Les cimetières de Sophie

Ma sœur cadette a toujours été taphophile comme monsieur Jourdain fait de la prose, mais c’est à la crise sanitaire qu’elle doit d’avoir affiné son intérêt pour l’art funéraire : le cimetière du Père Lachaise se trouve dans un périmètre d’un kilomètre de chez elle. Des trois sœurs, elle est celle qui n’avait jusqu’à présent développé aucun appétit pour la création artistique. C’était sans compter sur les circonstances qui marièrent avec bonheur limitation géographique et goût prononcé pour la série télévisée Alfred Hitchcock présente

Surgâtée par une grand-mère adorée, j’avais dès l’âge de 11 ans un poste de télévision dans ma chambre et Sophie ne manquait jamais de venir y suivre les épisodes du Maître. Après m’être naïvement laissée attraper par le suspense des premières histoires, je regardais les suivantes d’un œil timide ou m’échappais de la chambre, laissant ma sœur en bonne compagnie avec son attrait pour les frissons. Rien ne la terrorisait, à 55 ans je suis encore traumatisée par une histoire de cimetière racontée par L’empereur du cinéma…

Cette semaine, lors d’une longue balade avec notre mère, Sophie a remarqué un petit cimetière de campagne en retrait du chemin que nous suivions, il a donc fallu y bifurquer dans l’espoir de compléter sa collection photographique. Les arbres de l’entrée promettant une fraîcheur bienvenue, nous nous y sommes rendues de bonne grâce. Sur le chemin, un Christ en croix assez naïf nous plut à l’unanimité, nous lui tirions le portrait tandis que je recevais l’évidence intime et rationnellement infondée que je connaissais quelqu’un dans ce petit cimetière impromptu.

Habituée au faste ou à l’étrangeté racée du Père Lachaise, à sa faune et sa flore vivantes ou figées en éternité, Sophie ne trouva guère sujet à prendre les clichés d’art funéraire dont elle est maintenant devenue friande et spécialiste : le peu de fortune des paysans enterrés-là n’avait permis l’édification d’aucune chapelle ni financé aucun vitrail. Couronnes de fleurs en céramique et plaques de regrets plus éternels que ceux qui avaient tôt rejoints les primo défunts témoignaient d’une offre marchande locale restreinte. Peu importait, nous rendions tout de même nos civilités aux personnes reposant à flanc de coteaux.

Je commençais mon exploration à l’inverse de sœur et mère et, dès le premier tombeau, me trouvais propulsée aux années lycée. C’était l’époque où nous étions toutes des Christine, Pascale, Sylvie, Nathalie, Anne ou Isabelle. Elle s’appelait Nathalie R. et son nom était gravé depuis 40 ans sur la stèle de la première tombe en entrant à gauche. Sa mère l’avait rejointe longtemps plus tard, une femme grave même avant, la pauvrette, d’avoir perdu sa fille unique. Le samedi soir, la jeunesse paye un lourd tribu dans nos régions où il faut une voiture pour vivre un peu avant l’ultime tournant de non-retour de discothèque. Enfant déjà, la chanson Sur l’Pont de Nantes me glaçait les sangs, je comprendrai pourquoi lorsque l’adolescence verrait ses rangs se clairsemer par séries de cinq fleurs en bouton par véhicule. Ma camarade Sandrine C. fût également la victime d’une embardée funeste.

Après que l’autre monde nous ait rendues à notre randonnée, le ciel était plus bleu, le soleil plus aimant, la végétation avait décuplé la variété de ses verts, les nuages se gonflaient plus joufflus, les oiseaux piaillaient plus loquaces, la compagnie était incroyablement agréable, le corps plus fluide, les poumons plus vastes, les cailloux du chemin extrêmement sympathiques et les kilomètres encore à parcourir pesaient le temps d’une plume.

C’est cependant avec nettement moins d’entrain que je pénétrais ensuite dans le deuxième petit cimetière de notre balade, traînant un peu la patte derrière une cadette toujours aussi enthousiaste.

Le lendemain, Sophie exprimait le souhait d’aller au cimetière de la sous-préfecture où réside notre mère, nous y avons grands-parents paternels, oncles et tantes devant les tombes desquels mesurer ce que nous leur devons de tendres souvenirs. Nous achetions deux bouquets de roses à déposer. Bien sûr, chemin faisant, ma sœur traquait les trésors funéraires tandis que nous fleurissions une vieille voisine aimée, la famille d’une amie chère des années collège, le beau-frère de notre petite sœur, un camarade de CM1 à côté duquel j’étais assise car personne n’en voulait parce qu’il ne sentait pas toujours bon mais que j’avais décidé qu’il méritait quand même une bonne camarade.

Toute la nuit suivante, je revisitais le cimetière, yeux ouverts ou fermés. J’y repositionnais  soigneusement les linceuls sur les corps dormants de ma grand-mère et de mon père, même si ce dernier, pour nous punir d’on ne sait quoi, ne s’était pas fait enterrer là. Bien sûr, dérangée dans son sommeil, Mémé Emma finissait par ouvrir les yeux, se lever et venir bavarder gentiment sur un banc avec moi. Puis mon père se joignait à nous. Ils étaient sereins, figés dans un âge qui n’était pas le leur lorsqu’ils nous avaient quittés. Un grand calme régnait, la situation, quoiqu’incongrue, n’était pas effrayante. Je leur rappelais néanmoins prudemment qu’ils devraient rejoindre leur sépulture à un moment ou à un autre.

Le lendemain encore, ma sœur Sophie retournait sur les lieux pour se renseigner sur les concessions disponibles. Après avoir discuté avec le gardien, elle m’envoyait tarifs précis des tombeaux à 3 et 6 places, photos et vidéos des emplacements à l’appui. Combien étions-nous à souhaiter reposer là, qui préférait être incinéré, dans ce cas préférait-on une urne posée en surface ou à l’intérieur etc… ? Elle suggérait un emplacement particulièrement bien situé qui finissait par nous convaincre.

Nous tombions donc d’accord et, le soir même, une demi-heure avant que le gardien ne ferme les grilles du grand repos, elle avait signé pour nous la promesse d’acquisition du lot 1042.

La nuit suivante, yeux ouverts ou fermés, je mettais à profit ma position allongée pour tester malgré moi le confort douillet de l’herbe verte qu’elle avait prise en photo pour me vanter les mérites de notre achat commun. J’y passais une nuit compliquée.

On a les projets immobiliers qu’on peut.


J’espère pouvoir convaincre ma sœur de présenter ses photographies d’art funéraire (perelachaise_forever) lors de l’exposition commune à Prince RoRO, Agnès B2 et moi-même qui se tiendra du 13 au 19 juin à la galerie de Xavier Gras, Le bonheur est dans l’instant. (72 rue Amelot, 75011 Paris)


Crédit photo 2022 Anne Vassivière et perelachaise_forever

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s