Aux grands brûlés de la vie

Stéphane a 42 ans, il aime ses chiens, l’espace et le chocolat. Il a deux Rottweiler. Le plus sombre est vieux, il ne se lève pas toujours pour venir me saluer. Quand j’arrive le matin, je sens bien qu’il mesure son envie d’être caressé à l’aune de sa fatigue. Qu’il évalue si l’effort à fournir par ses vieux os vaut le plaisir des flatteries humaines. La réponse est souvent positive, mais il reste parfois le corps collé au sol et ne remonte vers moi que ses beaux et grands sourcils de star du ring finissant. Je me baisse alors jusqu’à ses yeux vitreux et lui parle tendrement en lui grattant le jabot. Plus je le félicite de sa gentillesse, plus la bave dégouline de ses grosses babines. Cela ne me dégoute pas, c’est ainsi. Quand je retire ma main pour boire le café et manger un gâteau avec son maitre, la manche de ma veste est toute gluante. Ce n’est pas grave, je lave ces tâches quand j’arrive au travail. Les fois où il trouve l’énergie de transporter toute sa belle chair animale et compacte jusqu’à mes caresses, je sens l’envie qui le dévore d’être à nouveau jeune chien fou. Il tente de jouer un peu, s’emballe à son rythme, lentement et brièvement. Je lui sais gré de cet enthousiasme puisque le mien est à sa hauteur si ce n’est en force, en tout cas en sincérité. Il n’est pas rare qu’emportée par notre élan commun je me retrouve ses deux énormes pattes posées sur le haut de ma poitrine, presque aux épaules, luttant pour ne pas perdre l’équilibre sous tant de poids. Il sait qu’il n’a pas le droit de faire cela mais il est comme moi, il ne résiste pas à une bonne accolade. Il a parfois même le temps de me lécher toute la figure avant que Stéphane ne le rappelle avec force à l’ordre. Jurassik obéit toujours au doigt et à l’œil à son maitre. Jurassik, c’est son nom. Il a déjà plusieurs fois ouvert sa gueule si grand qu’il a mis presque toute ma tête dedans. Pourtant je n’ai jamais vraiment craint qu’il me fasse du mal. C’est la surprise et l’inégalité des forces en présence qui me font reculer.
Le deuxième chien de Stéphane est blanc comme neige. Et molosse. Et jeunot. Quand son maître lui en donne la permission, tôt le matin et tard le soir, il court heureux sur toute la longueur du parvis de l’Hôtel de Ville. Gentil, jeune et impressionnant. Contrairement à Jurassik, Sam n’attend pas de me sentir toute proche pour me manifester son enthousiasme. Sam, c’est son nom. Il me voit de loin et trépigne jusqu’à ce que Stéphane l’autorise à venir à ma rencontre. Stéphane tient ses chiens et il a raison.
Un matin, Sam n’est pas là, il n’y a que Jurassik. Quand je m’en inquiète, je comprends que le sujet peine trop Stéphane pour approfondir : il évite mon regard et me fait une réponse incohérente. Cela se produit chaque fois qu’une grande émotion l’assaille. Il me dit « Sam est avec Brigitte Bardot. » et le répète trois ou quatre fois pour que je n’en parle plus. Alors ce matin-là on reste à boire le café en silence et j’abrège. Sam réapparait plus d’un mois après sa disparition soudaine et Stéphane se contente d’acquiescer à la question « Vous l’avez retrouvé ? ». Je n’épilogue pas.

C’était il y a une grosse année. Depuis, Sam a à nouveau disparu. Cette fois je n’ai rien osé dire. Cela fait maintenant six mois que Sam manque à l’appel.

Pendant trois ans j’ai rencontré Stéphane, ses chiens et sa passion pour l’espace des magazines que je lui achetais. Trois années quatre fois par semaine au petit matin quand le bitume devant le BHV le rendait à une nouvelle journée de solitude et d’errance. Si en sortant du travail à 19h je le voyais parfois déjà endormi blotti contre ses chiens, je savais qu’il avait eu une journée particulièrement difficile. Parfois il disait qu’il s’ennuyait, parfois que c’était dur, qu’il lui faudrait une domiciliation, le RSA. J’ai cherché des adresses, des associations, j’ai pris des rendez-vous, mais comme il disait que les Américains étaient en train d’acheter la ville pour y mettre des millionnaires et que son père avait rencontré sa mère au Kenya et qu’il allait parfois voir son oncle à Pierrefitte mais qu’il était trop vieux pour rester avec lui, que de toute façon il allait bientôt mourir, que son père était parti en Afrique pour Noël et ne voulait plus revenir à cause des Américains qui achetaient la rue et même celles autour et qui allaient bientôt arriver avec leurs milliardaires dans des tanks aux Champs-Elysées parce que sa mère était une bonne cuisinière mais que son oncle de toute façon allait bientôt mourir, bien sûr, il n’est jamais allé aux rendez-vous. J’ai fini par capituler. Certains jours j’ai fait des détours pour ne pas le rencontrer parce que je ne savais plus quoi faire ou dire. Il traversait tout Paris jusqu’à Denfert-Rochereau pour aller se doucher et changer ses affaires. Il y avait un casier où il gardait notamment la petite radio que je lui avais offerte. Il allait se doucher deux-trois fois par semaine mais parfois il n’était pas difficile de comprendre que le découragement le clouait à la crasse de la rue comme un Christ en croix. « Je suis à la rue. », me disait-il. La journée il aimait aller aux Champs-Élysées, il me disait « Vous connaissez ? C’est facile si vous voulez y aller : c’est tout droit. » Il lui fallait de bonnes chaussures, il marchait beaucoup, y compris la nuit.

Et puis cette année, quand je suis revenue de mon été ailleurs, je n’ai pas retrouvé Stéphane. Je ne saurai jamais ni le début ni la fin de son histoire. Je sais seulement que je ne l’oublie pas plus que je n’oublie les autres accidentés de la vie que j’ai rencontrés :

Bernard, rue Montmartre, qui ressemblait tant à mon père, qui s’est senti partir deux fois, l’engourdissement de la mort de froid. Qui, après des années sous les porches au temps où ils n’étaient pas barricadés de codes, s’est vu attribuer une chambre par une association et avait peur « de ne plus savoir vivre entre quatre murs ».

Marie, rue Montgolfier. 25/30 ans, difficile à dire, des yeux bleus à se damner, une beauté de crasse qui accumulait les immondices dans son coin contre la grille d’une aération. Une fille de la DASS qui criait parfois la nuit sans qu’on l’agresse. Dont l’esprit avait basculé mais qui voulait des magazines d’histoire. Qui s’était fait raser la tête à l’hôpital.

Hans, allemand d’un âge avancé. Devant le magasin Rayon d’Or, rue du temple. On parlait en allemand et en anglais. Il avait été ingénieur et avait tout plaqué, je n’ai pas réussi à savoir pourquoi. Une ex-femme et deux grandes filles en Allemagne. Il savait qu’il était grand-père mais n’avait jamais vu sa descendance. Il est resté là 5 ans, 6 ans peut-être, je ne sais plus. Il a dû être amputé d’une jambe à partir du genou. Puis de l’autre. L’hôpital lui avait donné un vieux fauteuil roulant. Un jour la police lui a confisqué sa petite malle en fer, il a fallu tout racheter. Sa famille ne savait pas où il était et il ne voulait pas qu’on recherche ses filles. Il disait que c’était trop tard et ne voulait pas se laisser convaincre du contraire. Il ressemblait au Père Noël, je l’appelais le Père Noël.

Assen, Rom de Bulgarie. Rue Réaumur. Il avait été électricien dans son pays, puis chauffeur de bus et puis plus rien, la rue à Paris. Sa « Madame » venait parfois de là-bas en bus, un mois ou deux dans la petite tente qu’on avait achetée. Il repartait parfois. Quand il revenait il disait toujours « Trop difficile. Bulgarie pas bon pour Rom. » Assen avait le cœur en sang quand il parlait de la Bulgarie. Je m’y suis rendue bien plus tard et j’ai vu les villages Roms. J’ai compris Assen.

Maria, la petite Rom de 12 ans. Vive, drôle et débrouillarde comme si elle en avait 20. Elle dormait rue de Belleville avec ses parents. Elle est restée là 2 ans. Parfois elle allait dormir dans la petite caravane de son oncle en grande banlieue, mais seulement quand il faisait très froid parce qu’ils étaient 10, dans la caravane. Elle se débrouillait très bien en français, elle était même allée à l’école quelques mois. Elle est montée une fois chez moi pour m’aider à porter des sacs de vêtements à donner aux parents et elle a cassé trois choses en cinq minutes tellement elle touchait tout ce qu’elle voyait. Un matin, la petite famille n’était plus là.

Aurèle, Roumain, peut-être 40 ans. Des yeux incroyables qu’il fermait la nuit à même le sol des marches de l’église Saint-Gervais. J’ai dû commander une tente, il n’y en avait pas en magasin. Il a fallu attendre 10 jours pendant lesquels je voyais bien qu’il ne croyait plus en ma promesse. Je n’oublierai jamais son regard quand j’ai apporté la fameuse « cort », le seul mot roumain que je connaisse. Au début nous communiquions par mimes. Puis par dessins. Très tôt le matin je déposais du café près de sa couche. Nous avions convenu d’un recoin où il me laissait ensuite le thermos vide. Il cherchait du travail, en trouvait parfois sur des chantiers. J’ai vu son visage se tanner aux rigueurs de la rue pendant 4 ans. Parfois il était malade, avait de la fièvre. Ou mal aux dents. Il avait trouvé une canne à pêche et faisait la manche avec, ça faisait sourire les passants. Son fils était en Angleterre. Comme Stéphane et Assen, quand Aurèle parlait de son fils, de son pays ou de sa condition, il détournait le regard pour le lancer le plus loin possible de la souffrance. Et moi, je regrettais de lui avoir posé une question. Il me demandait des nouvelles de mes enfants. Il me disait toujours « Bon courage ». Au début, je crois bien qu’il pensait que ça voulait dire « Au revoir. » Il est parti faire l’ouvrier agricole en Espagne.

Et puis il y a tous ceux et toutes celles dont je n’ai jamais su le nom. Ce que j’ai vécu avec eux, ma propre pudeur le tait même à moi-même. Parmi ces anonymes frères blessés, il y a le géant croisé somnolant sous la neige sur un banc, pieds nus dans des chaussons de papier d’hôpital. Colosse que, par le plus incroyable des hasards, je chausse auprès d’un petit bazar à proximité. Il parle un français de toute beauté, utilise un vocabulaire précis et recherché. Deux ans plus tard, je retrouve le colosse près du métro Saint-Paul. Comment ne pas le reconnaitre ? Je vais à lui, lui rappelle l’aventure du banc. La qualité de son merveilleux français, son phrasé appliqué me confirment que c’est bien lui.

Et puis il y a tous ceux et toutes celles auprès desquels je n’ai pas su aller, leur misère était trop impressionnante et je n’ai pas su.

© 2021 Anne Vassivière

« L’antidote pour la peur, c’est de voir l’autre comme soi-même. »

Barbara Hendricks

ECRIRE EROS (il dit tant de nous)

En préparant la sortie de mon prochain ouvrage à La Musardine, j’ai retrouvé la présentation* que mon éditrice avait faite de mon roman Parties Communes, et je me suis demandé pourquoi j’aimais tant écrire le corps amoureux.

Écrire Éros, c’est rencontrer l’autre et se rencontrer soi-même. Il ne s’agit pas d’une posture de développement personnel à la petite semaine mais d’une mise en vertige de soi et d’autrui. Une façon de grandir avec l’autre. Cela n’a rien de mièvre ni de tiède. Ça fuse, ça flambe, ça rit, ça crie. Écrire la relation charnelle me relie à mes semblables à travers les âges, les continents et les genres. Le corps vibre dans la chair du mot et, même écrit, même désincarné, demeure le lieu de toutes les rencontres. Ce qui s’exprime dans les relations amoureuses ou simplement charnelles nous dépasse pour le meilleur et pour le pire. Tant d’espoirs s’y cristallisent, heureux ou meurtris. Tant de grands bonheurs et de grands malentendus. Tant d’honnêteté qu’on le veuille ou non, tant d’abandon. La sexualité est zone de pouvoir potentiel et donc, de responsabilité.

La relation charnelle, lieu à vif par définition, nécessite de mettre le feu aux mots quand on en parle. Le corps sexué est certes notre dénominateur commun, cependant il requiert une palette infinie pour naitre sur une page. Un éventail aussi riche que l’expérience humaine, aussi varié que la diversité des corps et des désirs. Des plaisirs aussi. Beau défi pour qui aime écrire.

Pour moi, écrire Éros, c’est participer à la circulation du désir et du plaisir. Ne sont-ils pas comme le sang, une énergie vitale, qu’on les assouvisse concrètement ou pas ? Je refuse de réduire la relation charnelle à une récompense du héros ou à l’espoir d’une princesse. Et je ne m’attache pas à juger les personnes sexuellement libres. Écrire Éros, c’est se concentrer sur la pulsation vitale des êtres et des mots. Mettre le nez dans les cheveux des personnages, regarder leurs yeux se perdre en tendresse ou en furie amoureuse, écouter leur ventre tour à tour crier et ronronner, sentir leur souffle s’amplifier ou se resserrer, compter les battements de leurs artères, devenir complice de l’organique. Personne ne pulse comme sa voisine, comme son voisin. C’est pourquoi parler du corps demande une certaine souplesse du verbe, il faut être prête à aller dénicher et déformer les mots. Car l’émoi est à la fois brouillon et impératif, alors, impossible de s’arcbouter sur la correction grammaticale ou lexicale. Dans mon roman choral Parties Communes, les noms deviennent verbes et vice versa, certains adverbes ont des velléités impropres à la grammaire, cela permet de rester au plus près du grand chamboulement du corps. Le désir est toujours au présent impératif, il se gausse de toute correction, le désir est mal élevé. Si la bouche se déforme dans l’extase, le mot doit se difformer aussi. Un corps honnête ne s’exprimera jamais en suivant des règles grammaticales car les choses complexes dépassent la bienséance ET la grammaire.

Pour toucher quelqu’un avec une histoire charnelle, il faut s’adresser aux neurones de son ventre sans fausse pudeur. Et surtout en tordant le cou aux hontes qu’on nous a inculquées si fort depuis nos enfances de petites filles et de petits garçons. Et sans jugement. Cet aspect de nos vies, l’aspect charnel, nous permet de considérer notre relation à nous-même et à autrui, c’est en cela qu’il est précieux. Une façon de mettre les cartes sur la table. De voir ce qui se passe et ce qui se joue afin de reprendre chacun et chacune notre liberté. Car aucun genre n’est exempt de conditionnements, et le plus conditionné des deux n’est peut-être pas celui qu’on croit. Dans un monde qui nous gave de consommation et de mental, qui en fait une prison bloquant les corps et les cœurs, je milite en écrivant la chair : pour la naïveté du cœur et pour l’instinct du corps. Et vice versa. Pour le profondément humain. Car si je m’accepte dans mes désirs et plaisirs, si je m’accepte telle que je suis, alors je suis hors d’atteinte des jugements nés du pouvoir. Et je suis dans la bienveillance pour moi-même et pour autrui.

Depuis Parties Communes, j’ai participé à trois ouvrages collectifs de nouvelles pour La Musardine et c’est toujours un grand plaisir de prendre place parmi mes consœurs autrices, de découvrir leur univers. Le dernier en date s’intitule INDECENTES, et Octavie Delvaux en est l’éditrice. Treize autrices, treize histoires qui racontent le corps, explorent le désir, regardent le plaisir dans les yeux, célèbrent la vie. Chacune son parcours, chacune son registre, mais une même exigence littéraire qui fait la qualité de l’ouvrage. Treize femmes ont pris le chemin du corps pour trouver l’équilibre parfait entre l’instinct et l’intellect féminin. Les temps ont changé, les autrices accompagnent la révolution qui s’opère dans notre société, elles écrivent librement désir et plaisir. C’est en cela qu’elles se disent « indécentes » : elles ne respectent pas les convenances puisque ces dernières se résument encore trop souvent à des clichés phallocentrés.

Comme l’explique Octavie Delvaux dans l’avant-propos de l’ouvrage, « La littérature est par essence un domaine de grande liberté et les femmes n’ont pas attendu Me too pour s’en saisir. »

Et de conclure : « La littérature doit-elle refléter les évolutions de la société ou au contraire s’y soustraire pour conserver sa poésie ? À titre personnel, j’ai toujours pensé que c’était la totale liberté de ton, la possibilité d’aller toucher aux tabous les plus profonds pour en faire éclore la beauté crue, qui constituent l’attrait de la littérature érotique. »
Le corps est une clef puissante, troublons-le et, comme le marc de café, il nous parlera en vérité. Voilà pourquoi, parmi d’autres sujets, j’aime écrire Éros. Il dit tant de nous.

Et voilà pourquoi j’ai aimé faire partie de cette aventure d’ouvrage collectif. Il a la richesse d’une joyeuse polyphonie et je vous mets au défi de ne pas y trouver plusieurs histoires qui vous ravissent. Lire Indécentes ce n’est pas juste se nourrir, c’est passer du côté des gourmets. Vous ne le regretterez pas !

*« Attention, Anne Vassivière possède une puissance du verbe érotique rare ! Libre et désinhibée, elle nous conte les aventures sexuelles de ses personnages avec des mots forts, obscènes, poétiques, qui mettent le feu aux joues dès les premières pages. Les ébats y sont charnels, emportés, indécents, mais toujours vrais. Ouvrir ce livre, c’est mettre le doigt dans le pot de confiture et s’en régaler jusqu’à la dernière goutte, avec un petit arrière-goût de culpabilité d’avoir poussé le vice aussi loin. De surcroit, par son procédé narratif qui donne voix aux deux partenaires d’une même aventure, l’auteure touche aussi du doigt l’incompréhension, l’incapacité du dialogue qui prévaut parfois dans le couple. Et surtout elle introduit une ironie jouissive qui ne vous épargnera pas quelques grands éclats de rire. »
Présentation de Parties Communes, éditions La Musardine.

L’automne, je plussoie

L’automne est pour moi la saison des naissances, mes trois enfants y sont venus au monde. L’automne, je plussoie.
L’ensoleillement diminue ? Je fais des étoiles de mère, je ne me mets pas en pause, je surenchéris. Mon grand en a visiblement pris de la graine, qui m’a faite grand-mère pour Samain. C’est notre façon de nous préparer à l’hiver.

Je ne suis pas à feuilles caduques, je suis une arbre à oiseaux et à enfants, les miens et ceux des autres. Ce sont mes seules provisions pour la saison froide. Les mauvaises langues me soupçonneront champignon qui s’ignore, puisque c’est leur période de fructification…peu importe, à l’automne, je récolte. Je ne connais ni lettres ni feuilles mortes, l’automne reste corne d’abondance. Fille de rituel, je vois en cette saison une essence alchimiste. Et ma première petite fille ne me contredira pas, qui a choisi l’équinoxe du Peuplier Blanc pour pointer le bout de son nez métis. La force de la transformation et du perpétuel renouvellement de la vie s’est inscrite cette année encore, et j’en suis reconnaissante. C’est pourquoi je veux ici célébrer le sein des mères, la mienne et celles qui l’ont précédée. Et leur perte. Comme un rituel d’automne.

LA CHAIR ET LE LAIT

Anne Vassivière

Ronds, chauds, doubles, naissants boutons de rose pâleur,
Pointes des premiers émois anecdotiques encore,
Puis poussant tenus hauts serrés galbés de larges croisillons,
Affolants le flottant de la robe ou le maillot moulant,
Convoités, envisagés, regardés, troublants débutants.

Fiers étendards de chair brûlante débordant la main du père et des amants,
Ballotés aux coups de reins marins des amours,
Silhouette sûre et certaine.

Ronds, chauds, doubles, gonflés pour la couvée humaine,
Trois goulues les font sève vivante à téter et s’y endormir accrochées,
Partageant avec un petit impromptu un petit prématuré,
Mère et père virent un matin débarquer du camp les hommes pour remercier
Les ronds, chauds et doubles
D’avoir nourri le bébé Manouche, de l’avoir fait frère de lait.

Fiers étendards de chair brûlante débordant la main du père et des amants,
Ballotés aux coups de reins marins des amours,
Silhouette sûre et mûre.

Aujourd’hui les hémisphères ne sont plus jumeaux,
Arrachés l’un à l’autre pour tromper le tombeau.
L’un orphelin de l’autre, et moi, de la prime innocence en véritable adieu,
Giron changé en vulgaire sphère à amputer,
Sang, graisses, canaux viciés de maladie, manne maintenant menace absolue,
Ablation.

Mon enfance jetée aux ordures de l’hôpital avec son Graal nourricier, sous le sein gauche parti aux déchets, le cœur demeure qui bat plus dru, plus serré.
Je suis devenue adulte le jour où le sein de ma mère a rencontré le baiser du scalpel qui l’a sauvée du cancer. Quand le corps qui m’a donné la vie saura l’ultime étreinte du néant, j’embrasserai la naissance de ma propre nuit.

Brigitte Fontaine ? Mon coeur balance

C’est en sortant d’un concert de Brigitte Fontaine au Trianon en 2012 que j’ai pris conscience de l’ambivalence qui marque ma relation à cette artiste. Un évènement m’avait en effet tellement choquée pendant le spectacle, que j’avais quitté les lieux avant la fin. Je rentrais ensuite à pied à la maison pour me calmer et, pendant une grosse heure, chacun de mes pas martelait une drôle de rengaine : « Cette femme, je l’aime, je l’aime pas, je l’aime, je l’aime pas… »

Alors quand Bernard Deson* m’a demandé une chronique sur elle pour sa revue Instinct Nomade, j’ai creusé plus profond… jusqu’à faire de belles ou terribles rencontres :  moi enfant, Jacques Higelin, moi adolescente, Alain Bashung, Marianne Faithfull, moi adulte, Hippocrate, Charcot, Cantat, Camille Claudel, Michel Foucault, Paul Briquet, Gilles de la Tourette, Jean-Luc Godard…

Cela a donné un article intitulé Brigitte Fontaine ? Mon cœur balance…, que je suis heureuse de voir figurer dans l’excellent numéro consacré à Joseph Delteil (octobre 2022).

*Bernard Deson est auteur, éditeur, peintre et poète. Sa maison d’édition Germes de barbarie a publié une centaine de titres. Il a également fondé la revue littéraire Instinct nomade, consacrée aux artistes et écrivains. Onze numéros passionnants et pointus, magnifiquement illustrés par lui-même et son complice Jacques Ibanèz.

Dédicaces de INDÉCENTES

Je n’ai ni honte ni vanité à dire le corps, j’aime simplement écouter ce qu’il raconte de nous.
Je ne recherche pas l’indécence, mais l’incandescence !
En librairie le 13 octobre 2022.

INDÉCENTES : Dédicaces le 20 septembre 2022 à la Musardine de 18 h à 20 h.

Gabriel Garran

J’ai fêté la journée du patrimoine, rue de Paradis. Point de pierre, la célébration était humaine : celle des 95 ans du destin extraordinaire de l’ami Gabriel Garran (03/05/1927- 06/05/2022).

Juif Ashkénaze, progressiste de gauche, fondateur du Festival d’Aubervilliers, fondateur du Théâtre de la Commune, directeur du Théâtre International de Langue Française, infatigable promoteur du multi culturalisme, porteur et acteur d’une vision cosmopolite du théâtre à laquelle il a consacré 70 ans de sa vie, Gaby a fait de son existence un chemin en tout point remarquable.

L’hommage avait lieu au siège de l’A.C.C.E. (Amis de la Commission Centrale de l’Enfance), organisation juive, laïque et progressiste au sein de laquelle Gabriel fut moniteur pour les enfants rescapés comme lui des années de guerre et de génocide.  Dans l’assemblée, des amis et amies, d’anciens colons et cadets dont il avait été l’animateur dans les colonies de l’A.C.C.E., évoquèrent avec reconnaissance et émotion l’incroyable aventure pédagogique et humaine partagée avec Gaby et ses camarades animateurs : Albert Erner, Jean-Jacques Hocquard, Michel Sztulzaft, George Serre, Guy Konopnicki. Mais aussi Daniel Darès, grand ami de Gaby depuis le plus jeune âge, compagnon de théâtre et premier président de l’A.C.C.E., surnommé l’anglais et devenu directeur du Théâtre Antoine. Et bien sûr, Véra Belmont, l’amie à vie, enfant de la guerre, cachée, ayant grandi Faubourg Saint-Antoine et devenue productrice et réalisatrice de cinéma. Elle-même fruit de l’éducation populaire. Chez qui Gaby alla passer quelques jours dans sa dernière année, sans prévenir personne, laissant ses proches dans l’angoisse de savoir où diable il avait bien pu passer. Véra, qui, très âgée, n’avait pas pu se déplacer pour l’hommage de la Rue de Paradis, participait grâce à un enregistrement.

Mais reprenons l’histoire de Gaby à son début…

Fils d’immigrés polonais, Gabriel Garran, né Gersztenkorn, avait un père tricoteur à façon arrivé à Paris dans les années 20. Il avait alors fallu louer un atelier, acheter des machines, puis s’en remettre aux donneurs d’ordres. Gaby a passé ses jeunes années Rue de la mare, entouré de bobines. Son père ne lisait pas le français, sa mère ne le parlait pas. Le polonais était la langue du foyer et Gaby disait à ses parents « Ils parlent une langue étrangère, dehors. » Les parents de Gaby se connaissaient et s’aimaient depuis l’âge de 10 ans, l’enfant eut une enfance choyée.

A 5 ans ½, le petit Gabriel est renversé par une voiture, on le retire miraculeusement indemne de dessous les roues, il hurle « Je ne veux pas aller au cimetière !»  Il sera exaucé jusqu’à sa 95ème année…

Lorsqu’il a eu son deuxième accident, à l’âge adulte, son ami Darès venu lui rendre visite à l’hôpital lui rappelle la citation d’un auteur irlandais : « Accroche ta charrue aux étoiles. », ce qu’il s’est toujours appliqué à faire.

De Belleville/ Ménilmontant, la famille déménage dans le Marais, rue François Miron. Gaby a 9 ans et il vit désormais près de la bibliothèque du 4ème arrondissement…qui devient son domicile bis. Il est ébloui, il y plonge jusqu’au vertige. « A presque en devenir autiste » dit-il lui-même. Puis, vient le traumatisme de la guerre. Il n’oubliera jamais le choc de voir le drapeau nazi sur la façade de l’Hôtel de Ville, juste à côté de chez lui. Il a 12 ans et c’est un effondrement. Son père est raflé un an plus tard, parmi les premières victimes de la folie nazie. Commence pour Gaby une longue période d’itinérance, il ne retournera jamais plus à l’école.

A la Libération, il a pratiqué une vingtaine de métiers dont berger, il est le fils d’un père génocidé… il a du mal à trouver sa place. Alors il écume 50 ans de cinéma dans les ciné-clubs parisiens : la culture le sauve, la culture redonne du sens à sa vie. Il s’occupe aussi des enfants que la Shoah a laissés orphelins et, à 19 ans, devient moniteur au sein de l’A.C.C.E. (issue de l’Union d’Entraide des Juifs).  C’est dans ce cadre qu’il va au théâtre pour la toute première fois : en 1945, Gaby assiste à une représentation des Frères Karamazov mis en scène par André Barsacq au théâtre de l’Atelier. Maria Casarès, Hélène Constant, Michel Auclair, Jacques Dufilho…Il y voit « du vivant devant du vivant ».

Les colons dont il s‘occupe en tant qu’animateur étaient des enfants rescapés, des orphelins qui sortaient de 5 ans de traumatisme entre dénonciations et actes héroïques des Justes. Les animateurs comme Gaby étaient pour eux un souffle inespéré. C’est ce dont les présents ont témoigné le jour de l’hommage au siège de l’association : Il a créé une bibliothèque dans ces colonies de vacances, il a monté des pièces avec les enfants. Le jeune Gaby a compris que, comme dans son propre cas, la culture était une passerelle vers la renaissance. « Les enfants rescapés de l’enfer devenaient enfants de la Rue de Paradis. » comme il l’explique dans la préface du livre de souvenirs de l’association (Des larmes aux rires).

Animateurs et enfants partageaient les même souffrances, Gaby a travaillé pour que tous aient un lendemain, pour redonner un sens à leur existence. La culture comme porte de sortie. C’est ainsi que par la suite, Gaby se saisit de la parole vivante du théâtre pour lui et pour autrui : avec l’aide de Jack Ralite, il crée le festival d’Aubervilliers pour les prolétaires. Sa première pièce est un Strinberg, il met la barre haut, refuse la culture au rabais pour les classes laborieuses. Des gamins de 15 ans et des ouvriers découvrent donc le dramaturge suédois dans un gymnase d’Aubervilliers. Gabriel y amène les collectivités locales, les écoles. C’est dans la dynamique de ce festival et en s’inscrivant dans la lignée de Piscator (communiste créateur du théâtre prolétarien), que Gaby fonde le Théâtre de la Commune. Bien sûr, certains spectateurs se déplacent depuis Paris, mais le public est essentiellement local. Comment ? Dans le sillage de son festival, Gabriel a fait jouer acteurs professionnels et amateurs ensemble, et ce sont ces derniers, les personnes du cru d’Aubervilliers, qui ont fait venir leurs familles pour les voir sur scène : petit à petit, les travailleurs viennent au théâtre après leur journée de labeur. Le théâtre de Gaby devient un véritable lieu populaire, il y fait un travail de terrain tout en maintenant un répertoire exigeant. Le théâtre d’Aubervilliers était une vielle salle, il y avait autrefois des combats de boxe, il sera refait à l’initiative de Gabriel avec le soutien sans faille de Jack Ralite. Ralite et Gaby étaient comme deux frères, la culture était pour eux un véritable projet, ce n’était pas de la sous culture. Richard Demarcy faisait partie de l’aventure. On imagine aisément les discussions enflammées sur la nécessité du théâtre populaire…

Gabriel a été le seul metteur en scène à avoir confié un rôle tragique à Pierre Dac dans une pièce de Peter Weiss. Pierre Dac, combattant, fut forcément concerné par la mise en scène de Gaby.

Gabriel Garran a été un des plus grands passeurs de la culture parmi les jeunes et les classes populaires. Son parcours est impressionnant. Il avait un niveau culturel exemplaire et n’était presque pas allé à l’école. Il était autodidacte complet et a su donner des clefs inestimables aux enfants de l’ACCE et à la jeunesse des milieux défavorisés.

Gaby était très drôle et il avait une mémoire d’éléphant. Et toujours une lumière espiègle dans les yeux. « Un petit bonhomme auquel nous devons beaucoup », disait Véra Belmont, 90 ans, en novembre 2022.

Il n’a jamais, absolument jamais lâché. Un grand petit bonhomme qu’on ne pouvait qu’aimer. C’était une journée parfaite pour honorer sa mémoire : Gaby fait partie du patrimoine, il était l’incarnation de l’humanisme et de la culture en train de se faire. La culture pour tous comme étendard qui n’est pas resté lettre morte. La vie de Gaby. Et notre gratitude.

Le 29 octobre 2022, un hommage officiel lui sera rendu au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers.

A lire :  * Géographie française, Un enfant sous l’occupation, Gabriel Garran (Flammarion)

  • Gabriel a toujours écrit des poèmes et en a publié jusqu’au bout sur son compte Facebook. Six recueils furent publiés dont trois chez Michel Archimbaud. Le sol de son appartement de la Rue Saint-Martin en était jonché. Son ami Jean-Jacques les a confiés aux archives de la Bibliothèque nationale de France.

R16 et descendance

C’est en écoutant l’ami Eric Poindron lire un de ses textes aux Lundis du Livre qu’il coanime avec Matthias Vincenot à la mairie du 5ème, que la porte s’est ouverte. La clef en fût brève et efficace, trois syllabes et le tour était joué : la R16.

La voiture de l’enfance, la voiture du père. De tout ce qui n’est plus. Des bons et des mauvais moments. L’enfance est rarement un bébé fleuve tranquille. C’est souvent le pays de la honte et des blessures.

La R16 n’était pas un véhicule bourgeois, loin de là. Mais au moins la nôtre était-elle vert métallisé… dans les petites villes de province, la voiture étiquète les gens aux yeux des autres. Cette couleur étant une option moderne à la version de base, notre R16 n’était donc qu’une semi-honte sociale dans le chapelet putride de celles qu’on accepte d’endosser quand on est enfant. Pourtant elle avait une particularité inaccessible à mes camarades mieux nés : le panache d’appartenir à un aviateur. Les véhicules plus onéreux pouvaient toujours s’aligner, leurs propriétaires n’avaient accès qu’au bitume, notre famille avait le ciel.

J’ai gardé de cette ascendance un amour démesuré pour tout ce qui porte ailes. Oiseaux, poètes, enfants et aviatrices, je l’ai déjà exprimé ici. Nuages aussi. J’aime les réviser et rester incollable à les reconnaître, cela faisait partie des rudiments pour voler. Sans oublier l’alphabet aéronautique international. Et la météo…Je vous défie de trouver quiconque écoute le bulletin radio quotidien plus religieusement que moi. La maisonnée doit cesser toute perturbation sonore, c’est le rituel qui me rattache à mon défunt père. Cela tour à tour agace, amuse et émeut mon entourage. Relie mes enfants à un grand-père qu’ils ont peu ou pas connu.

J’ai également gardé de ces années un amour pour les voitures. Oui, la mécanique. Ayant passé enfance et adolescence si près des avions, je suis familière de leurs entrailles grandes ouvertes et j’aime l’odeur âcre du cambouis. Les tâches de graisse au sol, l’huile noircie d’avoir servi. Les traces olfactives, les preuves tangibles que la mécanique fonctionne, qu’on bichonne le moteur. N’est-ce pas lui qui nous permet d’aller à l’aventure sur terre comme aux cieux ? Et qui sait nous trahir définitivement si on le néglige ? Aujourd’hui encore, l’odeur des hangars d’avions me transporte si fort que j’en éclate en sanglot. Ce n’est pas de la tristesse, c’est la violence d’être propulsée si loin si profond en une demi-seconde.

Dans la R16 paternelle, nous n’avions rien pour écouter de la musique. Quelques années plus tard, en planeur, mon père et moi emportions Oxygène puis Equinoxe pour mieux tutoyer les nuages. Des chants Grégoriens et beaucoup d’orgue…que des décennies plus tard je ne trouverai pas à faire jouer dans l’église de ses funérailles. Honte conséquente à ajouter à mon chapelet personnel.

Mon père était presque toujours absent, ou présent en décalé par rapport à la famille : c’est le lot de ceux qui travaillent pour le loisir des autres. Quand il était là, la maison baignait de musique, un ami aviateur lui avait rapporté du Japon une des toutes premières chaînes haute-fidélité. Je connais encore par cœur les morceaux préférés du père tombé en morceaux quand le moteur de son avion a lâché en 2001 : Il n’y a plus rien de Léo Ferré, Abraxas de Carlos Santana, le concerto d’Aranjuez, the Days of Pearly Spencer de David Mc Williams, Atom Heart Mother et The Dark Side of the Moon de Pink Floyd. Tout Brel jusqu’aux Marquises, amitiés aviatrices obligent.
J’ai depuis eu entre les mains de belles mécaniques automobiles :

Une Delta 88 Royale deux portes, bordeaux. Une Oldsmobile dans les rues de Paris et celles, serrées, de ma petite ville auvergnate, un régal en soi ; j’aimais la gageure de trouver une place pour la garer, j’y parvenais toujours. Et celui de la faire passer dans des petites rues sans rayer ses cinq mètres cinquante de long, ses deux mètres de large. La fierté de l’apporter à réparer chez le mari mécanicien de ma nounou adorée. Presque deux tonnes qui mettent à mal la plate-forme élévatrice de son petit garage de campagne pour régler un problème de frein. Impossible de la mettre en hauteur vu son poids, mais il n’aurait pour rien au monde renoncé à s’occuper d’une reine pareille. Sa ligne parfaite, la musique de son V8 me valaient d’être systématiquement arrêtée par la maréchaussée à chaque trajet jusqu’en Auvergne. Certes, policiers et gendarmes me rappelaient l’obligation de la passer aux mines, mais ce qui les intéressait ce n’était pas d’embêter une femme seule avec jeune enfant à bord de ce beau monstre venu par bateau des Etats-Unis : c’était de me faire décliner sa fiche technique. Ce dont je m’acquittais avec joie. Je ne roulais pas vite, c’était une voiture taillée pour les longues routes droites des grandes plaines. Mon fils était tout rikiki sur l’immense banquette arrière, j’étais moi-même calée tout au fond du siège conducteur, je conduisais sur du velours. Nous écoutions le V8 ronronner, nous étions les rois du monde. J’ai aimé la Royale, et elle m’a aimée.

Une Porsche dorée qui file de Chicago jusqu’aux chutes du Niagara. La portion d’autoroute où je fais la course avec une autre Porsche. Où l’autre conducteur et moi-même restons flanc à flanc en cas d’apparition de la police. Sur la grand route ou en ville, la sensation forte d’être à quelques centimètres du sol à vive allure. L’accélérateur et les freins qui répondent à la seconde. Une histoire plus animale qu’avec la Royale. Une belle histoire aussi.

Un petit coupé Mercedes rouge décapotable, vraiment du bon temps ensemble. Pas de stress, pas d’adrénaline. Un joli petit flirt.

Une Viper, légendaire joyau noir, énorme et fluide à la fois. Une double bosse sur le toit, des pots d’échappement latéraux, un châssis encore plus bas que celui de la Porsche. Décapotable aussi. Un habitacle dans lequel je m’installe comme dans un cockpit. Son V 10 de 640 chevaux qui passe de 0 à 100 km/h en 3,3 secondes, et de 0 à 200 km/h en 12,1 secondes. Un coupé bestial. Une histoire d’amour entre bêtes.

Le V 12 d’une grosse Mercedes en fuite jusqu’à une gare de banlieue de mégapole américaine, histoire avortée.

Une Cadillac sur la Route 66. Huit états et trois fuseaux horaires. La Cadillac croise « des poids lourds tout droits sortis du premier Spielberg. Moins roots mais tout aussi potentiellement prédateurs, masses de puissance chromée, mastodontes aux rétroviseurs éléphantesques, aux museaux préhistoriques lustrés. Non, ils sont vraiment trop imposants pour qu’on les compare à du vivant. Mécanique pure et dure. Compacte, fascinante. Implacable. Qui fichent vraiment la trouille avec leur dix-huit roues. Tuyaux latéraux qui fument noir, phares et avertisseurs sonores monumentaux, cylindres partout, grandes orgues de la route. Machines à impressionner pour mieux avaler la route. Flotte infernale. A l’arrière des sièges on devine les énormes cabines, antres des serial dévoreurs de bitume. Celui qui m’attire et me terrifie le plus efficacement c’est celui-là, le noir rutilant. » (Extrait de La traversée d’Alice)

Le bonheur qui se déroule en famille sur presque 4000 kilomètres. La Mother Road avec la mère au volant.

J’aime conduire, et quelle que soit la voiture, le fantôme de mon père est assis à côté de moi : c’est lui qui met la musique à fond.

Allo Papa Tango Charlie…
Papa Alpha Papa Alpha Juliet Echo Tango Alpha India Mike Echo Echo Echo

Femmage près du lac

Certains soirs de pleine lune, comme hier, j’aime rendre visite au cercle parfait d’un lac lové au cœur des forêts près de mon estive. Il est d’origine volcanique, comme moi. J’y trouve une tristesse abyssale, une beauté et un calme sans pareil qui ne m’effraient pas et pourtant…
Ce bijou né il y a 7000 ans des amours de la lave et de l’eau, avale qui ose s’y baigner. Il prend à chaque saison une couleur turquoise des plus fascinante à laquelle il ne faut pas se fier, c’est un enjôleur sans fond dont les eaux sont glaciales à seulement quelques mètres du bord. On dit qu’une cité y a été engloutie parce que ses habitantes étaient volages. On dit qu’on en aperçoit encore parfois le clocher. On dit que lancer une pierre au milieu déclenche foudre et tonnerre. Et même un puissant geyser.
Longtemps j’ai aimé m’y rendre les soirs de pleine lune sans savoir pourquoi. Et puis il y a eu le suicide de Catherine. Elle est allée là-bas pour mourir. Les gendarmes ont dit que beaucoup de femmes se rendent là pour en finir avec les affres du monde. J’ai alors compris pourquoi j’allais m’y recueillir si souvent.
J’ai écrit ce texte pour les femmes qui trouvent en ce lac superbe et terrible, une porte qui les apaise enfin.

Les fantômes de mon pays sont de lave, les plus légers du monde
Ils vont en tremblantes chenilles jusqu’au lac des femmes.
L’espoir monté trop haut est retombé dans l’o parfait de l’eau,
Sa vulve de pierre accueille les fêlures d’âmes amies.
On y meure doucement quand on est désespoir à mamelles.
La porte y est sans doute plus sœur qu’ailleurs,
On y meure jusqu’à plus soif et grand contentement.
L’étendue aquatique nichée au creux du volcan appelle sans trêve le ventre rond des dames.
Vu des cieux son cercle est parfait, comme nos fentes enlacé de forêt.
On y passe sa peine et trépasse à perfection.
Qui du lac ou des femmes a commencé le grand doute ?
Nulle ne sait mais toutes s’exécutent. La tristesse espère trouver son fond dans l’aimable lac sans fin.

Les passants vacanciers ne savent que passer, ils s’y rendent poumons grand ouverts,
Foulant en cochonaille les traces délicates des chagrins les mieux nourris,
Piétinent enthousiastes les dernières plumes laissées là par les courages en partance.
Ils dépassent les rochers qui les ont vues pleurer, dérangent l’air à vif qui pèse maintenant le poids des âmes rendues aux objets usés.
Qui du lac ou des femmes a commencé le grand doute ?
Nulle ne sait mais toutes s’exécutent. La tristesse espère trouver son fond dans l’aimable lac sans fin.
*

* Ce texte figure parmi d’autres dans l’excellent numéro de la revue poétique Lettres d’hivernage parue en juin 2022 et publiée par Sarah Combelles et Stève-Wilifrid Mounguengui des éditions La Kainfristanaise. 

Poissons, papillons, plumes, paillettes et… pudeur

La plupart de mes bons camarades ont récemment découvert un travail que je montre peu, ma peinture.
Qu’est-ce qui m’avait jusqu’à présent retenue de montrer largement les fruits de cet aspect de ma création, moi qui ne craint pas d’écrire l’humain jusqu’au noyau de sa chair ?

La pudeur.

J’ai constaté que même mes textes les plus crus ne me dénudent pas autant que pinceaux et couleurs. L’auteure de polars n’a tué personne, l’autrice de textes érotiques n’a pas expérimenté tout ce qu’elle évoque, la peintre, elle, est passée par tous les états d’ombre et de lumière qu’elle couche sur la toile.

Qu’elles figurent des visages ou non, toutes mes peintures sont des portraits qui me dévoilent en plumes, papiers de soie, dentelles et dorés. Je n’ai jamais été douée pour la réalité. Ce que je laisserai de message à mes enfants sera toujours plus fort dans une peinture que dans le regard d’une photographie, c’est là que je me livre le plus car je n’y maitrise aucune réserve. Chaque peinture est un dernier message, chaque touche est impérative et ne sait pas tricher. Je peux feindre en portrait, prendre un air grave, inspiré ou léger, mais force est de constater que je m’incline en peinture devant l’inconditionnel. Que je ne sais rien en fuir. Aucune de mes toiles n’est aboutie, elles sont donc toutes à mon image et je dois en accepter la fragilité.

La peinture est mon lieu privilégié de grand vertige et je lui fais une confiance absolue, elle me connait mieux que quiconque, mieux que moi-même. Elle est ma plus belle confidence, mon ultime aveu sans cesse renouvelé.

Mes toiles sont trop pleines, pas assez sobres, pas suffisamment structurées ? Sans doute, oui. Oui, c’est certain. Je ne sais pas faire autrement que remplir ce qui m’est donné de vie, jusqu’à ce que ça déborde. Le désir ne se plait pas au tri. Adolescente, j’allais au bord de la rivière pour essayer d’en capter les flots, c’est l’idée que je me faisais du peintre : quelqu’un qui attrape la vie et la pose sur une toile. Je peignais aussi sur les vitres des fenêtres de ma chambre. Quand j’étais lassée de ces formes de fleurs et d’archanges, j’effaçais et créais de nouveaux vitraux naïfs.
J’ai aujourd’hui peu d’idée préconçue de ce que je veux inviter sur la toile, outre la sincérité de l’élan. Je laisse venir équilibres et déséquilibres. La peinture est réussie si elle me fait traverser une multitude de strates en même temps. Si je ne sais plus exactement où je suis, dans l’eau, dans l’air ou sur la terre. Dans le visible ou l’invisible. En moi ou au-dehors. Partout. Les supports ronds ou ovales m’appellent particulièrement : ce sont des portes grandes ouvertes. Mais je n’en fais pas de portraits explicites, comme il serait attendu. J’y invite d’autres royaumes. Contrairement aux toiles carrées et rectangulaires, les rondes et ovales n’ont pas besoin d’être brusquées pour accoucher.
« Viens dans mon cocon, me disent-elles, j’essaime des ventres pleins, j’accouche d’œufs de lumière, d’ovales de couleur. Viens dans la ronde avec moi, tout est courbe dans nos corps. Trop d’angles de mort dans le monde au-dehors. Le globe terrestre me porte comme je te porte comme tu me portes. Comme il nous porte, petits et grands. »

Une toile peut être retouchée et complétée des années durant. L’œil attentif y verra toutes les strates de mon existence jusqu’au présent. Qu’elles datent d’aujourd’hui, d’hier ou d’avant-hier, elles dévoilent toutes mes mues. Elles racontent ma naissance, la petite fille que j’étais, l’adolescente, la mère, l’amante, l’amie. Sans doute révèlent-elles aussi qui je serai à ma mort.

Fille de fusion et de profusion, je cherche dans la peinture l’éclat du premier rire d’enfant, le suc des fleurs et l’élan des légendes. J’en éclabousse les regards pour qu’ils ne se fanent jamais. Amoureuse de tout ce qui porte aile, c’est avec du ciel plein les bras que je peins des chapelles d’herbes, d’air et d’eau qui coure. La couleur est ma prière. C’est une joie pleine, forte et fragile.
Je réponds à la vie et à la mort par la profusion, mes toiles libèrent le cheval au galop qui habite ma poitrine, elles changent en fonction de la lumière et évoluent au gré du jour. Dorés, argentés, cuivrés, touches brillantes, plumes, collages et paillettes les font vibrer différemment tout au long de la journée. Elles respirent, elles sont vivantes et souvent aussi naïves que moi.

« J’aime ta façon naïve. » me dit l’ami poète Eric Poindron.

Les personnes qui me connaissent mieux que moi-même sont mes enfants, mes toiles et mes compagnes/compagnons les plus sincèrement oiseaux.

Merci à celles et ceux qui ont accueilli cet aveu d’une semaine à la Galerie Le bonheur est dans l’instant. Et qui m’ont écrit…

« J’ai découvert une nouvelle nuance dans la palette d’Anne Vassivière. Sa plume est agile, et en plus, elle peint. Ses toiles sont des mondes foisonnants où tout se combine en explosions de couleurs, de textures, avec une composante commune : la touche solaire qui existe dans toutes ses créations. »
« Après la rondeur des mots, la lumière des êtres, voici la calligraphie de l’âme. Merci d’ouvrir ces portes pour nous. »
« Un hommage à la vie ! A toutes les vies lumineuses que nous sommes ! »
« Un bel endroit, de belles œuvres, de belles personnes dont toi. Tu sais réunir et réussir cela. »
« Il est des instants suspendus qui comptent, et celui-là en fait partie ! »
« Anne, ton cœur est coloriste, solaire ! »
« Le talent et la gaité. »
« Lumineuse, inventive, imaginative exposition d’Anne Vassivière. Couleurs, matière, formes, tout étonne et séduit ! »
« Explosion de couleurs et de partage. »
« Comme un vol de luciole… »
« Tes tableaux te ressemblent, ils sont beaux à tomber. »
« Pétillantes toiles de la dame à la poésie contagieuse. »
« Explosion de couleurs et foisonnement de mille détails ! J’adore ! Très belles œuvres…coup de cœur ! »
« Travail riche ! Magnifique ! »
« Lumière, couleurs, effervescences, et puis…Toi. »
« Moment magique. »
« Les compositions d’Anne, comme son écriture, provoquent des émotions sans pareil. »
« Très lumineux, très subtil. »
« A la fois de l’inédit, finement créatif, et du familier où on retrouve quelque chose de toi, sans doute une lumière, des étincelles. »
« C’est splendide, vraiment ! »
« Energie généreuse et précise, aux 1000 envols et reflets à chaque instant. »
« Nous sommes entrainés dans des paysages abstraits et énigmatiques dont Anne garde le secret. »
« Exposition enchanteresse. »
« Merci pour ce moment intense, j’en ai pris plein les yeux, Poissons, Papillons, Plumes, Paillettes. Je m’en souviendrai, je chercherai cette signature intemporelle. »
« Quel travail magnifique, quel bel ensemble ! »
« Anne, ensorceleuse aux doigts de fée. »
« Je connaissais Anne Vassivière en tant qu’autrice, je viens de la découvrir artiste-peintre. Joie de vivre, légèreté, printemps et rêve en peinture ! »
« Comme c’est beau ! »
« Les unes nous câlinent, les autres nous transportent. Merci pour ce voyage féérique. Longue vie à l’art et bravo ! »
« Les toiles d’Anne nous plongent dans un répertoire singulier, des compositions dont la facture n’appartient qu’à elle. »
« Ces toiles sont une invitation à la rêverie. »
« Revenir aux fondamentaux, la tête pleine des couleurs posées sur ses toiles par Anne Vassivière. »
« Cette exposition est un enchantement. »