Muses & Bohèmes

Exposition de 8 au 17 juin 2022

L’ Hotel La Louisiane est une île géographique et temporelle qui nous transporte bientôt en Bohème…
Merci à Antoine du Payrat de m’avoir transformée en muse pour cette occasion.
Avec Charlotte Saliou et Xavier Blanchot.

Exposition à l’Hôtel La Louisiane à partir du 9 juin.
Vernissage le 8 juin, écrire à charlotte@hotellalouisiane.com
Avis aux Hydropathes, aux lettristes, aux incohérents…
Aux fous
Aux innocents !

Les cimetières de Sophie

Ma sœur cadette a toujours été taphophile comme monsieur Jourdain fait de la prose, mais c’est à la crise sanitaire qu’elle doit d’avoir affiné son intérêt pour l’art funéraire : le cimetière du Père Lachaise se trouve dans un périmètre d’un kilomètre de chez elle. Des trois sœurs, elle est celle qui n’avait jusqu’à présent développé aucun appétit pour la création artistique. C’était sans compter sur les circonstances qui marièrent avec bonheur limitation géographique et goût prononcé pour la série télévisée Alfred Hitchcock présente

Surgâtée par une grand-mère adorée, j’avais dès l’âge de 11 ans un poste de télévision dans ma chambre et Sophie ne manquait jamais de venir y suivre les épisodes du Maître. Après m’être naïvement laissée attraper par le suspense des premières histoires, je regardais les suivantes d’un œil timide ou m’échappais de la chambre, laissant ma sœur en bonne compagnie avec son attrait pour les frissons. Rien ne la terrorisait, à 55 ans je suis encore traumatisée par une histoire de cimetière racontée par L’empereur du cinéma…

Cette semaine, lors d’une longue balade avec notre mère, Sophie a remarqué un petit cimetière de campagne en retrait du chemin que nous suivions, il a donc fallu y bifurquer dans l’espoir de compléter sa collection photographique. Les arbres de l’entrée promettant une fraîcheur bienvenue, nous nous y sommes rendues de bonne grâce. Sur le chemin, un Christ en croix assez naïf nous plut à l’unanimité, nous lui tirions le portrait tandis que je recevais l’évidence intime et rationnellement infondée que je connaissais quelqu’un dans ce petit cimetière impromptu.

Habituée au faste ou à l’étrangeté racée du Père Lachaise, à sa faune et sa flore vivantes ou figées en éternité, Sophie ne trouva guère sujet à prendre les clichés d’art funéraire dont elle est maintenant devenue friande et spécialiste : le peu de fortune des paysans enterrés-là n’avait permis l’édification d’aucune chapelle ni financé aucun vitrail. Couronnes de fleurs en céramique et plaques de regrets plus éternels que ceux qui avaient tôt rejoints les primo défunts témoignaient d’une offre marchande locale restreinte. Peu importait, nous rendions tout de même nos civilités aux personnes reposant à flanc de coteaux.

Je commençais mon exploration à l’inverse de sœur et mère et, dès le premier tombeau, me trouvais propulsée aux années lycée. C’était l’époque où nous étions toutes des Christine, Pascale, Sylvie, Nathalie, Anne ou Isabelle. Elle s’appelait Nathalie R. et son nom était gravé depuis 40 ans sur la stèle de la première tombe en entrant à gauche. Sa mère l’avait rejointe longtemps plus tard, une femme grave même avant, la pauvrette, d’avoir perdu sa fille unique. Le samedi soir, la jeunesse paye un lourd tribu dans nos régions où il faut une voiture pour vivre un peu avant l’ultime tournant de non-retour de discothèque. Enfant déjà, la chanson Sur l’Pont de Nantes me glaçait les sangs, je comprendrai pourquoi lorsque l’adolescence verrait ses rangs se clairsemer par séries de cinq fleurs en bouton par véhicule. Ma camarade Sandrine C. fût également la victime d’une embardée funeste.

Après que l’autre monde nous ait rendues à notre randonnée, le ciel était plus bleu, le soleil plus aimant, la végétation avait décuplé la variété de ses verts, les nuages se gonflaient plus joufflus, les oiseaux piaillaient plus loquaces, la compagnie était incroyablement agréable, le corps plus fluide, les poumons plus vastes, les cailloux du chemin extrêmement sympathiques et les kilomètres encore à parcourir pesaient le temps d’une plume.

C’est cependant avec nettement moins d’entrain que je pénétrais ensuite dans le deuxième petit cimetière de notre balade, traînant un peu la patte derrière une cadette toujours aussi enthousiaste.

Le lendemain, Sophie exprimait le souhait d’aller au cimetière de la sous-préfecture où réside notre mère, nous y avons grands-parents paternels, oncles et tantes devant les tombes desquels mesurer ce que nous leur devons de tendres souvenirs. Nous achetions deux bouquets de roses à déposer. Bien sûr, chemin faisant, ma sœur traquait les trésors funéraires tandis que nous fleurissions une vieille voisine aimée, la famille d’une amie chère des années collège, le beau-frère de notre petite sœur, un camarade de CM1 à côté duquel j’étais assise car personne n’en voulait parce qu’il ne sentait pas toujours bon mais que j’avais décidé qu’il méritait quand même une bonne camarade.

Toute la nuit suivante, je revisitais le cimetière, yeux ouverts ou fermés. J’y repositionnais  soigneusement les linceuls sur les corps dormants de ma grand-mère et de mon père, même si ce dernier, pour nous punir d’on ne sait quoi, ne s’était pas fait enterrer là. Bien sûr, dérangée dans son sommeil, Mémé Emma finissait par ouvrir les yeux, se lever et venir bavarder gentiment sur un banc avec moi. Puis mon père se joignait à nous. Ils étaient sereins, figés dans un âge qui n’était pas le leur lorsqu’ils nous avaient quittés. Un grand calme régnait, la situation, quoiqu’incongrue, n’était pas effrayante. Je leur rappelais néanmoins prudemment qu’ils devraient rejoindre leur sépulture à un moment ou à un autre.

Le lendemain encore, ma sœur Sophie retournait sur les lieux pour se renseigner sur les concessions disponibles. Après avoir discuté avec le gardien, elle m’envoyait tarifs précis des tombeaux à 3 et 6 places, photos et vidéos des emplacements à l’appui. Combien étions-nous à souhaiter reposer là, qui préférait être incinéré, dans ce cas préférait-on une urne posée en surface ou à l’intérieur etc… ? Elle suggérait un emplacement particulièrement bien situé qui finissait par nous convaincre.

Nous tombions donc d’accord et, le soir même, une demi-heure avant que le gardien ne ferme les grilles du grand repos, elle avait signé pour nous la promesse d’acquisition du lot 1042.

La nuit suivante, yeux ouverts ou fermés, je mettais à profit ma position allongée pour tester malgré moi le confort douillet de l’herbe verte qu’elle avait prise en photo pour me vanter les mérites de notre achat commun. J’y passais une nuit compliquée.

On a les projets immobiliers qu’on peut.


J’espère pouvoir convaincre ma sœur de présenter ses photographies d’art funéraire (perelachaise_forever) lors de l’exposition commune à Prince RoRO, Agnès B2 et moi-même qui se tiendra du 13 au 19 juin à la galerie de Xavier Gras, Le bonheur est dans l’instant. (72 rue Amelot, 75011 Paris)


Crédit photo 2022 Anne Vassivière et perelachaise_forever

Res Civica, revue d’exploration politique

J’ai récemment contribué à la passionnante revue d’exploration politique Res Civica pour les Editions EEEOYS. Le premier article traitait de Féminité et politique, le deuxième, de Travail et politique.

Tapez « femmes politiques françaises » sur Internet, on vous proposera en deuxième onglet un article intitulé « les plus belles femmes politiques françaises », puis une entrée sur leur couple. « Hommes politiques français » s’ouvre sur une liste, puis sur l’entrée « les grands hommes ». Le ton est donné.

Pourtant la plupart des femmes investies en politique préfèrent l’articulation à la représentation, et puisque action fait politique, force est de constater qu’elles sont efficacement présentes en politique. C’est ce que j’ai voulu montrer dans mon article.

J’ai également choisi l’angle du féminin pour traiter du deuxième sujet proposé, Politique et travail, ce dernier terme étant lourdement associé à notre « nature ». Il existe cependant une autre étymologie que celle communément acceptée du mot « travail », une qui ne le cantonne pas à la souffrance. C’est sur cette proposition que j’ai basé ma réflexion…

Cliquer sur les images pour accéder au lien

Dis-moi comment tu crées et je te dirai…

** pour peindre, je dois revenir totalement dans le corps et me défaire du monde extérieur et de son jugement. C’est pourquoi je suis incapable de peindre en compagnie. Je ne tolère que musique ou radio. Je me rends à l’atelier en ½ heure de métro ou ¾ heure de bus qui sont consacrées à me vider la tête de mes contemporains en les regardant comme une race extérieure à moi-même. Le trajet est utilisé comme sas pour arriver à l’atelier en pleine possession de mon énergie corporelle propre. Je n’y vais que si j’en sens l’urgence me dévorer suffisamment pour traverser tout Paris.

** pour écrire, c’est le processus inverse : je dois totalement m’extraire du corps, résister à aller le balader alors que le soleil brille, refuser d’aller lui poser le derrière dans l’herbe du parc d’à côté pour parler amour et sens de la vie avec les copines. Il ne faut pour autant pas oublier ces sensations car je dois aller les chercher pour écrire suffisamment incarné et trouver écho avec lecteurs et lectrices. Il s’agit donc d’un grand écart constant et épuisant.

*** pour peindre, je déballe tout, j’étale tout : tout doit être à immédiate disposition parce qu’une fois que la vanne est ouverte, ça fuse, ça ne s’arrête guère. Tout, c’est quoi ? Tubes de peintures diverses, feutres, crayons de couleur, pastels, plumes, serviettes de papier coloré, feuilles d’or, dentelles de vieux sous-vêtements usés, papier de soie, papiers brillants de chocolats, cigarettes et Mozart Kugeln, pigments fins, ficelles, bouts de laine etc… Si je commence ma journée de peinture après 10 heures, j’estime que ça ne vaut pas la peine. Je m’arrête faute de carburant vers 19h, exténuée.

*** pour écrire, c’est l’exact contraire, tout doit être rangé : si tout est net à l’extérieur, tout le sera à l’intérieur. Le lieu le plus propice pour écrire, c’est donc la nuit. La nuit est un lieu plus qu’un temps puisqu’elle absorbe les heures dans son silence et en désamorce la déflagration. C’est le lieu béni où, pour citer Jules Renard dans son journal d’écrivain « On ne provoque pas : on attend. »
La nuit est l’incarnation de la solitude nécessaire à l’écriture, elle est la porte privilégiée vers l’inconnu qui s’invite sur la feuille.
J’y écoute son silence bavard, j’y entends mieux ce qui m’est dicté. Car si c’est par l’intermédiaire d’autrui que je suis devenue autrice, intimement, c’est-à-dire dans le faire, je me sens scribe. L’écriture me réveille la nuit pour m’obliger à au moins 2 insomnies créatives par semaine. La 3ème est offerte.
Comme nous l’explique Laurence Biava dans son excellent Le Goût de l’écriture au Mercure de France, « L’inspiration est un saisissement ». J’ajouterai même qu’écrire a quelque chose de brutal qui est peu enviable. Quand l’injonction d’écrire se pointe, j’essaie souvent et en vain de faire diversion en m’activant soudainement à des tâches subsidiaires et ménagères. Je tente de fuir car je sais que ça va être violent, que s’il s’agit d’une vague « honnête », elle va m’entrainer dans des profondeurs peu agréables. Écrire, n’est-ce pas souvent faire ce travail que lecteurs et lectrices sont soulagés que l’écrivaine fasse à leur place ?

© 2022 Anne Vassivière

Pour moi, peindre et écrire, c’est se livrer pieds et poings liés à une tension immense qui, régulièrement semble vaine.

© 2022 Anne Vassivière

**** je travaille sur 8 à 10 toiles en même temps. Pendant qu’une stagne, l’autre réclame une couleur ici un trait là, celle-ci sèche dans son coin, celle-là se débloque parce que j’ai trouvé le point d’équilibre sur la 5ème, je découpe un bout de la 6ème pour le coller sur la 7ème, cela déclenche une nouvelle idée sur la 8ème et ainsi de suite…
Cette profusion m’oblige à gérer l’espace de l’atelier d’une façon extrême : tout l’espace étant occupé, je dois travailler assise, debout ou accroupie par terre.
« Le pinceau est la canne blanche du peintre qui cherche à avancer. » De Galienni.

**** peinture et écriture se rejoignent sur ce point : j’écris plusieurs romans, nouvelles ou articles à la fois. Mon premier roman est un roman choral avec 16 personnages dont les histoires s’entrelacent dans un même immeuble.
Que ce soit dans cet ouvrage ou dans ceux qui suivent, ce sont clairement les personnages qui dictent et je rédige, c’est pourquoi je rature peu. L’immense travail consiste ensuite à nettoyer et mettre en place, c’est le travail de l’autrice. L’œuvre se dicte, je récolte. Ne dit-on pas « prêter » sa plume ?
« Je suis seulement l’ouvreur de fenêtre. Le vent entrera après tout seul. » Jean Giono.
J’ai la conviction d’être scribe car je ne peux guère créer si mon ego n’a pas été muselé avant. Je dois en faire table quasi rase sinon je fais « du coloriage ». Pendant « le faire », l’ego est obstacle. Je dois faire le vide car contrairement au néant qui est absence d’énergie qui aspire tout, le vide est champs de possibilités.
Dans Le degré zéro de l’écriture, Roland Barthes parle « d’une poussée, non d’une intention ».

Ma démarche est autrice, ma pratique est scribe. Que ce soit en peinture ou en écriture.

* Les citations sur l’écriture sont tirées de l’ouvrage de Laurence Biava, Le goût de l’écriture, publié au Mercure de France

23, 57, 78, mesures d’une vie

Hier j’ai vu la pièce chorégraphique « Générations » de Fabrice Ramalingom, longtemps assistant du regretté Dominique Bagouet, grande figure de la nouvelle danse contemporaine française. C’était à La Cartoucherie de Vincennes, Rama y était l’invité de Carolyn Carlson.
Le froid m’a cueillie, tout piquant au sortir du métro, l’espace aussi. J’ai boudé la navette pour marcher jusqu’à La Cartoucherie, le corps sait mieux que nous ce qui est bon pour lui. Sur le chemin de terre, promeneurs, vélos et chevaux nous rappellent l’injonction du partage et ce n’est pas désagréable, au contraire. On n’est plus électron esseulé dans la foule.

L’arrivée au domaine de la Cartoucherie est toujours une joie, c’est le réflexe Pavlovien de l’ex jeune provinciale assoiffée de théâtre qui, fraichement installée à la capitale, a immédiatement filé s’irradier au travail de Mnouchkine. En cette fin d’après-midi dominicale, spectateurs et lampions forment des auréoles autour du Théâtre du Soleil. Ce n’est pas ma destination du jour mais je pénètre dans l’antre pour me mettre de la SCOP culturelle plein les nasaux. J’aime ce lieu et son esprit, on y est mal assis mais toujours heureux.

Je rejoins ensuite l’Atelier de Paris-Carolyn Carlson.

Fabrice Ramalingom est en place lors de l’installation du public, il fait des gammes sur le plateau, danse elliptique et grands yeux souriants. Le public finit par calmer ses bavardages aux frémissements de ce qui se prépare. Rama poursuit, son corps dansant rassemble toutes nos dispersions. Il appelle « Hugues », et un jeune homme le rejoint du public vers la scène, danseur. Puis « Jean », vieil homme qui se joint à eux. Danseur également. Une image de chemin dans la forêt se découvre derrière le trio.

Ballet de trois âges de la vie d’un homme. Jeunesse, âge mûr et vieillesse s’inscrivent familièrement dans nos esprits pour le corps féminin car les étapes en sont clairement marquables par la maternité, il est plus rare de figurer l’évolution masculine. Pendant mouvant aux Trois âges de la femme de Gustave Klimt.

En appelant les danseurs installés dans le public, le chorégraphe nous convoque aussi et nous nous retrouvons à symboliquement danser nos propres trois âges de la vie, à en sentir alternativement élans et fatigues. A comprendre dans nos corps que le désir de vie reste intact.
Hugues Rondepierre, 23 ans, Fabrice Ramalingom, 57 ans, Jean Rochereau, 78 ans, c’est toi, c’est moi, c’est nous.

Le sourire de Hugues en soutien à la surdité de Jean, la surdité de Jean en attention au sourire de Hugues. Personne n’est diminué, chacun est là où l’autre se trouve dans sa propre vie.

Les répétitions ont commencé le jour où Rama a perdu son père, Hugues n’a pas connu son grand-père paternel et le père de Jean avait l’âge de Hugues quand il est décédé. Le fil est tissé par-delà la danse et nous repartons avec l’indéfectible désir de vivre. Avec la conscience que nous ne formons qu’un seul corps, que prendre soin d’autrui c’est prendre soin de soi. Qu’il est vital de s’abandonner consciemment à notre intelligence collective. Que les temps présents en exigent l’évidence.

« Générations » de Fabrice Ramalingom est à retrouver au Festival d’Avignon.

Le temps croit en moi

Cela fait longtemps que je sens une nouvelle saison travailler en moi en profondeur. Jusqu’à peu elle ne se dévoilait qu’aux plus attentifs, mais la surface se met maintenant définitivement au diapason de l’abîme intérieur.

Quelle partie de mon corps m’a trahie en premier ? Peut-être l’ovale du visage. Ou plus sournoisement, le dessous des bras lorsqu’on les libère avec soulagement aux premières douceurs du Printemps et que l’on découvre avec sidération qu’il flasque et ballote au mouvement. On n’avait pas été prévenus ? On pensait vraiment que cela ne nous arriverait pas ? Euh…oui, peut-être un peu. Disons qu’on savait pour les rides et les cheveux, ceux-là ne nous prendraient pas en traitres puisqu’on les voyait s’abimer sur autrui. Autrui vieux. Autant dire presque une autre race. C’est cela, les personnes âgées appartenaient à une autre race et nous-même devenons maintenant cette autre race. Celle que la jeunesse plaint, moque ou ignore.
L’ovale du visage a-t-il flanché avant ou après le dessous des bras ? Je ne sais plus. Ce dont je suis certaine c’est que jadis parfait, il est tombé en une seule nuit, une nuit plus sournoise que les autres, celle de la première défaite que l’on ne peut masquer. Puis la peau s’est mise à plisser sans raison autre que de se revendiquer fatiguée d’avoir fait bonne figure depuis si longtemps. Même au creux du coude.
Cernes, paupières tombantes, j’ai dû modifier le trajet du trait parfait qui, avant-hier, chapeautait en amande mon regard. Il était net, précis, élancé, je ne sais plus le tracer d’un geste ou sans lunettes, je dois m’y reprendre maintenant plusieurs fois. Parfois je dois même renoncer à cette évidence qui me faisait des yeux de velours. Parfois je n’y arrive plus. Parfois j’abandonne. Le présent me fuit et pourtant se stratifie en moi comme du béton. C’est la grande fuite de l’intérieur. Les abandons ne partent plus, ils restent sur place et me regardent avec leur petit air buté. Ils me lestent.
La peau ne se contente pas de plisser, elle s’affine aussi. Trop. Elle se fragilise. Vais-je devenir transparente ? Sans doute puisque je suis parfois déjà masse inexistante ou encombrante pour certains jeunes. Je suis donc déjà descendue du manège ?
Est-ce que j’avais autant de peau, avant ? Toute cette peau qui fuit mes os. Je n’avais pas tant de peau, avant ! Et elle n’était pas sèche !
Le cou se couple de plis, le visage jadis étranger aux ombres autres que celles du maquillage, maintenant les cultive en hordes dévorantes. La bouche- oh combien parfaite, oh combien fruit ! -, le contour des lèvres se strie, le rouge à lèvres glisse dans ses fins canaux. La perfection me fuit, ne reste que l’approximatif de la bonne volonté.
Les cheveux s’affinent, les tempes se dépeuplent, j’ai cru les amadouer en surenchérissant, en leur faisant croire que je n’avais pas peur : j’ai accueilli les cheveux blancs sans lutter, j’ai décidé d’être la jolie tignasse blanche mais ce n’est pas tenable, cette promesse ne peut être tenue.
Le bassin bascule vers l’avant sa belle fierté d’autrefois. La chair du dos faiblit, des plis passent, de loin en loin, me prévenir qu’ils ne tarderont pas à venir s’installer durablement.
Parfois j’ai mal aux racines du dos. Je me noue, mon corps me noue et les autres semblent tous chauds et lisses, jolies brioches sorties du four.
Je me découvre habitée de sables mouvants. Un matin je me suis réveillée et ma jeunesse était devenue nuage.
Et les lunettes. Et l’échec des verres progressifs. Etouffer derrière les carreaux obligatoires. La vision qui se trouble, ne pas supporter cette restriction-là, devoir apprendre la dépendance. Et une fois même, devoir demander à un passant de lire quelque chose pour soi dans la rue car on a oublié de prendre ses lunettes. Et, la deuxième fois que cela se produit, filer dans la première pharmacie venue acheter des loupes pour pouvoir lire sans aide.

Je ne suis pas vraiment fâchée de ma mélancolie psychique, ni de celle de mon corps. Je leur dois de belles vagues et de puissants ressacs de vie. Nombre de mes amis et des vôtres sans doute auraient préféré vieillir que de disparaitre en pleine jeunesse.
Je me souviens d’un vieil anglais que j’avais laissé passer devant moi dans un train Londonien, et qui avait eu cette phrase à mon égard : « Age before Beauty ». La vieillesse avant la beauté, la vieillesse prime sur la beauté. Ma beauté n’était que celle de la jeunesse. Et d’une lumière qu’il nous revient d’allumer comme on peut, pour faire honneur à la vie. Qu’on ait 20 ou 60 ans. Je me souviens de Raymond, paysan à la peau tannée par 80 années de vie campagnarde rugueuse. Ses yeux étaient d’une lumière telle que soutenir son regard était une aventure en soi. Je me souviens de Jeanne, 100 ans, le regard d’une malice éclatante sous les fins cheveux de neige qu’on essayait de faire tenir en semblant de chignon. Deux des plus beaux regards que j’ai croisés. Quelles portes la vieillesse leur avait-elle ouvert ? Je regarde mes mains, les veines y saillent de plus en plus sûrement et j’y superpose mentalement celles de Mémé Jeanne. J’en suis encore loin mais le chemin est pris. Mes veines commencent à sortir de mes mains, à se faire bleues et dodues. Elles se prennent pour une carte en relief.

Regarder Jeanne et Raymond m’a permis de comprendre que vieillir n’est pas une malédiction. Qu’on peut considérer la vie comme la longue et complexe phrase du corps. Qu’une vraie conversation avec le temps ouvre sur l’éternel. Fréquenter les anciens est une chance inestimable. Mes mains me rappellent que je vais essayer d’être à la hauteur de toutes les saisons de cette arrière-grand-mère morte à 104 ans : ne pas devenir une vieille acariâtre mais une ancienne.

© 2022 Anne Vassivière


Ce que je dois au théâtre

Ce que je dois au théâtre, c’est bien sûr une ouverture des sens, de l’esprit, du cœur… mais plus que tout, c’est son exigence envers moi. Son injonction à recevoir, à transformer, à ne pas m’endormir dans la passivité de mon quotidien, à ne plus douter de mon existence active, à en faire quelque chose de conscient. Voilà l’évidence avec laquelle je suis ressortie du Théâtre du Rond-Point hier.

Je chéris particulièrement ce lieu pour la générosité de son architecture, le contre-point géographique et symbolique qu’il constitue avec le Palais de l’Elysée, et la qualité du grain qu’on nous offre à moudre. Le grain d’hier était de la meilleure récolte puisqu’il s’agissait de la création de Pierre Notte L’homme qui dormait sous mon lit, servi par les excellents Muriel Gaudin, Silvie Laguna et Clyde Yeguete.

Je n’en déflorerai pas le sujet car ce n’est pas mon propos et que, surtout, je vous invite chaleureusement à aller voir ce spectacle d’ici au 30 janvier. Je dirais simplement qu’il s’agit d’un travail au cordeau d’1 heure 15 de pure conscience. Comme quand on fait zazen et que le maître vient sans bruit et par surprise vous donner un petit coup sec et précis qui vous réveille durablement. D’ailleurs le sourire des comédiens au salut en dit long sur la qualité de la pièce et leur plaisir à la jouer.

Sur le chemin du retour, j’ai mesuré à quel point j’avais été nourrie et j’ai revisité tout ce que je dois au théâtre : plus d’esprit, plus de cœur. Plus de corps aussi, car c’est un art de mots et de chair. Il fait tout vibrer, acteurs et spectateurs.
Issue d’une famille modeste de petite ville provinciale, j’ai vu très peu de pièces dans ma jeunesse, j’ai donc le luxe de me souvenir précisément du plaisir qu’elles m’ont procuré. La toute première était la production locale d’une troupe amateure du département qui donnait un réjouissant Ubu Roi dans l’ancienne halle aux grains rebaptisée Salle des fêtes. J’étais frappée, emportée. Commencer une carrière de spectatrice de théâtre par cette pièce crue, drôle et corrosive était joyeux présage, j’avais 10 ans et, naturellement, je me suis ensuite inscrite aux cours de théâtre du collège, puis j’ai poursuivi dans diverses structures jusqu’à l’âge adulte. Etudiante, j’ai même rejoint la troupe qui était venue jouer Ubu Roi dans ma petite ville.
J’avais 20 ans pour mon deuxième jalon théâtral, je vivais en chambre étudiante dans la préfecture du département. Un cheval déboulait sur scène et ruait presque sur le premier rang des spectateurs. C’était fort, c’était charnu en mots et en corps. Même sans le cheval ça aurait été plus animal que tout ce que j’avais vu auparavant dans les festivals locaux de spectacles vivants. D’ailleurs je me fichais de cet anachronique réalisme-là, un cheval sur une scène de théâtre. Ce que je voyais, c’était le symbole vivant de l’énergie théâtrale la plus pure. Je me fichais de retenir qui avait monté le spectacle puisque mon corps en avait compris la vibration essentielle. Jamais auparavant je n’avais approché tant de mots et de chair ensemble. Les livres pouvaient bien aller se rhabiller : j’avais rencontré le théâtre, le grand plus de ma vie. Je n’ai pas la nostalgie de ce moment de découverte fondatrice, non, car ce qui s’est inscrit en moi ce soir-là, c’était la promesse d’être sans cesse renouvelée en allant au théâtre toute ma vie durant.

Je réaliserai plus tard que j’avais innocemment vu Patrice Chéreau mettre en scène Gérard Desarthe dans Hamlet. Ma vie de spectatrice de théâtre serait donc parrainée par Shakespeare et Chéreau, il y a bonnes fées plus médiocres. Ne pas connaitre ce metteur en scène m’avait permis d’en recevoir l’évidence sans filtre aucun, avec l’accès direct qu’on a des grandes émotions quand on a 20 ans.

Le théâtre c’est maintenant, là. Pas demain. Ça n’attend pas que le temps passe à ne rien faire, c’est le moment présent puissance 10. La vie passée au microscope, le cristal du présent, son gemme le plus brut, ça n’a rien à voir avec le mensonge. Le vrai mensonge est dans la vie.

Le théâtre c’est l’urgence, comme vivre, comme être adolescent ou avoir 20 ans. Ou 55 ans aujourd’hui. Ou plus demain. C’est vivant et ça parle aux vivants. Oui, ce spectacle m’avait confirmé que j’étais vivante, moi qui étais dans l’auto-contemplation morbide des jeunes sentiments tourmentés, aux prises avec la douleur de naitre à un monde dont on réprouve bien des aspects. Aujourd’hui encore c’est la qualité de vie concentrée et révélée qu’offre le théâtre qui me pousse à y retourner sans cesse. Cet art exige quelque chose de moi, il me somme de quelque chose. De conscience, d’ouverture. Il fait semblant ? Il fait tout sauf semblant ! Les enfants ne font pas semblant quand ils jouent, ils font du « On dirait que… », c’est différent. C’est « du semble » qui n’est pas tromperie.

Les pièces suivantes m’ont montré que je pouvais être intelligente de corps, de cœur et d’esprit, de tout en même temps, de tout maintenant. Le théâtre me fait toujours l’effet de cette parfaite synchronicité. L’urgence de mes 20 ans ne s’était pas trompée. La mascarade orchestrée qu’est le théâtre était la preuve irréfutable que j’existais vraiment et que ma vie valait la peine d’être vécue. Et elle le reste en toute liberté car c’est une bête qui ne peut vivre que libre sinon elle s’atrophie et devient divertissement.

Je retourne sans cesse au théâtre pour m’assurer d’être réveillée, pour rester alerte. Je ne lui demande pas de réponses, juste des questions, de nouvelles portes et du sens. De la communion aussi. Je demande à être bousculée pour ne pas sombrer complètement dans ma paresse naturellement humaine. Le théâtre m’empêche de me laisser aller, il me met en mouvement. Assise, même mal, en face de ce que la scène me raconte, je fais l’expérience de la verticalité de ma conscience d’humain. Je ne m’y retranche pas dans l’ombre dans laquelle je me tiens assise en tant que spectatrice. Je ne m’y dérobe qu’en apparence. La salle de spectacle et la scène sont lieux de paradoxe. Tout comme ma propre personne, lieu de perpétuel paradoxe. En mettant l’action à distance, le théâtre me met à distance salutaire de moi-même et pourtant il concentre le présent dans une tête d’épingle, là, sur scène. Il me concentre dans une tête d’épingle et, avec ce que je comprends, crois comprendre ou ne comprends pas du tout, de nouvelles portes s’ouvrent à moi. J’entrevois des compréhensions neuves du monde et de moi-même.

Voilà où m’a mené la création qui se joue actuellement au théâtre du Rond-Point dans la salle Jean Tardieu. Pierre Notte y fait la preuve que son travail est le mélange parfait entre l’esprit et l’instinct.

© 2022 Anne Vassivière


Illustration Roland Topor

La lumière des vertus

La petite chaine des anciens élèves et parents est arrivée jusqu’à moi avec, dans son escarcelle du temps qui tient ses funestes promesses, la nouvelle du décès de Monsieur le Directeur. La tristesse est descendue immédiatement sur les poumons et j’ai ensuite entendu la voix de mes enfants se serrer au téléphone. L’évocation de Monsieur le Directeur, c’est cinq années d’école primaire chacun. Avec cinq ans d’écart, cela représente une décennie entière de bonheur familial à l’école de la rue des vertus.

L’école des vertus ? Monsieur le Directeur ? Établissement catholique sous contrat ? Point du tout. Petite école de la république, huit classes avec primo-arrivants et double niveaux, une population bigarrée et un état d’esprit qui fait que directeur et équipe enseignante ne partent que pour la retraite. « Tu mets tes enfants aux vertus ? Avec tous ces chinois ? »  Beaucoup de parents demandaient des dérogations pour éviter d’y envoyer leurs têtes blondes et, au fond, cela garantissait que ceux présents étaient des personnes qui considéraient autrui d’une façon plutôt saine. D’ailleurs la porte était toujours ouverte aux parents : les mieux que les autres ayant obtenu de fréquenter les écoles alentours, ne restaient que les bienveillants. Pendant ce temps-là, nous, les parents de l’école trop mélangée, on regrettait presque que nos enfants ne redoublent pas, afin de pouvoir y rester davantage. J’y ai pensé moi-même. En plaisantant, certes, mais l’éventualité m’a traversé l’esprit.

Ce samedi 11 décembre, nous étions une soixantaine à venir boire et manger à la mémoire de Monsieur le Directeur qui nous regardait depuis des photos posées sur une table. On le voyait chevelu à 18 ans, beau comme un Dieu à 25, le regard droit et le sourire en coin assis à son bureau de Monsieur le Directeur, grand homme élégant ou facétieux, avec son chien Zig, mascotte de l’école, et sous d’autres facettes encore. Il n’y avait pas de bougies, la lumière c’était le nombre d’anciens élèves présents et qui, au total, avaient fréquenté l’établissement sur une période d’une vingtaine d’années.

Cet homme n’était pas aimé des enfants, collègues et parents parce qu’il était démagogue ou je ne sais quoi de facile. Il transmettait les valeurs de la république au sein d’une équipe avec un sens concret du pluralisme et de la citoyenneté. Il était clair et juste dans les remontrances comme dans le soutien indéfectible aux enfants. Il était aussi très drôle. Pour Monsieur le Directeur, liberté, égalité, fraternité, laïcité, solidarité, respect d’autrui n’étaient pas de simples idées ou valeurs morales hors sol, c’étaient des principes incarnés.

Samedi il faisait froid et humide, comme le temps symbolique qui s’est abattu sur notre pays depuis quelques mois et où chacun tire ses peurs et angoisses à hue et à dia. Nous aurions pu rester au chaud du logis à broyer notre tristesse dans notre coin, mais nous avons fait le déplacement des corps et des cœurs. Des valeurs aussi. Une fois sur place, nous avons mesuré en discutant que notre peine englobait davantage que la perte d’une personne. Que le repli sanitaire actuel n’était pas non plus le seul facteur de fatigue, que les valeurs de la république subissaient des assauts qui nous affectaient en profondeur. Que nous avions besoin de nous rassembler. Nous sommes arrivés moroses de chagrin et de lassitude un peu vaine. Nous sommes repartis avec l’élan de faire corps avec nos convictions les plus profondes et de les défendre dans le pays que nous aimons. Nous sommes repartis avec plus de chair. L’école des vertus, ça ne se prêche pas, ça se pratique. Ça se vit au quotidien, comme les valeurs républicaines. Monsieur le Directeur a réussi à agir en accord avec ses convictions intimes, il a mené une vie au service des enfants et de l’école de la république.

Le moment aurait pu s’arrêter à ce précieux partage, à ce précieux constat, pourtant il est allé plus loin : un des professeurs a proposé de monter dans les étages, dans les classes. Nos enfants de 30 ans pour les plus âgés, de 18 pour les plus jeunes, n’ont pas hésité une seconde et se sont engouffrés derrière leur ancien professeur. Bien sûr, j’ai suivi, ravie, revigorée et reconnaissante du cadeau.  En grimpant l’escalier central, j’ai vu ces jeunes au corps gourd de peine et de froid redevenir cabris. L’immense dragon de carton coloré fabriqué jadis par les enfants et leurs professeurs et qui se déployait sur les trois hauts étages de la cage d’escalier n’était plus là mais son souffle brûlait encore. Les affichettes d’usage exigeant de ne pas courir dans l’escalier étaient elles-mêmes soulagées qu’on osa leur désobéir ce jour-là. Je les entendais qui criaient aux jeunes jambes « Courez, les enfants ! Retrouvez l’élan premier ! »

Quand le bienaimé Stéphane a ouvert la porte de la classe de Dominique, la petite troupe essoufflée et rigolarde s’est calmée et chacun est entré là avec le respect dû aux sanctuaires. C’est lorsque les « enfants » se sont assis à leur ancienne place dans cette première classe puis dans celle du regretté André, que j’ai compris ce qui se passait réellement : le silence qui régnait maintenant n’était pas lourd, il était conscient. Nous étions arrivés l’espoir asséché, l’espérance consumée par les temps qui ne courent plus et par la promesse d’un futur difficile. Las. Gavés de succédanés qui nous écœurent le désir. Lampes éteintes. Presque crépuscules. Le partage de notre condition d’enfants, d’anciens enfants, d’enfants de toujours, de citoyens, la conscience de notre condition mortelle et de tout ce que nous pouvons vivre, faire et être d’ici au grand départ avaient rallumé les ardeurs oubliées. Autrefois il suffisait d’un rien pour entrer en peine ou en joie, cependant quand Julien, comme nous, tombait de son vélo rouge, il se remettait tôt en selle. Ses genoux se fardaient simplement de nouvelles couches de mercurochrome et il repartait vers un autre chagrin ou un nouveau bonheur. C’est ce qui nous est arrivés en ce jour de commémoration où aucun discours n’a été prononcé. En ce début d’hiver, Monsieur le Directeur a encore œuvré, veilleur républicain devenu âme de veilleur, et nous sommes repartis bougies invisibles à la main. Le frisson nous a été rendu, nous sommes redevenus sentinelles de l’aurore. Merci, Jean-François L.

Une pensée pour André que nous avons aussi tellement aimé.

© 2021 Anne Vassivière