeur : une femme fait une rencontre amoureuse qui la mène à une rivière de rails. Il y a de multiples façons de se noyer.
J’ai déroulé le fil de cette histoire jusqu’à sa logique finale, j’ai enfin cessé de retenir Ophélie dans un halo de fleurs et autres plumes de fausse légèreté.
Nous sommes nombreuses à avoir fait une rencontre amoureuse qui aurait pu se terminer mal pour nous. Cela m’est arrivé aussi. J’ai eu la chance d’en réchapper.
Parfois on ne voit rien venir. Parfois on ne veut rien voir venir.
Ce récit s’intitule Anne, ma sœur Anne.


QUEEN GERTRUDE
There is a willow grows askant the brook
That shows his hoary leaves in the glassy stream.
Therewith fantastic garlands did she make
Of crow-flowers, nettles, daisies, and long purples,
That liberal shepherds give a grosser name,
But our cold maids do dead men’s fingers call them.
There on the pendent boughs her crownet weeds
Clamb’ring to hang, an envious sliver broke,
When down her weedy trophies and herself
Fell in the weeping brook. Her clothes spread wide,
And mermaid-like awhile they bore her up;
Which time she chanted snatches of old lauds,
As one incapable of her own distress,
Or like a creature native and endued
Unto that element. But long it could not be
Till that her garments, heavy with their drink,
Pull’d the poor wretch from her melodious lay
To muddy death.

Faire-part de naissance.

La librairie A la ligne est née !
Elle est arrivée le 20 mai 2021, elle pèse 80 000 ouvrages et mesure 80m2.
Mathilde Bonizec et Dominique Bernadé sont les parents les plus heureux du monde,
son parrain Joseph Ponthus Le Gurun veille sur elle.

Pour être sa bonne fée, venez au 11 rue Nayel ou place Paul-Bert, à Lorient !

L’ouverture d’une librairie indépendante est toujours une immense joie,
on s’y rend avec l’empressement respectueux des premières fois,
Un peu sur la pointe des pieds.
On pousse la porte avec respect, mais à l’intérieur, on est excité comme devant une nouvelle bonbonnière.
Une librairie indépendante, c’est le contraire d’une maison témoin,
ça a un cœur qui bat, celui du ou de la libraire qui nous y invite.

Quand je rentre dans une librairie que je ne connais pas encore, mon appétit est plus que neuf, il est renouvelé,
j’ai la certitude que je vais trouver des ouvrages qu’il n’y a nulle part ailleurs.
C’est un espace étrange, mais jamais étranger.
Il en est de même pour les librairies qui furent mais ne sont plus. Elles demeurent dans nos esprits, espaces revenants et pages spectres qui ne peuvent pas mourir.

Ma librairie fantôme est celle qui nichait au pied de la cathédrale de Clermont-Ferrand en haut de la rue des Gras, perspective de lave reliant la flèche de la cathédrale à la celle du sommet du Puy-De-Dôme.
La librairie Rome.
Une petite librairie avec un grand cœur.
Je m’y rends quand je voyage en aventures étudiantes passées. Elle n’a jamais fermé que dans la réalité. Autant dire qu’elle existe maintenant plus sûrement que jamais.
Jean Rome était déjà hors du temps, pourquoi le serait-il maintenant moins ou davantage qu’avant ?
Graine d’ananar, très cultivé, libre d’esprit, c’était un passeur, un éveilleur.
Quand on entrait dans sa boutique, il levait le nez de son livre, il nous reconnaissait sans rien dire, on se mettait à farfouiller et tout à coup on entendait : « J’ai quelque chose pour vous. »
On repartait avec le recueil qu’on espérait sans le savoir.
Il était doux mais il m’impressionnait beaucoup.

Joseph Ponthus Le Gurun aussi, était doux et m’a impressionnée.
Un géant touchant de fraternité et de courage, comme son « livre qui est à Krystel et lui doit tout ».
Il a eu l’élégance et la générosité de nous parler de ceux que personne ne veut plus voir, et auxquels il dédie son écrit.

« Aux prolétaires de tous les pays
aux illettrés et aux sans dents
avec lesquels j’ai tant appris ri souffert et travaillé. »

J’aurais aimé que mon grand-père lise cet ouvrage, il y aurait reconnu un frère de labeur et de conscience politique, lui qui était mineur de fond.
Joseph n’est pas un bourgeois qui écrit sur les ouvriers.

« Il y a Pontus de Tyard qui est mon ancêtre et dont
Deux vers s’accordent si bien avec ces feuillets
D’usine
« Qu’incessamment en toute humilité
Ma langue honore et mon esprit contemple. »
»

Son livre A la ligne est devenu librairie.

« Il y a qu’il n’y aura jamais
De
Point final
A la ligne. »