Gabriel Garran

J’ai fêté la journée du patrimoine, rue de Paradis. Point de pierre, la célébration était humaine : celle des 95 ans du destin extraordinaire de l’ami Gabriel Garran (03/05/1927- 06/05/2022).

Juif Ashkénaze, progressiste de gauche, fondateur du Festival d’Aubervilliers, fondateur du Théâtre de la Commune, directeur du Théâtre International de Langue Française, infatigable promoteur du multi culturalisme, porteur et acteur d’une vision cosmopolite du théâtre à laquelle il a consacré 70 ans de sa vie, Gaby a fait de son existence un chemin en tout point remarquable.

L’hommage avait lieu au siège de l’A.C.C.E. (Amis de la Commission Centrale de l’Enfance), organisation juive, laïque et progressiste au sein de laquelle Gabriel fut moniteur pour les enfants rescapés comme lui des années de guerre et de génocide.  Dans l’assemblée, des amis et amies, d’anciens colons et cadets dont il avait été l’animateur dans les colonies de l’A.C.C.E., évoquèrent avec reconnaissance et émotion l’incroyable aventure pédagogique et humaine partagée avec Gaby et ses camarades animateurs : Albert Erner, Jean-Jacques Hocquard, Michel Sztulzaft, George Serre, Guy Konopnicki. Mais aussi Daniel Darès, grand ami de Gaby depuis le plus jeune âge, compagnon de théâtre et premier président de l’A.C.C.E., surnommé l’anglais et devenu directeur du Théâtre Antoine. Et bien sûr, Véra Belmont, l’amie à vie, enfant de la guerre, cachée, ayant grandi Faubourg Saint-Antoine et devenue productrice et réalisatrice de cinéma. Elle-même fruit de l’éducation populaire. Chez qui Gaby alla passer quelques jours dans sa dernière année, sans prévenir personne, laissant ses proches dans l’angoisse de savoir où diable il avait bien pu passer. Véra, qui, très âgée, n’avait pas pu se déplacer pour l’hommage de la Rue de Paradis, participait grâce à un enregistrement.

Mais reprenons l’histoire de Gaby à son début…

Fils d’immigrés polonais, Gabriel Garran, né Gersztenkorn, avait un père tricoteur à façon arrivé à Paris dans les années 20. Il avait alors fallu louer un atelier, acheter des machines, puis s’en remettre aux donneurs d’ordres. Gaby a passé ses jeunes années Rue de la mare, entouré de bobines. Son père ne lisait pas le français, sa mère ne le parlait pas. Le polonais était la langue du foyer et Gaby disait à ses parents « Ils parlent une langue étrangère, dehors. » Les parents de Gaby se connaissaient et s’aimaient depuis l’âge de 10 ans, l’enfant eut une enfance choyée.

A 5 ans ½, le petit Gabriel est renversé par une voiture, on le retire miraculeusement indemne de dessous les roues, il hurle « Je ne veux pas aller au cimetière !»  Il sera exaucé jusqu’à sa 95ème année…

Lorsqu’il a eu son deuxième accident, à l’âge adulte, son ami Darès venu lui rendre visite à l’hôpital lui rappelle la citation d’un auteur irlandais : « Accroche ta charrue aux étoiles. », ce qu’il s’est toujours appliqué à faire.

De Belleville/ Ménilmontant, la famille déménage dans le Marais, rue François Miron. Gaby a 9 ans et il vit désormais près de la bibliothèque du 4ème arrondissement…qui devient son domicile bis. Il est ébloui, il y plonge jusqu’au vertige. « A presque en devenir autiste » dit-il lui-même. Puis, vient le traumatisme de la guerre. Il n’oubliera jamais le choc de voir le drapeau nazi sur la façade de l’Hôtel de Ville, juste à côté de chez lui. Il a 12 ans et c’est un effondrement. Son père est raflé un an plus tard, parmi les premières victimes de la folie nazie. Commence pour Gaby une longue période d’itinérance, il ne retournera jamais plus à l’école.

A la Libération, il a pratiqué une vingtaine de métiers dont berger, il est le fils d’un père génocidé… il a du mal à trouver sa place. Alors il écume 50 ans de cinéma dans les ciné-clubs parisiens : la culture le sauve, la culture redonne du sens à sa vie. Il s’occupe aussi des enfants que la Shoah a laissés orphelins et, à 19 ans, devient moniteur au sein de l’A.C.C.E. (issue de l’Union d’Entraide des Juifs).  C’est dans ce cadre qu’il va au théâtre pour la toute première fois : en 1945, Gaby assiste à une représentation des Frères Karamazov mis en scène par André Barsacq au théâtre de l’Atelier. Maria Casarès, Hélène Constant, Michel Auclair, Jacques Dufilho…Il y voit « du vivant devant du vivant ».

Les colons dont il s‘occupe en tant qu’animateur étaient des enfants rescapés, des orphelins qui sortaient de 5 ans de traumatisme entre dénonciations et actes héroïques des Justes. Les animateurs comme Gaby étaient pour eux un souffle inespéré. C’est ce dont les présents ont témoigné le jour de l’hommage au siège de l’association : Il a créé une bibliothèque dans ces colonies de vacances, il a monté des pièces avec les enfants. Le jeune Gaby a compris que, comme dans son propre cas, la culture était une passerelle vers la renaissance. « Les enfants rescapés de l’enfer devenaient enfants de la Rue de Paradis. » comme il l’explique dans la préface du livre de souvenirs de l’association (Des larmes aux rires).

Animateurs et enfants partageaient les même souffrances, Gaby a travaillé pour que tous aient un lendemain, pour redonner un sens à leur existence. La culture comme porte de sortie. C’est ainsi que par la suite, Gaby se saisit de la parole vivante du théâtre pour lui et pour autrui : avec l’aide de Jack Ralite, il crée le festival d’Aubervilliers pour les prolétaires. Sa première pièce est un Strinberg, il met la barre haut, refuse la culture au rabais pour les classes laborieuses. Des gamins de 15 ans et des ouvriers découvrent donc le dramaturge suédois dans un gymnase d’Aubervilliers. Gabriel y amène les collectivités locales, les écoles. C’est dans la dynamique de ce festival et en s’inscrivant dans la lignée de Piscator (communiste créateur du théâtre prolétarien), que Gaby fonde le Théâtre de la Commune. Bien sûr, certains spectateurs se déplacent depuis Paris, mais le public est essentiellement local. Comment ? Dans le sillage de son festival, Gabriel a fait jouer acteurs professionnels et amateurs ensemble, et ce sont ces derniers, les personnes du cru d’Aubervilliers, qui ont fait venir leurs familles pour les voir sur scène : petit à petit, les travailleurs viennent au théâtre après leur journée de labeur. Le théâtre de Gaby devient un véritable lieu populaire, il y fait un travail de terrain tout en maintenant un répertoire exigeant. Le théâtre d’Aubervilliers était une vielle salle, il y avait autrefois des combats de boxe, il sera refait à l’initiative de Gabriel avec le soutien sans faille de Jack Ralite. Ralite et Gaby étaient comme deux frères, la culture était pour eux un véritable projet, ce n’était pas de la sous culture. Richard Demarcy faisait partie de l’aventure. On imagine aisément les discussions enflammées sur la nécessité du théâtre populaire…

Gabriel a été le seul metteur en scène à avoir confié un rôle tragique à Pierre Dac dans une pièce de Peter Weiss. Pierre Dac, combattant, fut forcément concerné par la mise en scène de Gaby.

Gabriel Garran a été un des plus grands passeurs de la culture parmi les jeunes et les classes populaires. Son parcours est impressionnant. Il avait un niveau culturel exemplaire et n’était presque pas allé à l’école. Il était autodidacte complet et a su donner des clefs inestimables aux enfants de l’ACCE et à la jeunesse des milieux défavorisés.

Gaby était très drôle et il avait une mémoire d’éléphant. Et toujours une lumière espiègle dans les yeux. « Un petit bonhomme auquel nous devons beaucoup », disait Véra Belmont, 90 ans, en novembre 2022.

Il n’a jamais, absolument jamais lâché. Un grand petit bonhomme qu’on ne pouvait qu’aimer. C’était une journée parfaite pour honorer sa mémoire : Gaby fait partie du patrimoine, il était l’incarnation de l’humanisme et de la culture en train de se faire. La culture pour tous comme étendard qui n’est pas resté lettre morte. La vie de Gaby. Et notre gratitude.

Le 29 octobre 2022, un hommage officiel lui sera rendu au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers.

A lire :  * Géographie française, Un enfant sous l’occupation, Gabriel Garran (Flammarion)

  • Gabriel a toujours écrit des poèmes et en a publié jusqu’au bout sur son compte Facebook. Six recueils furent publiés dont trois chez Michel Archimbaud. Le sol de son appartement de la Rue Saint-Martin en était jonché. Son ami Jean-Jacques les a confiés aux archives de la Bibliothèque nationale de France.

R16 et descendance

C’est en écoutant l’ami Eric Poindron lire un de ses textes aux Lundis du Livre qu’il coanime avec Matthias Vincenot à la mairie du 5ème, que la porte s’est ouverte. La clef en fût brève et efficace, trois syllabes et le tour était joué : la R16.

La voiture de l’enfance, la voiture du père. De tout ce qui n’est plus. Des bons et des mauvais moments. L’enfance est rarement un bébé fleuve tranquille. C’est souvent le pays de la honte et des blessures.

La R16 n’était pas un véhicule bourgeois, loin de là. Mais au moins la nôtre était-elle vert métallisé… dans les petites villes de province, la voiture étiquète les gens aux yeux des autres. Cette couleur étant une option moderne à la version de base, notre R16 n’était donc qu’une semi-honte sociale dans le chapelet putride de celles qu’on accepte d’endosser quand on est enfant. Pourtant elle avait une particularité inaccessible à mes camarades mieux nés : le panache d’appartenir à un aviateur. Les véhicules plus onéreux pouvaient toujours s’aligner, leurs propriétaires n’avaient accès qu’au bitume, notre famille avait le ciel.

J’ai gardé de cette ascendance un amour démesuré pour tout ce qui porte ailes. Oiseaux, poètes, enfants et aviatrices, je l’ai déjà exprimé ici. Nuages aussi. J’aime les réviser et rester incollable à les reconnaître, cela faisait partie des rudiments pour voler. Sans oublier l’alphabet aéronautique international. Et la météo…Je vous défie de trouver quiconque écoute le bulletin radio quotidien plus religieusement que moi. La maisonnée doit cesser toute perturbation sonore, c’est le rituel qui me rattache à mon défunt père. Cela tour à tour agace, amuse et émeut mon entourage. Relie mes enfants à un grand-père qu’ils ont peu ou pas connu.

J’ai également gardé de ces années un amour pour les voitures. Oui, la mécanique. Ayant passé enfance et adolescence si près des avions, je suis familière de leurs entrailles grandes ouvertes et j’aime l’odeur âcre du cambouis. Les tâches de graisse au sol, l’huile noircie d’avoir servi. Les traces olfactives, les preuves tangibles que la mécanique fonctionne, qu’on bichonne le moteur. N’est-ce pas lui qui nous permet d’aller à l’aventure sur terre comme aux cieux ? Et qui sait nous trahir définitivement si on le néglige ? Aujourd’hui encore, l’odeur des hangars d’avions me transporte si fort que j’en éclate en sanglot. Ce n’est pas de la tristesse, c’est la violence d’être propulsée si loin si profond en une demi-seconde.

Dans la R16 paternelle, nous n’avions rien pour écouter de la musique. Quelques années plus tard, en planeur, mon père et moi emportions Oxygène puis Equinoxe pour mieux tutoyer les nuages. Des chants Grégoriens et beaucoup d’orgue…que des décennies plus tard je ne trouverai pas à faire jouer dans l’église de ses funérailles. Honte conséquente à ajouter à mon chapelet personnel.

Mon père était presque toujours absent, ou présent en décalé par rapport à la famille : c’est le lot de ceux qui travaillent pour le loisir des autres. Quand il était là, la maison baignait de musique, un ami aviateur lui avait rapporté du Japon une des toutes premières chaînes haute-fidélité. Je connais encore par cœur les morceaux préférés du père tombé en morceaux quand le moteur de son avion a lâché en 2001 : Il n’y a plus rien de Léo Ferré, Abraxas de Carlos Santana, le concerto d’Aranjuez, the Days of Pearly Spencer de David Mc Williams, Atom Heart Mother et The Dark Side of the Moon de Pink Floyd. Tout Brel jusqu’aux Marquises, amitiés aviatrices obligent.
J’ai depuis eu entre les mains de belles mécaniques automobiles :

Une Delta 88 Royale deux portes, bordeaux. Une Oldsmobile dans les rues de Paris et celles, serrées, de ma petite ville auvergnate, un régal en soi ; j’aimais la gageure de trouver une place pour la garer, j’y parvenais toujours. Et celui de la faire passer dans des petites rues sans rayer ses cinq mètres cinquante de long, ses deux mètres de large. La fierté de l’apporter à réparer chez le mari mécanicien de ma nounou adorée. Presque deux tonnes qui mettent à mal la plate-forme élévatrice de son petit garage de campagne pour régler un problème de frein. Impossible de la mettre en hauteur vu son poids, mais il n’aurait pour rien au monde renoncé à s’occuper d’une reine pareille. Sa ligne parfaite, la musique de son V8 me valaient d’être systématiquement arrêtée par la maréchaussée à chaque trajet jusqu’en Auvergne. Certes, policiers et gendarmes me rappelaient l’obligation de la passer aux mines, mais ce qui les intéressait ce n’était pas d’embêter une femme seule avec jeune enfant à bord de ce beau monstre venu par bateau des Etats-Unis : c’était de me faire décliner sa fiche technique. Ce dont je m’acquittais avec joie. Je ne roulais pas vite, c’était une voiture taillée pour les longues routes droites des grandes plaines. Mon fils était tout rikiki sur l’immense banquette arrière, j’étais moi-même calée tout au fond du siège conducteur, je conduisais sur du velours. Nous écoutions le V8 ronronner, nous étions les rois du monde. J’ai aimé la Royale, et elle m’a aimée.

Une Porsche dorée qui file de Chicago jusqu’aux chutes du Niagara. La portion d’autoroute où je fais la course avec une autre Porsche. Où l’autre conducteur et moi-même restons flanc à flanc en cas d’apparition de la police. Sur la grand route ou en ville, la sensation forte d’être à quelques centimètres du sol à vive allure. L’accélérateur et les freins qui répondent à la seconde. Une histoire plus animale qu’avec la Royale. Une belle histoire aussi.

Un petit coupé Mercedes rouge décapotable, vraiment du bon temps ensemble. Pas de stress, pas d’adrénaline. Un joli petit flirt.

Une Viper, légendaire joyau noir, énorme et fluide à la fois. Une double bosse sur le toit, des pots d’échappement latéraux, un châssis encore plus bas que celui de la Porsche. Décapotable aussi. Un habitacle dans lequel je m’installe comme dans un cockpit. Son V 10 de 640 chevaux qui passe de 0 à 100 km/h en 3,3 secondes, et de 0 à 200 km/h en 12,1 secondes. Un coupé bestial. Une histoire d’amour entre bêtes.

Le V 12 d’une grosse Mercedes en fuite jusqu’à une gare de banlieue de mégapole américaine, histoire avortée.

Une Cadillac sur la Route 66. Huit états et trois fuseaux horaires. La Cadillac croise « des poids lourds tout droits sortis du premier Spielberg. Moins roots mais tout aussi potentiellement prédateurs, masses de puissance chromée, mastodontes aux rétroviseurs éléphantesques, aux museaux préhistoriques lustrés. Non, ils sont vraiment trop imposants pour qu’on les compare à du vivant. Mécanique pure et dure. Compacte, fascinante. Implacable. Qui fichent vraiment la trouille avec leur dix-huit roues. Tuyaux latéraux qui fument noir, phares et avertisseurs sonores monumentaux, cylindres partout, grandes orgues de la route. Machines à impressionner pour mieux avaler la route. Flotte infernale. A l’arrière des sièges on devine les énormes cabines, antres des serial dévoreurs de bitume. Celui qui m’attire et me terrifie le plus efficacement c’est celui-là, le noir rutilant. » (Extrait de La traversée d’Alice)

Le bonheur qui se déroule en famille sur presque 4000 kilomètres. La Mother Road avec la mère au volant.

J’aime conduire, et quelle que soit la voiture, le fantôme de mon père est assis à côté de moi : c’est lui qui met la musique à fond.

Allo Papa Tango Charlie…
Papa Alpha Papa Alpha Juliet Echo Tango Alpha India Mike Echo Echo Echo

Femmage près du lac

Certains soirs de pleine lune, comme hier, j’aime rendre visite au cercle parfait d’un lac lové au cœur des forêts près de mon estive. Il est d’origine volcanique, comme moi. J’y trouve une tristesse abyssale, une beauté et un calme sans pareil qui ne m’effraient pas et pourtant…
Ce bijou né il y a 7000 ans des amours de la lave et de l’eau, avale qui ose s’y baigner. Il prend à chaque saison une couleur turquoise des plus fascinante à laquelle il ne faut pas se fier, c’est un enjôleur sans fond dont les eaux sont glaciales à seulement quelques mètres du bord. On dit qu’une cité y a été engloutie parce que ses habitantes étaient volages. On dit qu’on en aperçoit encore parfois le clocher. On dit que lancer une pierre au milieu déclenche foudre et tonnerre. Et même un puissant geyser.
Longtemps j’ai aimé m’y rendre les soirs de pleine lune sans savoir pourquoi. Et puis il y a eu le suicide de Catherine. Elle est allée là-bas pour mourir. Les gendarmes ont dit que beaucoup de femmes se rendent là pour en finir avec les affres du monde. J’ai alors compris pourquoi j’allais m’y recueillir si souvent.
J’ai écrit ce texte pour les femmes qui trouvent en ce lac superbe et terrible, une porte qui les apaise enfin.

Les fantômes de mon pays sont de lave, les plus légers du monde
Ils vont en tremblantes chenilles jusqu’au lac des femmes.
L’espoir monté trop haut est retombé dans l’o parfait de l’eau,
Sa vulve de pierre accueille les fêlures d’âmes amies.
On y meure doucement quand on est désespoir à mamelles.
La porte y est sans doute plus sœur qu’ailleurs,
On y meure jusqu’à plus soif et grand contentement.
L’étendue aquatique nichée au creux du volcan appelle sans trêve le ventre rond des dames.
Vu des cieux son cercle est parfait, comme nos fentes enlacé de forêt.
On y passe sa peine et trépasse à perfection.
Qui du lac ou des femmes a commencé le grand doute ?
Nulle ne sait mais toutes s’exécutent. La tristesse espère trouver son fond dans l’aimable lac sans fin.

Les passants vacanciers ne savent que passer, ils s’y rendent poumons grand ouverts,
Foulant en cochonaille les traces délicates des chagrins les mieux nourris,
Piétinent enthousiastes les dernières plumes laissées là par les courages en partance.
Ils dépassent les rochers qui les ont vues pleurer, dérangent l’air à vif qui pèse maintenant le poids des âmes rendues aux objets usés.
Qui du lac ou des femmes a commencé le grand doute ?
Nulle ne sait mais toutes s’exécutent. La tristesse espère trouver son fond dans l’aimable lac sans fin.
*

* Ce texte figure parmi d’autres dans l’excellent numéro de la revue poétique Lettres d’hivernage parue en juin 2022 et publiée par Sarah Combelles et Stève-Wilifrid Mounguengui des éditions La Kainfristanaise. 

Poissons, papillons, plumes, paillettes et… pudeur

La plupart de mes bons camarades ont récemment découvert un travail que je montre peu, ma peinture.
Qu’est-ce qui m’avait jusqu’à présent retenue de montrer largement les fruits de cet aspect de ma création, moi qui ne craint pas d’écrire l’humain jusqu’au noyau de sa chair ?

La pudeur.

J’ai constaté que même mes textes les plus crus ne me dénudent pas autant que pinceaux et couleurs. L’auteure de polars n’a tué personne, l’autrice de textes érotiques n’a pas expérimenté tout ce qu’elle évoque, la peintre, elle, est passée par tous les états d’ombre et de lumière qu’elle couche sur la toile.

Qu’elles figurent des visages ou non, toutes mes peintures sont des portraits qui me dévoilent en plumes, papiers de soie, dentelles et dorés. Je n’ai jamais été douée pour la réalité. Ce que je laisserai de message à mes enfants sera toujours plus fort dans une peinture que dans le regard d’une photographie, c’est là que je me livre le plus car je n’y maitrise aucune réserve. Chaque peinture est un dernier message, chaque touche est impérative et ne sait pas tricher. Je peux feindre en portrait, prendre un air grave, inspiré ou léger, mais force est de constater que je m’incline en peinture devant l’inconditionnel. Que je ne sais rien en fuir. Aucune de mes toiles n’est aboutie, elles sont donc toutes à mon image et je dois en accepter la fragilité.

La peinture est mon lieu privilégié de grand vertige et je lui fais une confiance absolue, elle me connait mieux que quiconque, mieux que moi-même. Elle est ma plus belle confidence, mon ultime aveu sans cesse renouvelé.

Mes toiles sont trop pleines, pas assez sobres, pas suffisamment structurées ? Sans doute, oui. Oui, c’est certain. Je ne sais pas faire autrement que remplir ce qui m’est donné de vie, jusqu’à ce que ça déborde. Le désir ne se plait pas au tri. Adolescente, j’allais au bord de la rivière pour essayer d’en capter les flots, c’est l’idée que je me faisais du peintre : quelqu’un qui attrape la vie et la pose sur une toile. Je peignais aussi sur les vitres des fenêtres de ma chambre. Quand j’étais lassée de ces formes de fleurs et d’archanges, j’effaçais et créais de nouveaux vitraux naïfs.
J’ai aujourd’hui peu d’idée préconçue de ce que je veux inviter sur la toile, outre la sincérité de l’élan. Je laisse venir équilibres et déséquilibres. La peinture est réussie si elle me fait traverser une multitude de strates en même temps. Si je ne sais plus exactement où je suis, dans l’eau, dans l’air ou sur la terre. Dans le visible ou l’invisible. En moi ou au-dehors. Partout. Les supports ronds ou ovales m’appellent particulièrement : ce sont des portes grandes ouvertes. Mais je n’en fais pas de portraits explicites, comme il serait attendu. J’y invite d’autres royaumes. Contrairement aux toiles carrées et rectangulaires, les rondes et ovales n’ont pas besoin d’être brusquées pour accoucher.
« Viens dans mon cocon, me disent-elles, j’essaime des ventres pleins, j’accouche d’œufs de lumière, d’ovales de couleur. Viens dans la ronde avec moi, tout est courbe dans nos corps. Trop d’angles de mort dans le monde au-dehors. Le globe terrestre me porte comme je te porte comme tu me portes. Comme il nous porte, petits et grands. »

Une toile peut être retouchée et complétée des années durant. L’œil attentif y verra toutes les strates de mon existence jusqu’au présent. Qu’elles datent d’aujourd’hui, d’hier ou d’avant-hier, elles dévoilent toutes mes mues. Elles racontent ma naissance, la petite fille que j’étais, l’adolescente, la mère, l’amante, l’amie. Sans doute révèlent-elles aussi qui je serai à ma mort.

Fille de fusion et de profusion, je cherche dans la peinture l’éclat du premier rire d’enfant, le suc des fleurs et l’élan des légendes. J’en éclabousse les regards pour qu’ils ne se fanent jamais. Amoureuse de tout ce qui porte aile, c’est avec du ciel plein les bras que je peins des chapelles d’herbes, d’air et d’eau qui coure. La couleur est ma prière. C’est une joie pleine, forte et fragile.
Je réponds à la vie et à la mort par la profusion, mes toiles libèrent le cheval au galop qui habite ma poitrine, elles changent en fonction de la lumière et évoluent au gré du jour. Dorés, argentés, cuivrés, touches brillantes, plumes, collages et paillettes les font vibrer différemment tout au long de la journée. Elles respirent, elles sont vivantes et souvent aussi naïves que moi.

« J’aime ta façon naïve. » me dit l’ami poète Eric Poindron.

Les personnes qui me connaissent mieux que moi-même sont mes enfants, mes toiles et mes compagnes/compagnons les plus sincèrement oiseaux.

Merci à celles et ceux qui ont accueilli cet aveu d’une semaine à la Galerie Le bonheur est dans l’instant. Et qui m’ont écrit…

« J’ai découvert une nouvelle nuance dans la palette d’Anne Vassivière. Sa plume est agile, et en plus, elle peint. Ses toiles sont des mondes foisonnants où tout se combine en explosions de couleurs, de textures, avec une composante commune : la touche solaire qui existe dans toutes ses créations. »
« Après la rondeur des mots, la lumière des êtres, voici la calligraphie de l’âme. Merci d’ouvrir ces portes pour nous. »
« Un hommage à la vie ! A toutes les vies lumineuses que nous sommes ! »
« Un bel endroit, de belles œuvres, de belles personnes dont toi. Tu sais réunir et réussir cela. »
« Il est des instants suspendus qui comptent, et celui-là en fait partie ! »
« Anne, ton cœur est coloriste, solaire ! »
« Le talent et la gaité. »
« Lumineuse, inventive, imaginative exposition d’Anne Vassivière. Couleurs, matière, formes, tout étonne et séduit ! »
« Explosion de couleurs et de partage. »
« Comme un vol de luciole… »
« Tes tableaux te ressemblent, ils sont beaux à tomber. »
« Pétillantes toiles de la dame à la poésie contagieuse. »
« Explosion de couleurs et foisonnement de mille détails ! J’adore ! Très belles œuvres…coup de cœur ! »
« Travail riche ! Magnifique ! »
« Lumière, couleurs, effervescences, et puis…Toi. »
« Moment magique. »
« Les compositions d’Anne, comme son écriture, provoquent des émotions sans pareil. »
« Très lumineux, très subtil. »
« A la fois de l’inédit, finement créatif, et du familier où on retrouve quelque chose de toi, sans doute une lumière, des étincelles. »
« C’est splendide, vraiment ! »
« Energie généreuse et précise, aux 1000 envols et reflets à chaque instant. »
« Nous sommes entrainés dans des paysages abstraits et énigmatiques dont Anne garde le secret. »
« Exposition enchanteresse. »
« Merci pour ce moment intense, j’en ai pris plein les yeux, Poissons, Papillons, Plumes, Paillettes. Je m’en souviendrai, je chercherai cette signature intemporelle. »
« Quel travail magnifique, quel bel ensemble ! »
« Anne, ensorceleuse aux doigts de fée. »
« Je connaissais Anne Vassivière en tant qu’autrice, je viens de la découvrir artiste-peintre. Joie de vivre, légèreté, printemps et rêve en peinture ! »
« Comme c’est beau ! »
« Les unes nous câlinent, les autres nous transportent. Merci pour ce voyage féérique. Longue vie à l’art et bravo ! »
« Les toiles d’Anne nous plongent dans un répertoire singulier, des compositions dont la facture n’appartient qu’à elle. »
« Ces toiles sont une invitation à la rêverie. »
« Revenir aux fondamentaux, la tête pleine des couleurs posées sur ses toiles par Anne Vassivière. »
« Cette exposition est un enchantement. »

Textes & Textures

Nos alphabets dévoilés

du 13 au 19 juin

Agnès * (lire étoile)
Prince Roro
Anne Vassivière

Au plaisir de vous faire découvrir nos travaux de Faiseuse, Photographe et Peintre.

Muses & Bohèmes

Exposition de 8 au 17 juin 2022

L’ Hotel La Louisiane est une île géographique et temporelle qui nous transporte bientôt en Bohème…
Merci à Antoine du Payrat de m’avoir transformée en muse pour cette occasion.
Avec Charlotte Saliou et Xavier Blanchot.

Exposition à l’Hôtel La Louisiane à partir du 9 juin.
Vernissage le 8 juin, écrire à charlotte@hotellalouisiane.com
Avis aux Hydropathes, aux lettristes, aux incohérents…
Aux fous
Aux innocents !

Les cimetières de Sophie

Ma sœur cadette a toujours été taphophile comme monsieur Jourdain fait de la prose, mais c’est à la crise sanitaire qu’elle doit d’avoir affiné son intérêt pour l’art funéraire : le cimetière du Père Lachaise se trouve dans un périmètre d’un kilomètre de chez elle. Des trois sœurs, elle est celle qui n’avait jusqu’à présent développé aucun appétit pour la création artistique. C’était sans compter sur les circonstances qui marièrent avec bonheur limitation géographique et goût prononcé pour la série télévisée Alfred Hitchcock présente

Surgâtée par une grand-mère adorée, j’avais dès l’âge de 11 ans un poste de télévision dans ma chambre et Sophie ne manquait jamais de venir y suivre les épisodes du Maître. Après m’être naïvement laissée attraper par le suspense des premières histoires, je regardais les suivantes d’un œil timide ou m’échappais de la chambre, laissant ma sœur en bonne compagnie avec son attrait pour les frissons. Rien ne la terrorisait, à 55 ans je suis encore traumatisée par une histoire de cimetière racontée par L’empereur du cinéma…

Cette semaine, lors d’une longue balade avec notre mère, Sophie a remarqué un petit cimetière de campagne en retrait du chemin que nous suivions, il a donc fallu y bifurquer dans l’espoir de compléter sa collection photographique. Les arbres de l’entrée promettant une fraîcheur bienvenue, nous nous y sommes rendues de bonne grâce. Sur le chemin, un Christ en croix assez naïf nous plut à l’unanimité, nous lui tirions le portrait tandis que je recevais l’évidence intime et rationnellement infondée que je connaissais quelqu’un dans ce petit cimetière impromptu.

Habituée au faste ou à l’étrangeté racée du Père Lachaise, à sa faune et sa flore vivantes ou figées en éternité, Sophie ne trouva guère sujet à prendre les clichés d’art funéraire dont elle est maintenant devenue friande et spécialiste : le peu de fortune des paysans enterrés-là n’avait permis l’édification d’aucune chapelle ni financé aucun vitrail. Couronnes de fleurs en céramique et plaques de regrets plus éternels que ceux qui avaient tôt rejoints les primo défunts témoignaient d’une offre marchande locale restreinte. Peu importait, nous rendions tout de même nos civilités aux personnes reposant à flanc de coteaux.

Je commençais mon exploration à l’inverse de sœur et mère et, dès le premier tombeau, me trouvais propulsée aux années lycée. C’était l’époque où nous étions toutes des Christine, Pascale, Sylvie, Nathalie, Anne ou Isabelle. Elle s’appelait Nathalie R. et son nom était gravé depuis 40 ans sur la stèle de la première tombe en entrant à gauche. Sa mère l’avait rejointe longtemps plus tard, une femme grave même avant, la pauvrette, d’avoir perdu sa fille unique. Le samedi soir, la jeunesse paye un lourd tribu dans nos régions où il faut une voiture pour vivre un peu avant l’ultime tournant de non-retour de discothèque. Enfant déjà, la chanson Sur l’Pont de Nantes me glaçait les sangs, je comprendrai pourquoi lorsque l’adolescence verrait ses rangs se clairsemer par séries de cinq fleurs en bouton par véhicule. Ma camarade Sandrine C. fût également la victime d’une embardée funeste.

Après que l’autre monde nous ait rendues à notre randonnée, le ciel était plus bleu, le soleil plus aimant, la végétation avait décuplé la variété de ses verts, les nuages se gonflaient plus joufflus, les oiseaux piaillaient plus loquaces, la compagnie était incroyablement agréable, le corps plus fluide, les poumons plus vastes, les cailloux du chemin extrêmement sympathiques et les kilomètres encore à parcourir pesaient le temps d’une plume.

C’est cependant avec nettement moins d’entrain que je pénétrais ensuite dans le deuxième petit cimetière de notre balade, traînant un peu la patte derrière une cadette toujours aussi enthousiaste.

Le lendemain, Sophie exprimait le souhait d’aller au cimetière de la sous-préfecture où réside notre mère, nous y avons grands-parents paternels, oncles et tantes devant les tombes desquels mesurer ce que nous leur devons de tendres souvenirs. Nous achetions deux bouquets de roses à déposer. Bien sûr, chemin faisant, ma sœur traquait les trésors funéraires tandis que nous fleurissions une vieille voisine aimée, la famille d’une amie chère des années collège, le beau-frère de notre petite sœur, un camarade de CM1 à côté duquel j’étais assise car personne n’en voulait parce qu’il ne sentait pas toujours bon mais que j’avais décidé qu’il méritait quand même une bonne camarade.

Toute la nuit suivante, je revisitais le cimetière, yeux ouverts ou fermés. J’y repositionnais  soigneusement les linceuls sur les corps dormants de ma grand-mère et de mon père, même si ce dernier, pour nous punir d’on ne sait quoi, ne s’était pas fait enterrer là. Bien sûr, dérangée dans son sommeil, Mémé Emma finissait par ouvrir les yeux, se lever et venir bavarder gentiment sur un banc avec moi. Puis mon père se joignait à nous. Ils étaient sereins, figés dans un âge qui n’était pas le leur lorsqu’ils nous avaient quittés. Un grand calme régnait, la situation, quoiqu’incongrue, n’était pas effrayante. Je leur rappelais néanmoins prudemment qu’ils devraient rejoindre leur sépulture à un moment ou à un autre.

Le lendemain encore, ma sœur Sophie retournait sur les lieux pour se renseigner sur les concessions disponibles. Après avoir discuté avec le gardien, elle m’envoyait tarifs précis des tombeaux à 3 et 6 places, photos et vidéos des emplacements à l’appui. Combien étions-nous à souhaiter reposer là, qui préférait être incinéré, dans ce cas préférait-on une urne posée en surface ou à l’intérieur etc… ? Elle suggérait un emplacement particulièrement bien situé qui finissait par nous convaincre.

Nous tombions donc d’accord et, le soir même, une demi-heure avant que le gardien ne ferme les grilles du grand repos, elle avait signé pour nous la promesse d’acquisition du lot 1042.

La nuit suivante, yeux ouverts ou fermés, je mettais à profit ma position allongée pour tester malgré moi le confort douillet de l’herbe verte qu’elle avait prise en photo pour me vanter les mérites de notre achat commun. J’y passais une nuit compliquée.

On a les projets immobiliers qu’on peut.


J’espère pouvoir convaincre ma sœur de présenter ses photographies d’art funéraire (perelachaise_forever) lors de l’exposition commune à Prince RoRO, Agnès B2 et moi-même qui se tiendra du 13 au 19 juin à la galerie de Xavier Gras, Le bonheur est dans l’instant. (72 rue Amelot, 75011 Paris)


Crédit photo 2022 Anne Vassivière et perelachaise_forever

Res Civica, revue d’exploration politique

J’ai récemment contribué à la passionnante revue d’exploration politique Res Civica pour les Editions EEEOYS. Le premier article traitait de Féminité et politique, le deuxième, de Travail et politique.

Tapez « femmes politiques françaises » sur Internet, on vous proposera en deuxième onglet un article intitulé « les plus belles femmes politiques françaises », puis une entrée sur leur couple. « Hommes politiques français » s’ouvre sur une liste, puis sur l’entrée « les grands hommes ». Le ton est donné.

Pourtant la plupart des femmes investies en politique préfèrent l’articulation à la représentation, et puisque action fait politique, force est de constater qu’elles sont efficacement présentes en politique. C’est ce que j’ai voulu montrer dans mon article.

J’ai également choisi l’angle du féminin pour traiter du deuxième sujet proposé, Politique et travail, ce dernier terme étant lourdement associé à notre « nature ». Il existe cependant une autre étymologie que celle communément acceptée du mot « travail », une qui ne le cantonne pas à la souffrance. C’est sur cette proposition que j’ai basé ma réflexion…

Cliquer sur les images pour accéder au lien

Dis-moi comment tu crées et je te dirai…

** pour peindre, je dois revenir totalement dans le corps et me défaire du monde extérieur et de son jugement. C’est pourquoi je suis incapable de peindre en compagnie. Je ne tolère que musique ou radio. Je me rends à l’atelier en ½ heure de métro ou ¾ heure de bus qui sont consacrées à me vider la tête de mes contemporains en les regardant comme une race extérieure à moi-même. Le trajet est utilisé comme sas pour arriver à l’atelier en pleine possession de mon énergie corporelle propre. Je n’y vais que si j’en sens l’urgence me dévorer suffisamment pour traverser tout Paris.

** pour écrire, c’est le processus inverse : je dois totalement m’extraire du corps, résister à aller le balader alors que le soleil brille, refuser d’aller lui poser le derrière dans l’herbe du parc d’à côté pour parler amour et sens de la vie avec les copines. Il ne faut pour autant pas oublier ces sensations car je dois aller les chercher pour écrire suffisamment incarné et trouver écho avec lecteurs et lectrices. Il s’agit donc d’un grand écart constant et épuisant.

*** pour peindre, je déballe tout, j’étale tout : tout doit être à immédiate disposition parce qu’une fois que la vanne est ouverte, ça fuse, ça ne s’arrête guère. Tout, c’est quoi ? Tubes de peintures diverses, feutres, crayons de couleur, pastels, plumes, serviettes de papier coloré, feuilles d’or, dentelles de vieux sous-vêtements usés, papier de soie, papiers brillants de chocolats, cigarettes et Mozart Kugeln, pigments fins, ficelles, bouts de laine etc… Si je commence ma journée de peinture après 10 heures, j’estime que ça ne vaut pas la peine. Je m’arrête faute de carburant vers 19h, exténuée.

*** pour écrire, c’est l’exact contraire, tout doit être rangé : si tout est net à l’extérieur, tout le sera à l’intérieur. Le lieu le plus propice pour écrire, c’est donc la nuit. La nuit est un lieu plus qu’un temps puisqu’elle absorbe les heures dans son silence et en désamorce la déflagration. C’est le lieu béni où, pour citer Jules Renard dans son journal d’écrivain « On ne provoque pas : on attend. »
La nuit est l’incarnation de la solitude nécessaire à l’écriture, elle est la porte privilégiée vers l’inconnu qui s’invite sur la feuille.
J’y écoute son silence bavard, j’y entends mieux ce qui m’est dicté. Car si c’est par l’intermédiaire d’autrui que je suis devenue autrice, intimement, c’est-à-dire dans le faire, je me sens scribe. L’écriture me réveille la nuit pour m’obliger à au moins 2 insomnies créatives par semaine. La 3ème est offerte.
Comme nous l’explique Laurence Biava dans son excellent Le Goût de l’écriture au Mercure de France, « L’inspiration est un saisissement ». J’ajouterai même qu’écrire a quelque chose de brutal qui est peu enviable. Quand l’injonction d’écrire se pointe, j’essaie souvent et en vain de faire diversion en m’activant soudainement à des tâches subsidiaires et ménagères. Je tente de fuir car je sais que ça va être violent, que s’il s’agit d’une vague « honnête », elle va m’entrainer dans des profondeurs peu agréables. Écrire, n’est-ce pas souvent faire ce travail que lecteurs et lectrices sont soulagés que l’écrivaine fasse à leur place ?

© 2022 Anne Vassivière

Pour moi, peindre et écrire, c’est se livrer pieds et poings liés à une tension immense qui, régulièrement semble vaine.

© 2022 Anne Vassivière

**** je travaille sur 8 à 10 toiles en même temps. Pendant qu’une stagne, l’autre réclame une couleur ici un trait là, celle-ci sèche dans son coin, celle-là se débloque parce que j’ai trouvé le point d’équilibre sur la 5ème, je découpe un bout de la 6ème pour le coller sur la 7ème, cela déclenche une nouvelle idée sur la 8ème et ainsi de suite…
Cette profusion m’oblige à gérer l’espace de l’atelier d’une façon extrême : tout l’espace étant occupé, je dois travailler assise, debout ou accroupie par terre.
« Le pinceau est la canne blanche du peintre qui cherche à avancer. » De Galienni.

**** peinture et écriture se rejoignent sur ce point : j’écris plusieurs romans, nouvelles ou articles à la fois. Mon premier roman est un roman choral avec 16 personnages dont les histoires s’entrelacent dans un même immeuble.
Que ce soit dans cet ouvrage ou dans ceux qui suivent, ce sont clairement les personnages qui dictent et je rédige, c’est pourquoi je rature peu. L’immense travail consiste ensuite à nettoyer et mettre en place, c’est le travail de l’autrice. L’œuvre se dicte, je récolte. Ne dit-on pas « prêter » sa plume ?
« Je suis seulement l’ouvreur de fenêtre. Le vent entrera après tout seul. » Jean Giono.
J’ai la conviction d’être scribe car je ne peux guère créer si mon ego n’a pas été muselé avant. Je dois en faire table quasi rase sinon je fais « du coloriage ». Pendant « le faire », l’ego est obstacle. Je dois faire le vide car contrairement au néant qui est absence d’énergie qui aspire tout, le vide est champs de possibilités.
Dans Le degré zéro de l’écriture, Roland Barthes parle « d’une poussée, non d’une intention ».

Ma démarche est autrice, ma pratique est scribe. Que ce soit en peinture ou en écriture.

* Les citations sur l’écriture sont tirées de l’ouvrage de Laurence Biava, Le goût de l’écriture, publié au Mercure de France