Une île

A la fenêtre de Juliette, une cigarette fume un poète et cela n’étonne personne puisque nous sommes à La Louisiane, hôtel mythique et bien vivant de Saint-Germain-des Près. Par-delà la marquise en contrebas, que Miles Davis escaladait pour rejoindre son amoureuse en des temps où cette affection attirait l’insulte, le croisement avec la rue de Buci déverse une heureuse cohue humaine. Amis, passants, touristes fraichement revenus à Paris et Germanopratins amoureux de leur quartier sont tous en verve sous le tendre auspice d’un soir d’été indien.

Photo : Noémie Volz

A l’intérieur, le bel ovale qui sert d’écrin au poète à la fenêtre, reçoit les rires déversés par l’étroit couloir de l’hôtel. Car il y a fête ce soir-là, et les esprits sont bienheureux. Juliette Gréco est à l’honneur, dont nous saluons silhouette et regard profond sur les photographies de son amie Irmeli Jung et de Georges Dudognon, vêtements et souvenirs ont été gracieusement prêtés à Guilaine Depis par Julie-Amour Rossini, petite-fille de la grande Dame. Bertrand Matot est venu en voisin passionné présenter son tout dernier ouvrage, Paris Bohèmes (Parigramme), Jean-Marc Dos Santos, chanteur de la rue Mouffetard a offert sa voix à l’amicale assemblée.

Le couloir jusqu’à la chambre est particulièrement étroit, comme la porte de certains lieux saints est basse… pour que le visiteur se souvienne de ce qui le dépasse. Ainsi que le bâtiment labyrinthique dans son ensemble, ce couloir est…une porte. On y chemine donc un par une, au compte-goutte, sans se précipiter. Seul l’enthousiasme respectueux est admis ici. Entrés dans la chambre 10 en conscience, on peut alors devenir drôle de trio exerçant sa joie à reproduire la scène photographique au-dessus du lit de la Dame mythique.

Photo : Bertrand Matot
Photo : Anne Vassivière

A l’entresol, une jeune femme réveille le piano qui feignait de dormir pour qu’elle le caresse, crocodile du Nil des comptines, clin d’œil à Albert Cossery, le Sphynx qui vécut là 56 ans. Pourquoi diable vivre à l’hôtel, me direz-vous ? Si les raisons en furent longtemps financières, on ne peut aujourd’hui réduire son attrait à des considérations matérielles. En nous accueillant, La Louisiane nous donne non seulement accès à nous-même, mais nous ouvre également la porte intime du temps. Le lieu est simple, il bannit l’accessoire qui d’ordinaire nous dévore, on s’y resserre sur l’essentiel. Le choix luxueux que nous faisons en y séjournant est celui d’une île secrète au milieu du grand bain des rues agitées alentour. On y séjourne conscient du mille-feuille du temps, et de soi-même. La Louisiane est à la fois un lieu nomade et solidement ancré, qui laisse la place à la plus belle expression du hasard. L’arc de cercle de la chambre 10 est tendu vers tous les possibles, l’accès à la salle de bain est également courbe, qu’une porte de bois massif aux couleurs chaudes épouse, magnifique. Cette voute céleste répond au balcon de la chambre 76 où Miles Davis jouait et composait. Pourtant La Louisiane n’est pas à la rue de Seine ce qu’un mausolée est aux allées du Père Lachaise. Ici, les fantômes sont vivants et les vivants savent être de bons fantômes, qui conversent pour une soirée, une nuit, un mois, une année ou une vie. C’est le désir, qui fait tenir les murs de La Louisiane.

Le capitaine du vaisseau est aujourd’hui Xavier Blanchot, 4ème génération à barrer le beau navire. Il est resté ouvert au plus fort de la crise sanitaire, a vu ses 80 chambres afficher complet à la sortie de la tourmente, preuve de l’attachement fort aux lieux. Il résiste encore et toujours à l’embourgeoisement qui ferait virer de bord l’esprit qui lui tient à cœur de perpétuer. La Louisiane n’est pas un décor. Dans un quartier dévoré par la spéculation immobilière, elle reste abordable et humaine, elle accueille notamment des femmes à la rue.

« La marge, c’est ce qui tient la page. » Jean-Luc Godard

* A venir, Hôtel des infidèles, exposition de photographies d’Etienne Daho par Nicolas Comment.

** Avec les fantômes vivants d’Eric Poindron, Antoine de Payrat, Anne Vassivière, Julien Cendres et Noémie Volz

Rage et courage

Je pense souvent à mes amies artistes qui refusent de sacrifier leur art pour vivre une vie matérielle plus facile. Celles qui suivent ce chemin exigeant et solitaire contre vents et marées, celles qui ne veulent pas en démordre. Le mot courage me vient alors à l’esprit, qui n’exclut pas la peur à dompter suffisamment pour ne pas renoncer. Je pense à mes amies artistes car elles doivent la plupart du temps avoir de la volonté pour davantage que leur propre personne, pour leurs enfants, notamment. Bien sûr, le courage n’a pas de genre, j’ai des amis artistes qui en font également preuve au quotidien.

Puisqu’il est question de cœur dans ses divers aspects, je tiens aujourd’hui à vous présenter une gracieuse trinité d’amies artistes, modèles de ténacité inspirée et inspirante.

(c) 2021 : Geneviève Baudoin

***Geneviève Baudoin est diplômée de l’Académie Charpentier et des Arts Décoratifs de la rue d’Ulm, mère de deux enfants et grand-mère de six, compagne enjouée et amie enthousiaste. La couleur est son royaume depuis près de 60 ans, qui jamais ne l’a trahie. Elle connait les flux et reflux de la vie d’artiste autant que ceux des eaux entre Belgique et Fontainebleau où, avec enfants et époux, elle a fini par amarrer sa péniche de marinier. Son embarcation baptisée Amour donnait lieu à d’improbables scènes de badauds criant « Amour ! » sur son passage. La vie de peintre est comme la batellerie, particulière.
« C’est le chemin qui m’intéresse, le faire. Pas besoin d’avoir étudié, on reçoit directement, j’en suis toujours émerveillée. Si une peinture résonne juste en moi, alors elle vibre pour autrui. Parce qu’elle est vivante. «
D’où tient-elle cette force de création ? Des fleurs. Et cela n’a rien de mièvre.
« Les fleurs sont mes maitres. », explique-t-elle.
Elles ont pour Geneviève la puissance du miracle, même fanées.
« Les fleurs concentrent les couleurs d’une façon incroyablement puissante, mais elles se méritent. Au moindre changement de lumière, elles refusent de se donner. Il faut être délicate avec elles. Surtout celles qui ont le col souple et qui se tournent vers la lumière. Particulièrement les anémones, que j’appelle mes petites danseuses ».

C’est à une disciple des fleurs que je dois cette référence à la rage : quand je parle courage à Geneviève, elle me répond rage. Ses toiles sont douces, mais n’ont rien de tiède.

***Clara Breuil a de multiples talents. Plasticienne, auteure, elle a d’abord été danseuse, puis comédienne-chanteuse. Inconstante ? Non, bien sûr que non, c’est tout le contraire. Clara est la constance incarnée. Elle est simplement mue par une persévérance et une détermination à explorer sa propre vie par le prisme sans fin de l’art. Si elle sort des cadres, ce n’est ni par refus, ni par bravade, c’est par pure vitalité. Perpétuelle exploratrice, Clara est incapable de faire taire son cœur qui bat si fort. Et, oui, c’est parfois compliqué, pourquoi nier que ce genre de sensibilité ne fait pas d’une vie, un long fleuve tranquille ?

Je me souviens lui avoir appris que Breuil signifie ruisseau, elle y a reconnu une évidente correspondance avec la vibration de sa personne. Clara Breuil, ruisseau clair qui vit et se bat, qui a les pieds sur terre pour mener sa barque. La clarté, forme de courage.

Clara n’a aucune lâcheté devant la fragilité, devant l’épreuve, devant sommets et abîmes du cœur amoureux ou artistique.
« La vie est escarpée
Mais c’est avec des escarpins
Que je l’arpenterai.
»
La légèreté de Clara n’est pas inconsistance, c’est la plus belle des politesses à la vie. La gaieté est une forme délicate du courage.

(c) 2021 : Clara Breuil

***Katia Baron peint comme elle respire, presque sans y penser, sauf que… sauf que cela a été une décision. Katia était vierge de peinture, elle a changé de vie, de ville, d’emploi. Elle n’a pas eu peur, portée par l’évidence. Sa détermination, sa sérénité par rapport à cette révolution l’étonnaient elle-même. Elle a dû affronter remarques acerbes et ricanements car, autour d’elle, la plupart des gens n’y voyaient que lubie irresponsable. Or c’était l’exact contraire : l’honnêteté envers soi-même est une véritable responsabilité. Un risque aussi.
Rien à voir avec les hormones, Dieu merci, épargnons-nous cette pénible réflexion. Katia a ressenti la nécessité d’une autre vie à réaliser, elle a eu le courage d’engager tout son être dans cet acte.

« Aujourd’hui encore, je ne regrette rien, je suis vivante, jouisseuse des moindres découvertes que mon travail me donne.
Peindre n’est pas un don, c’est un travail de tous les jours. Ce sont des tubes éventrés, des pinceaux salis, des tabliers usés, des feuilles gommées, des nuits, des jours et des nuits…
Ma thématique picturale était évidente, la femme dans sa nudité, sa sincérité, sa sensualité de femme. Je me veux provocatrice, je me veux sur le fil, en équilibre, je me déshabille, me fiche des puristes, des académiques. Je m’affranchis des codes. J’ai toujours eu la conviction qu’une ombre me suivait, mon ombre artistique.
Une ombre tout en couleur
»

(c) 2021 : Katia Baron

Ces trois grâces ont en commun une gravité légère qui les honore et nourrit les amitiés sincères.

Que leur force extra ordinaire s’exprime avec l’ardeur du feu ou la bienveillance de la tendresse, la plupart des femmes que je connais mettent leur vitalité à déplacer des montagnes. En art ou dans d’autres domaines. Le courage n’est pas forcément spectacle de grand jour.
Ce qui me réveille en pleine nuit pour écrire, ce n’est pas le courage, c’est la rage. C’est Geneviève Baudoin, qui a raison. Les sœurs en création sont constellation.

Cohésion Massive

De juin à septembre 2021, Antoine du Payrat, directeur artistique, professeur de communication visuelle et ami, m’a sollicitée pour l’accompagner dans l’aventure de sa boite photographique. Il s’agit d’un bel objet de bois également appelé « street box camera« , combinant chambre photographique et chambre noire de développement. Antoine a baptisé la sienne « Chambre jaune » après l’avoir peinte de soleil.

En quelques mois, cette petite merveille a vu du pays : Antoine a promené son atelier photographique nomade de la mairie du 5ème arrondissement de Paris pendant le festival Quartier du livre, à l’estaminet littéraire L’Eurydice, 79 rue du Cardinal Lemoine, en passant par Boulogne, Le Havre et la Bretagne. La délicatesse d’Antoine a, sur le chemin, accouché de nombreux « portraits d’âmes amies », selon son heureuse expression. Il n’a pas limité ses photographies aux proches, il a eu la générosité de faire des portraits sensibles d’inconnus attirés par la magie de la boite et par la joie qu’elle génère. En voyant Antoine accueillir les prétendants au portrait et œuvrer à leur création, m’est venue l’évidence que sa Chambre jaune est une arme de cohésion massive.

Lors du décrochage/vente des portraits qui furent exposés tout l’été à L’Eurydice, Antoine, aidé par l’amie Anne-Laure Buffet, a pu récolter une somme conséquente dont il a fait don à l’association Culture du cœur. Le fruit de sa création va donc maintenant contribuer à l’égalité d’accès à la culture.

J’ai écrit le petit texte qui suit pour saluer la magie de son travail…

Ce lundi-là était habillé de gris, comme moi. Il y avait longtemps que j’avais renoncé à m’opposer au triste peuple du ministère en arborant pavillon plus coloré. Sur les portes vitrées du métropolitain, je me regardais jour après jour devenir la petite souris laborieuse que je finissais par croire avoir toujours été. Personne ne m’attendait au travail ou à la maison, pas même un chat mal léché qui m’eut donné à frémir un peu. Je ne fréquentais pas âme qui vive davantage que moi, d’ailleurs, qu’y avait-il à vivre ? 

En vingt ans de vie parisienne, on pouvait compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où j’avais osé bouder par inadvertance les couloirs des transports communs. J’avais une connaissance fonctionnelle de la ville qui convenait à ce que j’envisageais d’une vie urbaine dont toute flânerie était inutile.

Et puis ce lundi-là, plus de métro, la ville se réveille en grève.

Je chausse de vilaines baskets pour me rendre au travail. Dans un sac plastique, je cale mes escarpins entre mon parapluie et mon déjeuner. J’envisage l’itinéraire pour me rendre au plus vite jusqu’au ministère.

Je me perds au premier tournant, j’ai tourné trop tôt dans la grande rue bien droite. Je ne connais pas ce carrefour, les rues qui en partent sont trop étroites et tordues. En plus, elles sont pavées. Heureusement que je ne porte pas de talons aujourd’hui. Va falloir choisir au petit bonheur la chance. J’enquille la troisième à droite, je n’aime pas les chiffres pairs, ils sont trop ronds et peu francs. Je n’aime pas le petit bonheur la chance non plus. Je serre les poings d’un cran supplémentaire dans les poches de mon imperméable, j’y trouve le trombone que j’aime tordre en marchant. La semelle de mes chaussures amortit le bruit des pierres, tant mieux. Je n’aime pas les pas qui claquent, c’est le comble de la vulgarité et la plupart des femmes du ministère s’y laissent aller pour faire croire qu’elles travaillent dur.

Je croise un pigeon mal en point qui me regarde, idiot.

Au milieu de la petite rue courbe, un son. Pas mécanique, pas complètement musical mais honteusement doux. Qu’est-ce qu’un son aussi étrange vient faire là ? Je décide que ce n’est qu’un vulgaire bruit et accélère l’allure.

Le soir au coucher, la douceur du bruit se rappelle à moi. Peut-être demain repasserai-je par la petite rue courbe…

J’emprunte à nouveau la petite rue. J’entends le son étrange exactement au même endroit que la veille et il m’accompagne jusqu’à l’embranchement suivant. Le soir, je cherche en vain à définir de quoi il s’agit, et je m’endors en l’évoquant.

Il est encore là le lendemain : cette fois il vient à ma rencontre et son chuchotement m’accompagne sur deux rues. Ce n’est ni un chant ni une plainte, c’est vraiment fin et délicat. Doux. Presque marin. Avec sac et ressac. Roulis.

Pendant plusieurs jours d’affilée ce son m’emboite le pas, le détour que je fais pour le rencontrer chaque matin me fait arriver en retard au ministère et cela m’est égal. J’y passe également sur le chemin du retour. La grève est terminée mais je n’ai plus envie de rentrer dans les boyaux nauséabond de la ville. Le huitième jour, le son et moi formons des pas de deux sur les pavés qui roulent comme des galets en bord de mer. Chaque nuit je m’endors dans ses bras. Il me porte comme une marée. Je jette le vieux trombone martyre de ma poche, je le remplace par un coquillage qui attendait au fond d’un tiroir qu’une main le caresse.

Je vais à la rencontre de mon ami le son même le week-end, même quand je ne vais pas travailler. J’ai pris l’habitude de m’asseoir sur un banc de la petite rue courbe pour me baigner tranquillement dans ses bras.

Une vielle dame qui promène son chien m’aborde, en verve. Elle me conseille d’aller faire un tour à la mairie de l’arrondissement, un cabinet de curiosités y a été installé par un poète depuis une dizaine de jours. On peut même s’y faire photographier à l’ancienne et gratuitement, me dit-elle. Je n’aime ni les curiosités ni me faire tirer le portrait, alors je l’écoute poliment en me promettant de surtout éviter la mairie. Je fais diversion en lui parlant de la récente grève des transports, elle me rétorque qu’il n’y a eu aucune grève depuis un an…Troublée et ne parvenant pas à me défaire de l’ancêtre bavarde, je prétexte un rendez-vous pour m’éclipser et file droit dans la rue courbe. Dans ma hâte à fuir, je débouche face à la mairie. Le gentil son qui s’était tût avec la logorrhée de la dame reprend de plus belle. Il est plus distinct et plus doux que jamais, plus envoûtant que dans la petite rue courbe, il me prend par la main et me fait passer le seuil de la mairie. Je suis, docile et charmée. En haut du grand escalier d’honneur un fort des Halles me propose de découvrir son Cabinet de Curiosités tandis qu’un homme à crinière et barbe marines m’accueille d’un franc sourire. Ce dernier est occupé aux savants réglages d’une étrange boite jaune. Je l’entends qui explique à ses modèles d’un jour qu’il s’agit d’un appareil photographique portatif appelé « Chambre Afghane », et qu’il l’a rebaptisée « Chambre Jaune ». Un chapelet de portraits fraichement tirés sèche, accroché entre deux piliers.

Je reste dans un coin à discrètement observer le manège autour de la mystérieuse boite et son superbe capitaine de vaisseau. Le son ne m’a pas lâchée et m’enveloppe plus fort que dans la petite rue courbe où il m’a trouvée, plus fort que sur les pavés où nous avons valsé. Ici, en haut du grand escalier d’honneur, le son, je baigne dedans. Je suis presque à son noyau. Je suis si près que je pourrais me dissoudre de bonheur : le son émane de cette boite étrange, il y niche et c’est de là qu’il est venu me chercher. Pourquoi suis-je la seule à entendre ce bruit doux et marin ?

Tous se sont subitement envolés, peut-être pour le déjeuner. Restée seule, je m’approche de la Chambre Jaune et y colle mon oreille pour entendre pulser le cœur du son chéri. Sa source est là, lovée au sein du beau cube de bois. Je ferme les yeux d’aise.

Quelqu’un approche, je devrais partir mais je reste collée contre le jaune soleil de la boîte. Le son est si mélodieux, joue contre joue avec la chaleur du bois ! J’en ressens l’incomparable douceur et glisse un œil dans l’orifice pour explorer l’intérieur…J’y vois une myriade de personnes assises sur une plage, celles-là même dont le portrait est en train de sécher en haut du grand escalier d’honneur. Parmi elles, je reconnais le poète du Cabinet de Curiosité. Leurs joyeux bavardages se mêlent au vent marin pour former le son divin qui m’a sortie de ma torpeur. Quelqu’un approche, je ne veux plus faire machine arrière, je ne veux plus d’un monde gris : je me laisse glisser dans la Chambre Jaune pour rejoindre la joyeuse troupe du capitaine – photographe et son ami, le curieux poète…

La campagne me rend mon corps

© Anne Vassivière, 2021

Dès que j’arrive à la campagne j’ai un corps, MON corps. Après des mois sans personne pour venir la contrarier, l’herbe a poussé haut et libre tout autour de la petite maison des vacances et il faut se frayer un chemin avec sacs et valises de l’été. Ça pique, ça empêche, ça réveille le corps, ça lui confirme qu’il est arrivé là où il existe pour lui-même et pas pour être regardé. La serrure de la porte d’entrée est un peu dure, il y a longtemps qu’elle n’a pas servi, elle est à réapprivoiser. Pénétrer dans l’antre se mérite juste assez pour marquer le passage physiquement. On fait ensuite claquer les volets pour réveiller le lieu et annoncer en fanfare au corps qu’il peut se déplier après les heures de route. On est encore dans l’excitation des derniers kilomètres, le cœur est tout pincé du dernier tournant, celui qu’on préfère parce qu’il nous offre le premier aperçu de la petite maison au lion de pierre qui nous regarde arriver. Le dernier est le premier, ce n’est guère original. Alors, quand on descend de la voiture, le cœur est haut dans la poitrine, presque dans la gorge ; c’est sa place et il y restera durant tout le séjour. Si on l’oublie par mégarde, il suffira que le volcan d’à côté nous regarde droit dans les yeux pour se souvenir qu’on est là pour être un corps simple et miraculeux. A Paris, j’aime Notre-Dame, j’ai le bonheur de la voir de chez moi, mon cœur bat quand je la regarde mais ce n’est pas le même cœur, c’est celui qui contemple les bâtis. A la campagne tout est actif, même les nuages conversent avec le relief. Aucun nuage ne se pose sur Notre-Dame.

© Anne Vassivière, 2021

Depuis nombre de tournants avant le dernier-premier, on a ouvert les fenêtres de la voiture. C’est à ce moment-là que le corps comprend qu’il va vivre un mois de liberté. L’air est le premier à nous accueillir, il nous pique ou nous enivre pour nous rappeler que nous existons vraiment. Oui, l’air existe autant que le corps. On le boit par tous les pores. Les premières heures, on se demande comment on a pu oublier qu’il est davantage que la simple respiration de survie en ville, qu’il est nourriture qu’on ne voit pas, qu’il a une odeur, des odeurs, des saveurs.

J’ai un corps de 55 ans non sportifs, mon ventre a porté deux enfants et ne se rend plus à aucune injonction de fermeté, mes seins forcissent tandis que mes bras flasquent, ma peau plisse un peu partout, elle s’affine et se fragilise. J’ai 55 ans dans une ville capitale où j’obéis à l’injonction d’être parfois élégante et toujours présentable, où le statut social élevé acquis par certains hommes vieillissants les maintient désirables contrairement à moi dont la fraicheur n’est plus. J’aime la ville, je ne m’en plains pas, j’apprécie d’y être sexisée si je le souhaite, je constate simplement qu’on y est un corps contraint, qu’en tant que femme on est à la fois dans le corps et à l’extérieur du corps en raison de l’évaluation quasi permanente de notre apparence. Nous avons toutes plus ou moins intégré cette exigence esthétique nous poussant à l’auto-évaluation narcissique de nous-même, à la jalousie morbide et à la critique d’autruie. Je ne dis pas qu’il est impossible de faire un autre choix. Il me semble que pour les grandes citadines de ma génération un vrai choix est difficile mais que les adolescentes et jeunes adultes d’aujourd’hui s’en démarquent heureusement.

© Anne Vassivière, 2021
© Anne Vassivière, 2021

A la campagne, mon corps est libre comme un corps peut l’être, il obéit à ses propres limites, pas à celles de l’esthétique normée. Il ne se fait aucun commentaire intérieur sur ce qu’il doit être, il transpire, il a la tignasse en bataille, ses ongles ne sont pas peints, son visage non plus, il se glisse dans ce qui simplement le vêt et a les chaussures pleines de terre. La vache qui le regarde ne le juge pas. Odorat, ouïe, toucher, vue et goût constituent son unique rose des vents.

Je ne prétends pas que les corps de femmes de la campagne y vivent un bonheur niais. Elles y rencontrent d’autres défis.

Que fait le corps pour passer d’objet à sujet ? Il coupe l’herbe, se courbature en débroussaillant jusqu’à cloquer, met des graines dans la terre, pioche et ratisse, il range les stères de bois, s’y éprouve le dos, il s’étire à la rosée du matin et frissonne à l’humidité du soir, il y reste la nuit tombée aux lueurs des bougies et les éteint pour regarder les étoiles, il espère celles à traine, il glisse dans les marches hâtivement creusées sur la petite pente pour accéder au fil à linge, il se relève, secoue les vêtements tombés et repart les étendre en bord de terrain, il se précipite les ramasser sous l’orage, toute la journée il sent l’odeur de l’air sur les vêtements qu’il porte, il court après chaises, table et parasols qui partent faire les fous avec la bourrasque, à partir de 23 heures il rentre à tâtons à la maison depuis le village, sans éclairage il trébuche et manque de tomber, il en rit, il va chercher le fromage à la ferme à pied, il fait le marché, bavarde avec les gens, croule sous les sacs de fruits, légumes, miels et confitures, il marche libre et sans talons, il s’écorche sur les chemins pierreux ou dans les ronces qui protègent leurs mûres en les éloignant du sentier, il est attentif et vivant quand le sol n’est pas bitume, que le chemin est courbe et accidenté comme la vie, il nettoie les chapelles secrètes et y oraisonne, il sort en pleine tempête rentrer en catastrophe le matériel volatile, il cuisine tout son saoul, il reçoit enfants, famille et amis tout son saoul, il récolte la mauve, le millepertuis, l’armoise et caresse les saponaires, il slalome entre les abeilles qui bruyamment butinent la lavande le long du chemin de la petite maison, il laisse la porte grande ouverte, fait sans cesse le chien de berger entre le dedans le dehors, il cohabite avec les mouches, il remercie le coucou de sonner l’heure inexacte pour cause de sensibilité au trop chaud au trop froid et on s’en fiche, il remonte son balancier et surveille le coup de vent qui sournoisement l’arrêterait, il salue les araignées qu’il croise la nuit et dont il a conscience d’être l’hôte, il fait du feu dans la cheminée et s’y rôti les fesses à loisir, il ouvre la fenêtre en grand pour humer l’encre de la pleine nuit, il regarde les montgolfières lui assurer au loin que la journée sera belle, il écoute les ânes braire et les cloches des vaches faire fuir les vipères, il court rentrer le linge fraichement étendu parce que le fils du fermier passe la faucheuse dans un nuage de terre rouge, il le voit s’arrêter en plein champs et attendre que le linge soit hors de poussière, il lui fait un signe de remerciement et bavarde avec lui quand ce dernier baisse sa vitre, il le voit ensuite se dépêcher pour terminer les bottes de foin avant l’orage, il partage sa satisfaction d’avoir bouclé son ouvrage à temps, il salue l’élégance dont le jeune homme a fait preuve, il marche, marche, marche, il ramasse du petit bois, il discute avec la chevrière, il caresse les chiens de ferme tout crottés et ne pas s’en dégoute pas, il va chercher l’eau à la source et ne boit qu’elle, peine à en transporter le contenant plein, il sue pour gravir, souffle et s’essouffle, a le feu aux joues et à la poitrine, les poumons qui brûlent à l’effort, il freine pour descendre, dévale comme il peut, regarde la jeunesse courir devant, faire des roues et grimper aux arbres, il demande aux ondines la permission de passer les petits guets de pierre, reçoit leur soins près des cascades, il se rebaptise sans fin dans l’eau fraiche des cratères …
Mon corps de campagne est encombrant ou miraculeux mais il n’est pas jugé.
La campagne me rend mon corps.

Sainte Fente

Il est dans le massif de la Sainte-Baume, un sanctuaire appelé grotte de Marie-Madeleine. La sainte y aurait vécu en ermite pendant les 30 dernières années de sa vie au 1er siècle de notre ère après avoir évangélisé la Provence.
La présence de moines y est attestée depuis le Vème siècle et la grotte n’a cessé d’être un haut lieu de la Chrétienté depuis. Papes, reines, rois et princes s’y sont rendus, Saint-Louis, Louis XI, François 1er, Catherine de Médicis, Charles IX, Henri III de France, Henri de Navarre, Charles IV, Louis XIV, Anne d’Autriche, Mazarin…

Révolution et Empire ont menacé le site, les Dominicains s’y sont réinstallés au XIXème siècle et on peut aujourd’hui séjourner dans leur hôtellerie au pied du massif. La grotte est la propriété de la commune voisine, moines et moniales prennent soin des lieux et des offices.

Celles et ceux qui ont fait l’ascension dans la fraicheur ombragée du chemin en trouvant les traces de sangliers particulièrement charmantes savent que la rudesse des derniers mètres de la montée nous force à cesser les bavardages, qu’elle nous prépare à l’inattendue. L’arrivée à la grotte elle-même se charge ensuite de calmer tout instinct réduisant les forces de la nature au bucolique. L’immense cavité taillée dans la roche nous tait pour de bon dans son évidence minérale ancestrale. On ne peut rester superficiel dans la matrice, elle nous remet à notre place dans la seconde où on passe sa porte : devenus ce que l’on est d’immensément minuscule, on n’y panique plus du silence. La pierre nue, l’humidité ambiante et l’évidence d’être dans des entrailles alors que l’on vient de grimper un massif, bouleverse et rassure. L’eau jaillissant de la source à laquelle on s’abreuve, la petite retenue qui clapote et le ruissellement des murs disent la vie, on comprend avec le ventre ce que les Dominicains en charge du lieu ont coutume de dire : « Marie-Madeleine n’est peut-être jamais venue ici, mais elle y est ».

Bien sûr, ce n’est pas tout. Le lieu abrite une autre cavité, plus profonde, plus humide, plus suintante, plus sombre, aux courbes noires et sans lumière aucune, le vrai ventre de la terre, la vraie matrice, celle où se côtoient vie et mort en terribles jumelles. Certains visiteurs ne voient pas l’accès de cette partie basse de la grotte principale, d’autres descendent les marches trempées qui y mènent et s’empressent de remonter, n’y trainent pas, en balayent l’implacable noirceur des yeux et, leur corps comprenant dans l’instant de quoi il retourne, remontent bien vite à la grotte principale qui les bercera de leur soudaine frayeur.
Dans cette ultime cavité, le fond se perd dans un noir oppressant, on étouffe visuellement, les poumons sont oppressés, le corps ne sait pas où trouver la ressource nécessaire pour demeurer là, même un peu. Car oui, cette cavité profonde remplie d’épouvante, c’est celle de la mort. Pas la mort philosophique. Dans cette fente-là, aucune négociation n’est possible, la mort ne bavarde pas. Ici, le symbolique meurt instantanément, il suffoque, il s’étouffe, il est renvoyé à la rhétorique, il brûle d’effroi. Car maintenant que les yeux se sont accoutumés aux ténèbres, ce que l’on distingue dans la pénombre, c’est une myriade de petites plaques qui pleurent au mur avec les suintements de la source : ce sont des prénoms d’enfants morts-nés.
Depuis 2015 seulement, l’Église a consacré un endroit du sanctuaire de la Sainte-Baume où confier les non-nés.

On ne ressort pas touriste de la grotte de Marie-Madeleine.

Bien sûr, ce n’est pas tout, c’est loin d’être tout. Il est une autre cavité dans le massif boisé. Une grotte naturelle et secrète sur son flanc droit, La grotte aux œufs, qui atteste que la montagne de la Sainte-Baume est sacrée depuis l’époque préchrétienne, qu’elle est de tout temps liée au culte de la fécondité, de la maternité, de la féminité.
Les femmes ayant accouché d’un enfant mort-né viennent enterrer la petite dépouille au-dessus de cette grotte discrète, d’autres en trouvent l’entrée pour y déposer des vœux de maternité en forme d’œufs. De Palestine à la Sainte-Baume en passant par les Saintes-Maries-de-le Mer, la bien-aimée du Cantique des Cantiques, l’apôtre des apôtres vielle sur toutes celles-là, les femmes, les mères, les non-nées, les à-naître.

Avec ou sans enfant, toutes les fentes sont sacrées.

© Anne Vassivière, 2020

Version Audio par la Liseuse Chantal Bidet

La terre natale ne cesse de m’enfanter

J’ai longtemps été ingrate envers ma terre natale. L’enfance jaillit et sautille, elle est étrangère au sur place, c’est son trait caractéristique et salutaire.

Au sein du pays qui nous a vu naître, on se sent souvent à l’étroit. L’adolescent étouffe partout et presque tout le temps ; le corps a poussé trop vite ou pas assez, l’esprit suffoque où qu’il regarde hormis ailleurs, le grand le beau le définitif ailleurs. On s’abreuve de Baudelaire matin midi et nuit, ce qui n’arrange rien. On a le sens de la justice suraigu. Je rectifie : on a le sens de l’injustice suraigu. On ne connait que deux vitesses : surexalté ou surdéprimé. C’est insupportable. D’ailleurs, on ne se supporte guère. Nos parents ne comprennent rien, notre vie est nulle et les gens n’ont pas l’air de s’en apercevoir, on est seuls au monde avec notre poète ou notre chanteuse préférée. Pendant les années collèges, on rêve du lycée. Arrivés au lycée, on s’ennuie tout autant. Fille, garçon et toutes les nuances entre s’exaltent et se découragent différemment mais avec belle ardeur. Rien n’est assez et tout est trop. On déplace des montagnes et la seconde d’après nous aspire dans des gouffres abyssaux. Heureusement qu’il y a la poésie, la musique, le dessin, l’écriture. Le sport, pour certains. Sans cela, la plupart des jeunes personnes n’arriveraient jamais à l’âge adulte.

Notre environnement immédiat est petit, commun, étriqué de banalité. On ne connait que lui sans le connaitre. En vérité c’est lui qui nous sait. Il attend que l’on parte ailleurs voir si on y est, puis qu’on revienne pour enfin le regarder dans les yeux. Ma terre natale a été patiente avec moi qui lui reprochais de n’être ni Londres ni Paris, encore moins New-York. Alors je suis partie à Paris, Londres, New-York. Et je suis revenue de l’ailleurs meilleur.

C’est à ce moment-là que j’ai compris où j’avais grandi et que j’ai pu me retourner sur moi-même pour continuer ma croissance : ma tête a enfin touché ses racines. Et a été touchée. Ce sont des racines de terre noire et d’eau vivante. Des racines d’herbes en cratères et ruines de forts châteaux. Des racines de pierre de lave cathédrale jusque dans la moindre grange. De peaux tannées de labeur au vent et de longs cils de vaches rousses. Aujourd’hui, ma tête mon cœur mon âme touchent mes pieds de lave, je suis enceinte de ma terre et elle me porte continuellement. La boucle bouclée tourne désormais sans faire de sur place, et la terre natale ne cesse de m’enfanter.

Ces éternels allers, ces éternels retours m’ont inspiré un roman dont je vous livrerai les premiers chapitres deux fois par semaine, comme un feuilleton de l’été.

Fronton de la Basilique Marie-Madeleine, Vézelay

Tours et Détours, Écrire c’est Traduire

(c) 2021 : Anne Vassivière

She measured me with snow a-melting
Left me to my own bones’company
Whining and burning emptiness
Shining of tears dried on my cheeks

Part last scorching all parts before
Old drama our turn
Though not acting an act
Though not singing a song

Bees and confidence fading with her
Night a-burning now that morrow no more
Broken cauldron of rebirth
Purple hours no more

Wavy hills monstered into unspoken peaks
Self-given field of rest no more
Rivers a-flowing eyes of mine
Haste of new beginning no more

Unlit mystery forever curled in pit
Unexpected guest of eternity
Wrinkled thoughts of caressed past
Her blue voice no more

Nighty nights unwelcome
Life of many a tide done
Solitude paces room of sorrow hands
Hungry hours feeding on sisters

Time has no fruit left to teach me
Wind listens
Denobled lady of silence
Wings gone with open window

The day I’m going to lose my mother
The truth and I will be one and lonely

Ce texte est né au fil de la plume et je n’ai pas compris de quoi il retournait en l’écrivant. Les deux dernières phrases sont arrivées quelques jours plus tard lorsque, ayant parlé à ma mère et la trouvant plus fatiguée qu’à l’accoutumée, j’ai saisi ce que le poème racontait. Le texte a jailli en anglais, j’imagine qu’en français, il me serait resté dans la gorge. La langue étrangère a filtré la pudeur, elle a agi en rempart à l’émotion que cette évocation générait.
Rassurons-nous, le jour dont je traite n’est pas d’actualité, je l’ai imaginé.
Je me suis ensuite prise au jeu de la traduction. Consciente que ma pudeur s’était réfugiée dans l’anglais, j’ai tenté de la mettre à l’épreuve de la langue maternelle : n’était-ce pas le sujet ? Voilà ce que cela a donné :

Une vie cadencée à l’élan des nôtres
Trois filles, sabliers de neige aujourd’hui laissés à la compagnie de leurs seuls os
La chambre n’est que vide et il geint, renifle et bombe le torse, le sale bougre
Sur nos joues de sœurs, des traces de vif argent refusent de sécher

Ultime scène du dernier acte, âtre des précédents
Notre tour est venu pour le drame ancestral qui brûle le temps dans les veines
Pourtant personne ne semble ni ne mime, vies et morte paraissent ce qu’elles sont
Nulle chanson fredonnée, aucun pas ne se danse, tout sang est figé

Les abeilles de ses yeux ont cessé le vibrato, où maintenant déposer nos confidences ?
La nuit crame son dernier matin
Le chaudron est fêlé, nos enfances en ont fui
Le pourpre se refuse désormais aux aurores cardinales des préambules
Des révérences orbées de la colline sont nées trois monstrueuses muettes
Les champs de nous-même resteront sans possible repos
Nos yeux à la dérive confluent et se jettent à la mère
Les lendemains qui pressaient ensablent à présent nos corps

Ce qui ne s’est pas dit, ne se dira jamais
Gouffre de l’éternité, demeure inopinée
Nos pensées parfois se rideront des caresses du passé
Et le bleu de sa voix minera nos refuges de silence

Trois vies de petites et de grandes marées
Plus de nuit assez noire pour savoir les bercer
Trois, chacune avec son chagrin qui va et vient dans ses mains
Les heures affamées se repaissent en tribu

Fruits du temps, vains et blets
Zéphir prêtant l’oreille
Notre dame a perdu son titre et s’est livrée au grand silence
Toute aile s’est envolée avec la fenêtre ouverte

Le jour où je perdrai ma mère,
La vérité et moi seront une et indivisiblement seule

(c) 2021 : Anne Vassivière

Si j’avais écrit ce texte directement en français, il aurait été totalement différent. Ce qui s’est dit, l’a été entre les langues, dans l’interstice de la pudeur. La traduction littérale s’est avérée impossible et j’ai dû louvoyer en tous sens pour expliciter ma pensée et éviter les contresens ; ce sont précisément ces contorsions qui m’ont amenée à approfondir mon travail.
Ce qui se dit dans une langue n’est pas transposable à une autre. Il ne s’agit pas seulement du sens mais également du son et de la forme. De la syntaxe aussi : je construis mon sentiment comme je construis ma phrase. L’anglais m’a ici permis de toucher autre chose. C’est en m’éloignant de ma propre langue que j’ai ensuite pu y revenir plus fort. Ici, il ne s’agit pas tant d’une traduction que d’une augmentation. La langue anglaise m’est chère mais pas intime, elle m’a permis de calmer la pudeur pour ensuite aller vers l’intime. Comme pour les gros mots, les mots orduriers que nous retenons sans difficulté dans une langue étrangère et que nous jubilons d’utiliser car ils ne résonnent pas en nous avec l’interdit qui génère de la gêne quand nous les prononçons dans notre langue.
Je suis traductrice même dans ma propre langue. Écrire, c’est la traduction infinie.

Les Saisons de Lili : Épisode 12

12.


© 2020 : Anne Vassivière

Vendredi 29 octobre 82
Je sais pas ce qui me prend mais j’ai encore envie de sortir avec Philippe, mon vieil amour caché qui le sait toujours pas (remarque, après toutes ces années, il s’en doute peut-être). Je pense que c’est parce que depuis qu’il est revenu des vacances il est tout bronzé et que ça fait ressortir ses beaux yeux verts. Moi, j’ai honte de jamais être bronzée parce que c’est comme ça que tout le monde peut le voir, que je pars pas en vacances. C’est vraiment un gros bourgeois de fils d’ingénieur, Philippe, mais, bon, personne n’est parfait, il parait. (Je pense qu’en fait je me sens seule, et qu’avoir un petit copain me ferait du bien. Je crois qu’en fait je m’en fous de Philippe, mon ex-amour caché. D’ailleurs il porte même pas de badge Solidarnosc. Le mien, c’est ma meilleure amie qui me l’a donné. Enfin, disons que je l’ai échangé contre ma broche Snoopy. J’accroche le Solidarnosc au niveau du cœur. C’est con, si j’en avais eu un autre, je l’aurais offert à mon pion mais bon je vais quand même pas trahir la cause et lui abandonner le mien, faut pas exagérer non plus ! Les mecs, on leur donne tout, notre cœur, notre corps, et eux, au final, ils s’en foutent pas mal. D’ailleurs je me demande si je l’aime vraiment à ce point, Jean-Noël. Parfois je me demande si je suis pas une espèce de Grand Meaulnes qui cherche son idéal amoureux dans la forêt. Si ça se trouve c’est même pas lui que j’aime, si ça se trouve c’est l’amour impossible, que j’aime.) (comme une âme sœur).
L’autre jour, y a une fille du lycée qui nous a proposé de la came, à moi et ma meilleure amie, mais ça coute vachement cher : 20 francs pour 1 gramme, 100 francs pour 5 grammes. Elle dit qu’avec 5 grammes on peut se rouler environ huit joints. C’est la même qui avait perdu son journal intime l’an passé et il parait que la personne qui l’a trouvé lui l’a renvoyé par la poste en ajoutant un mot : « J’espère que tu es sortie avec Pierre, finalement ! » Je n’ai pas osé lui demander si c’était vrai.
En tout cas, pour la came, de toute façon j’ai pas de fric.

Samedi 30 octobre 82
« Ce qui nous chatouille le corps et l’esprit, est le fantôme des araignées que nous avons tuées. » signé : Moi.

Dimanche 31 octobre 82
13h et il fait super beau, quelle merdre, il faut bosser : j’ai quatre interros cette semaine qui vient (dont une sur Ubu Roi, un chef d’œuvre absolu !!)
Salut !

Pareil mais 1 heure du matin,

Merdre, j’ai pas assez avancé dans mes révisions pour les interros.
Et si j’allais dans la cave pour me taper sur le poignet avec un marteau pour pas pouvoir les faire ?! C’est une putain de bonne idée! Ni vu ni connu. Peut-être même LA super bonne idée facile à faire !

Lundi 01 novembre 82
Météo extérieure : pluie
Météo intérieure : ben, forcément : pluie
Il est là, sous le préau. Sortant de l’ombre noire il est apparu et marche, comme dans mon esprit, d’un pas incertain. Il est entré dans le bâtiment et je suis seule dehors. Il aurait quand même pu venir me voir… Le voilà qui est apparu et pourtant il pleut maintenant sur moi et sur mon envie frustrée qui ne meurt pas et me ronge jusqu’au cœur qui expire peu à peu dans un immense soupir que rien ne guérit que sa vue mais qu’elle prolonge encore, toujours plus dur. Il pleut, il pleut…Il pleut partout …pour toujours… à jamais… Tout est naze…
Il faut vite que j’arrête de me déprimer…car voilà qu’à mon tour je pleure aussi… qu’est-ce que je suis nulle, de me démonter comme ça… maintenant j’ai froid alors je rentre dans le bâtiment… si je le regardais encore, sans doute que j’aurais plus chaud …mais je n’ose pas trop… parce que j’aurais l’impression de commettre une atteinte à son intimité. Dans la salle d’étude, je l’aperçois qui baille… c’est charmant.
Je ne voudrais pas qu’il croit que je le drague, c’est trop vulgaire. (Même si, d’une certaine façon c’est un peu vrai).

En ce moment je ne sais pas pourquoi, je vois que des heures bizarres, par exemple 11h11 ou 21h21 ou même des fois, 13h31 ou 09h09. Je sais pas trop si ça devrait m’inquiéter ou pas. Une fille de ma classe m’a dit que ça s’appelle des heures doubles et des heures miroir et que ça veut dire quelque chose. Ça veut dire que je suis en relation avec l’invisible. Elle est marrante, cette fille.

Mardi 02 novembre 82
18h
Aujourd’hui à 13h13 (!!!), pour la première fois de ma vie j’ai trouvé mon premier trèfle à quatre feuilles (au lycée) ! J’en ai même cueilli deux, donc ça fait huit ! Je pense que ça a une signification ici plus qu’ailleurs car je regardais mon pion en même temps!
18h20
Et si je commençais à prendre des cours de guitare avec Michel ?
20h02 (!!!)
Merde, depuis ce soir 20 heures j’ai peur de faire des projets parce que ma sœur a entendu (à la radio dans sa chambre) un Japonais qui prédisait la fin du monde pour demain (03 novembre 1982) !! Il paraitrait même que depuis des siècles et des siècles on a annoncé cette date pour la fin du monde parce que les neuf planètes sont alignées et il y a risque de collision. Si ça devait arriver (bien que ça puisse aussi faire comme en l’an 1000, ne l’oublions pas), ce serait super si c’était le matin : je pourrai me jeter dans les bras de mon pion. Ça serait vraiment super parce que je n’ai vraiment plus aucune envie de vivre cette vie de con, et si je meurs dans les bras de mon pion, ce sera la mort rêvée. Je crois aussi que j’aurais aimé que mon journal soit connu, et aussi toute ma correspondance depuis mon plus jeune âge (depuis que j’ai commencé à envoyer des missives) (mais bon, de toute façon il y en aurait peut-être pas assez, vu que je connais pas beaucoup de gens à qui écrire). On peut pas tout faire, dans la vie. En tout cas, vivement demain matin! Ça serait vraiment cool que la fin du monde arrive maintenant, ça nous éviterait toutes ces interros de merde qu’on a cette semaine ! (Remarque, ça serait un peu con parce que finalement j’ai vachement bien révisé. En plus je ne voudrais pas mourir avant d’avoir vraiment fait l’amour) (avec quelqu’un comme mon pion de préférence). Serais-je encore vivante demain, là est la question…

Mercredi 03 novembre 1982 !!
Eh bien oui, je suis encore là et tout le monde l’est aussi ! Mince, ça aurait mis un peu d’ambiance et si on avait survécu, moi, ma meilleure amie, Jean-Noël et aussi le pion que ma meilleure amie aime bien, on aurait refait le monde (et puis il y aurait eu le grand Jacques d’Alertez les bébés, et le mec de Gaby, aussi. Et peut-être même à la rigueur, Philippe, mon gros bourge d’ex-amour caché.) Et maintenant c’est foutu, tout est foutu. C’est vraiment naze.

04 nov.
19h19 (!!!)
Cette nuit j’ai rêvé de mon pion : des élèves attendaient dans le couloir devant la salle d’interros et mon pion était là aussi. Je lui ai dit « Bonjour » et je me suis approchée pour l’embrasser et c’est LUI qui m’a embrassée. C’est lui qui m’a embrassée ! Il m’a fait plein de bises sur chaque joue, ensuite c’est moi qui lui en ai fait plein, et pour vraiment finir l’apothéose : il m’a embrassée sur la bouche tout doucement ! Jamais je n’oublierai ce rêve !
J’aime rêver de lui car c’est la seule occasion où je le vois faire autre chose que marcher dans les couloirs avec des cahiers d’étude à la main. Je sais qu’il habite à la grande ville du coin, mais moi je n’y vais jamais, de toute façon.
Remarque ça serait super fastoche, en stop.
Je vais en parler à ma meilleure amie.
Avec lui j’aimerais vraiment aller plus loin que juste les rêves : il peut tout me faire.
Quand est-ce qu’un garçon va enfin tout me faire ?!?!?!

05 nov
J’en ai super marre, du club théâtre ! C’est un comble pour moi qui adore le théâtre mais je trouve que c’est un peu nul ce qu’on fait, toute cette impro qui mène nulle part.
Est-ce que je suis en pleine contradiction ? Peut-être, oui. Mais en fait je ne crois pas (parce que je pense que ce tumulte dans ma tête est normal) (et aussi parce que les autres membres de notre groupe sont exactement d’accord avec moi).
J’espère que ce n’est pas le mal de ma génération. J’espère que ça passera vite et que ça laissera la place à quelque chose de mieux.

Lundi 08 nov
17h17 (!!!)

Moi : Salut
Lui : Salut. (Et il m’embrasse quatre fois sur les joues !)
Moi : Tu as du pot de partir tout de suite !
Lui : Ouais mais je reviens à midi. Je reviens quand tu pars.
Moi : Je sais !
(Sourire de sa part)
Moi : Salut
Lui : Au revoir.

Quel échange ! C’était merveilleux ! Je ne vis plus qu’à ses heures !

Mercredi 10 nov, je sais même pas quelle heure il est et je m’en fous
Météo intérieure : nuageux, mélancolique et maussade
Météo extérieure : je m’en fous
Avec ma meilleure amie les relations sont de plus en plus fades et j’en ai vraiment marre de devoir rester au lycée le cul cloué sur une chaise à noter des conneries toute la journée. Et en plus, après, il faut les apprendre par cœur. Et on doit supporter ces nazes de profs et leurs grimaces pathétiques devant nous, pauvres potaches. Ils pourraient pas se renouveler un peu, non ? (Remarque, ces derniers temps le prof d’histoire a fait une nouvelle trouvaille : il fait joujou avec ses clefs, ce gros déb.)
Faut dire que ma meilleure amie ne comprend rien au nouveau chanteur que j’ai découvert et qui est un caméléon avec une voix qui hypnotise et une beauté d’une ampleur incroyable. Elle comprend pas pourquoi je craque complètement devant tant de grâce rock’n’roll, et moi je comprends pas comment elle fait pour pas comprendre ! Elle comprend pas non plus pourquoi maintenant je dis à tout le monde que je m’appelle Ziggy. Des fois elle est vachement arriérée, carrément tartignole.
Je me suis acheté un badge de lui, au marché. Et cet été je vais faire les maïs (c’est un terme technique, ça veut dire travailler dans les champs de maïs) pour pouvoir m’en acheter d’autres (des badges de lui) et aussi des posters. Il a la super classe (même si c’est pas sa meilleure période, en ce moment, côté chansons) et une grande maitrise de son corps (il fait du mime !) (et aussi de ses cordes vocales, évidemment) (et il a une voix et un regard imperturbables).
Il est lui-même et ça devrait être un modèle pour tout le monde. Les parents non plus, ils comprennent pas (mais ça c’est normal. Mais ma meilleure amie, c’est pas normal. D’ailleurs je crois même que mon père, il comprend MIEUX que ma meilleure amie !) (Je commence à me demander si c’est vraiment ma meilleure amie si elle comprend pas ça…)
Cette nuit j’ai rêvé de lui : j’étais à son concert. (Je l’avais écouté très tard et m’étais endormie avec sa musique alors j’en étais totalement imprégnée) (comme imbibée). Je me souviens que je regardais surtout ses grandes jambes, longues, minces. Si j’avais du fric, j’achèterais le bouquin sur sa vie et au moins tous ses 45 tours. Faut absolument que je fasse les maïs, cet été. ABSOLUMENT ! Et je garderai de l’argent pour aller le voir en concert où qu’il passe, même à Paris s’il le faut, et je le verrai évoluer sous mes yeux émerveillés et ce sera la consécration.
Une fille du lycée m’a dit qu’elle comprenait parfaitement bien que j’ai perdu trois kilos depuis que je l’ai écouté pour la première fois, parce qu’elle, elle, a eu 40 de fièvre, le jour où elle a découvert son groupe de hard rock préféré. Elle est vraiment super. Elle m’a dit qu’un jour j’irai chez elle et on se maquillera comme son groupe de hard. En plus, elle est d’accord avec moi pour dire que La soupe aux choux, c’est un drame social, alors que ma presque ex-meilleure amie, elle trouve que c’est le meilleur film de science-fiction français. En plus, cette fille, elle m’invite même à aller manger une pizza en ville et c’est la première fois que je vais au restaurant toute seule ! Avec elle, c’est pas du tout comme avec mon ex-meilleure amie. Avec elle, on a vraiment des vraies discussions et on fait des trucs de femmes.

Samedi 11 décembre, 21 h
Hier soir il y avait un super concert d’un grand groupe de hard à la grande ville d’à côté. Tout le monde du lycée y est allé, même les fils d’ingénieurs, même Philippe mon ex-amour caché. Certains y sont allés en train et certains super parents ont livré leurs cargaisons de jeunes pour ensuite aller au cinoche pendant la durée du concert et ramener leurs bambins et leurs copains et copines at home. Et moi, je suis restée chez moi comme une nulle puisque j’ai des parents nuls. Justification : le hard est une musique de voyous, il y a toujours des bagarres pendant les concerts, et de la drogue aussi. N’importe quoi. Ils connaissent même pas la chaleur qui nait, la communication qui se crée au sein du public : tout le monde se parle, tout le monde est réuni dans un même culte universel, celui de la musique, aucune ombre ne peut salir cette atmosphère de communion. Merde, c’est pas possible d’être aveugles et bornés à ce point-là ! Lâchez-moi la grappe, putain de merde !!

23h15
Du coup ce soir j’ai regardé un concert de Simon et Garfunkel à la télé.
C’était à Central Park à New-York.
Quand je pense que jamais je ne parlerai ni ne verrai des gens comme eux…quand je pense que jamais je n’irai à leur concert, que jamais je ne connaitrai tous ceux qui y étaient et je pleure pendant que tous les autres du lycée sont au super concert (et si ça se trouve, mon pion aussi).
A un moment de la soirée, j’ai cassé un verre sans le faire vraiment exprès.
Je crois que c’est un signe.
Du coup j’ai gardé le gros morceau qui s’est détaché et je l’ai mis discrètement dans ma poche.
J’ai essayé sur mon index : ça marche. Alors j’attends minuit pile pour essayer sur mon poignet.

Minuit pile
Ça y est, c’est décidé, j’essaie.
Merde j’ai la trouille alors j’y vais d’un coup sec et …meeerde ! Ça maaaarche ! Ça fait maaaaal ! Putain ça saigne, en plus ! Et ça tache tout mon journal intime parce que j’écris en direct ! C’est trop con, c’est super naze !

Meunier, tu dors
Ton moulin, ton moulin
Va trop vite.
Meunier, tu dors
Ton moulin, ton moulin
Va trop fort.
Ton moulin, ton moulin

Va trop vite.
Ton moulin, ton moulin
Va trop fort.
Ton moulin, ton moulin
Va trop vite.
Ton moulin, ton moulin
Va trop fort.

5.
L’été entre les deux premières années universitaires, à l’heure où l’ultime semestre s’était clôt de saine paresse et que pointaient les envies d’aventures, elle partait.
C’était le temps des mauvais bagages tôt pliés, sacs à dos rafistolés ou vilaines valises; ancêtres de celles à roulettes et manches télescopiques savants. L’époque des bagages bricolés dans lesquels sa toute fin d’adolescence entassait maladroitement jeans troués, tuniques indiennes et essences de patchouli dont se badigeonner le cou. Elle s’appliquait également ce parfum à l’intérieur du poignet, en faisait le signe que son corps sortait de la chrysalide enfantine pour naitre à une autre étape de son évolution. Femme en bourgeon, elle devenait.
Celle qu’elle serait bientôt, se parfumerait derrière l’oreille et au creux du poignet de fragrances bien plus complexes et onéreuses. Elle les choisirait poivrées, qui attireraient tous les museaux. Mâles ou femelles.
Ses modèles changeront, elle reconnaitra des traces rock’n’roll jusque dans certaines grandes bourgeoises. Elle aura acquis l’évidence que le monde est poreux et que ni misère ni bohème ne sont exemptes d’intolérance fratricide. Elle aura depuis longtemps pris en absolu modèle le brushing parfait d’une actrice talentueuse et très tenue dont l’apparente froideur la fascinera. Cette femme-là concentrera à elle seule toute la féminité à la française. Avec les années, on verrait son corps révéler une imposante charpente que les kilos et l’affaissement naturel des chairs trahiraient. Elle avait cependant toujours été là, cette solide charpente de terrienne bellement incarnée. Elle était d’une élégance têtue, capable d’arrêter sa voiture au hasard d’une route départementale de campagne pour y chercher un paquet de cigarette qu’elle ne trouverait jamais. C’était scène de film, certes, mais on sentait bien que tel scénario était possible dans la vraie vie de ce monstre sacré par le peuple.
Un vieux taiseux de place de village finirait par lui rouler une clope de ses doigts gours, bourrus et abimés par le labeur des champs et la mécanique agricole. Il ne jouerait en définitive cette scène pas plus qu’elle ne le faisait. Le duo serait dans la justesse simple de l’existence qui s’exprime hors du diktat des conventions. Cela nous parviendrait car ce serait filmé, voilà tout, devenant LA scène dans laquelle on la connaitrait le mieux. LA scène où l’on comprendrait notre attachement intime à sa personne. Elle ne joue pas à l’actrice, il ne joue pas au paysan, ils sont vrais gens. D’ailleurs il ne sait pas qui est cette femme en face de lui, qui patiemment attend la fin de son ouvrage. Elle n’a donc pas besoin d’être autre chose qu’elle-même.
Il devra s’y reprendre à plusieurs fois, tellement ses doigts se sont gonflés aux exigences d’un quotidien qui vous épluche la vie ainsi que les mains; celles que l’on râpe au labeur et dans lesquelles cracher sert autant au courage qu’à faire en sorte que le bois de la pioche ne glisse pas avant que le travail soit achevé. Et cela dure, et cela dure de vraies longues minutes pour emprisonner, régulier, le tabac dans sa feuille de papier.
Le résultat est enfin là, un peu de guingois, cylindre boursouflé ainsi que les doigts pâteux qui ont fini par l’engendrer. Pour sa confection, l’homme rustre n’a pas un instant hésité à donner de lui-même, salive comprise. Il a passé et repassé sa langue sur le papier. Le processus qui en faisait craindre l’accouchement impossible donne cependant naissance à une cigarette, et les doigts de la star prennent le relais, reconnaissants de la peine prise à confectionner le cadeau qui partira en fumée. Cela a pris plus de temps à faire qu’à accepter, aucun mot superflu n’a été échangé. C’est sobre, sincère, presque muet. Effort de l’un, plaisir de l’autre sont donc sobres, sincères et presque muets. Elle tire sur l’épais tabac gris. La blonde fume du gris et c’est un plaisir qui se mérite car le feu s’éteint si elle n’y travaille pas. Effort permanent et odeurs acres, le mythe vivant y travaille à hauteur de ce que le vieil homme a œuvré pour lui faire sa clope. On est loin du duo racé des Prédateurs de Tony Scott et pourtant c’est beaucoup plus rock’n’roll.
Elle prendra bientôt source sur ce modèle-là, la fraiche étudiante; sur l’élégance du silence en toute circonstance. Mais elle ne le sait pas encore. Pour le moment elle crache sur ce genre de grande bourgeoise, elle est encore adulte en herbe, graine de femme qui se croit déjà arrivée au summum de sa féminité. Elle en boude donc fièrement le cliché, emprisonnée dans l’inévitable tunique indienne et la paire de jeans savamment usés. Le patchouli à la naissance de son long cou est appliqué bien trop bas pour troubler un nez qui viendrait fébrilement se coller à sa joue pour une bise amicale espérant davantage. C’est derrière l’oreille, qu’elle posera bientôt l’effluve qui émeut, mais pour l’heure elle n’est pas tout à fait au point. Pour l’instant, elle est juste prête à engloutir la terre entière dans l’enthousiasme idiot et la prétention touchante qui sont encore les siens. Elle apprendra bien assez tôt à les ravaler et à se nourrir de compromis plus ou moins digérés, plus ou moins digérables. Pour l’instant la jeune femme, c’est moi.

Fin de la première saison.
Le reste du roman est écrit, il cherche éditeur, éditrice.

Les Saisons de Lili : Épisode 11

11.


© 2020 : Anne Vassivière

Octobre encore, 1982 toujours
Que c’est bon d’être vivante ! Ma tante nous a amenées à un merveilleux concert à la grande ville du coin, moi et ma meilleure amie (ma cousine est en voyage scolaire à Londres, cette merdeuse, parce qu’elle va dans l’école privée de notre petite ville). Il y avait plein de gens du lycée au concert et je suis certaine qu’il était là aussi, mon pion. (Mais j’ai eu beau le chercher partout des yeux, il y avait tellement de monde que je ne l’ai pas vu. Mais c’est sûr, c’est évident qu’il était là, c’est pas possible autrement.) On avait des places chères et on était sagement assises au tout début des gradins. Le concert a commencé, super, et puis comme il y avait tous les jeunes devant la scène (debout), nous (moi et ma meilleure amie) on avait une folle envie d’y aller aussi. C’était comme un appel irrésistible. Finalement on a craqué quand il a commencé à jouer notre chanson préférée, Le seigneur des Baux, parce que là, c’était trop. Ma tante a accepté qu’on descende, et nous, on a dévalé les escaliers sans demander notre reste pour aller communier dans la danse avec les autres jeunes. Et aussi pour voir le chanteur de près. Pour le regarder jouer, chanter, sourire, danser… on a sauté par-dessus les chaises, on a enjambé les barrières et c’était parti mon kiki ! On a presque marché sur les gens et on est allées vers lui dans un même élan de solidarité ! Arrivées là-bas, le rythme nous a endiablées, ça a été un défoulement complet jusqu’à épuisement. C’était tellement bon de sentir mon corps bouger et transpirer contre celui des autres dans ce même élan merveilleux. Et quand les chansons étaient plus tristes, on s’asseyait tous pour mieux rêver séparément et tous ensemble. Le chanteur n’est pas beau mais une telle force se dégage de toute sa personne ! (Comme mon pion.) Ses attitudes, sa voix, sa musique, sa présence chaude, tout ça m’a fait plein de trucs physiques. A la fin, tout le monde a allumé des milliers de briquets. Nous, on n’a pas pu parce qu’on fume même pas, c’est nul. On n’a pas pu faire pareil mais c’est clair, la prochaine fois qu’on va à un concert on s’achètera un briquet chacune. Et la prochaine fois qu’il repasse en concert ici, j’irai le voir, même toute seule, c’est une question de vie ou de mort !
Il a chanté pendant trois heures, on l’a rappelé et il est revenu chanter pendant une heure supplémentaire. A force de danser et de gigoter dans tous les sens, j’étais aussi crevée que lui. La différence c’est que lui il buvait, et pas nous. Et même à un moment il a arrosé les premiers rangs tout devant la scène pour les rafraichir. Quelle générosité, il est vraiment super !

(Je me demande bien ce que le chanteur fait à cette heure-ci, maintenant qu’on est rentrées chez les parents après une demi-heure de route avec ma tante. Il dort certainement alors je crois que pour mieux le retrouver je dois m’endormir aussi avec ce délicieux gout dans mon cœur qui s’en étonne encore.)

Octobre 82, suite
La fête m’habite encore et je danse dans ma tête toute la journée.

Octobre 82 encore
Voilà que l’envie de parler du concert me reprend : c’était un rythme tellement fou et entrainant tellement tout le corps ! Je sentais des farandoles dans tous mes membres : ça partait des pieds et ça remontait à mon bassin. C’était effréné. Tout, la danse, les lumières, tout était effréné. (Il y avait même des espèces de fumées.) C’était comme un retour aux sources du Moyen Age et toutes ses folies mystérieuses. A la fin, je n’avais plus de pieds, plus de mains ni de tête mais un cœur gros comme ça, plein de ses notes, de sa flûte, de sa guitare, de son violon diabolique et de ses gestes fins et amples. De la fête, quoi ! C’était merveilleux de sentir le courant qui passait dans tout mon corps. Je veux que ma vie et mon corps soient toujours comme ça, toujours dans cet état-là : dans la joie et la communion fraternelle !
Tout ça, ça me donne envie de faire des choses avec mon pion (de faire l’amour ou un truc comme ça). Mais je n’arrive plus à revoir son visage distinctement dans ma tête. Ni son visage ni le reste, d’ailleurs. C’est vachement frustrant !

Lundi 18 octobre1982
Météo extérieure : soleil dans la journée
Météo intérieure : soleil toute la journée et même toute la nuit !

Cet après-midi est à marquer d’une pierre blanche : mon pion m’a souri. Vraiment ! D’un sourire franc et malicieux. Je l’ai enfin vu de plus près et (évidement) ses yeux sont bleus et très beaux. J’aimerais tellement lui dire quelque chose, mais quoi ? (Il doit me trouver un peu naze, mais tant pis.)

Jeudi 20 octobre 1982
Météo extérieure : très beau
Météo intérieure : faux beau temps/ soleil trompeur (Soleil cherche futur comme dans la chanson de Thiéfaine, ce génie incroyable qui a tout compris à la vie.)
Quelque chose de génial est arrivé ce matin ! (Ça va sembler bien peu de chose pour un si grand bonheur mais tant pis, c’est cette minute de bonheur extrême qui compte.) (Car enfin, c’est vrai, ça n’a pas duré très longtemps et du coup, maintenant je retrouve ma puérile tristesse. C’est une tristesse affreuse qui me ronge de dedans et je sens que sous ses attaques, je pars dans les rêves les plus fous. C’est de l’ennui, oui, c’est ça. J’ai trouvé le mot juste : c’est l’ennui de la solitude alors que je suis faite pour être à deux. L’ennui comme une interminable pluie fine qui tombe sur la rue, les toits. La grisaille des nuages qui crèvent. L’ennui me creuse et je sens le vide me gagner. Parfois je me morfonds tellement fort au fond de moi-même, que je sens qu’un jour, un triste jour j’y resterai pour toujours. Ça craint.)
En tout cas ce matin mon pion m’a fait signe de la main et c’est ça, mon moment de bonheur intense de la journée ! (Et même de la semaine et du mois !!) Il faisait très beau, le soleil était là et tapait (pas comme en plein été bien sûr, mais beaucoup pour la saison quand même). Ah, l’été… c’est merveilleux (mais en y pensant bien, c’est super affreux car je ne le verrai plus et je ne suis même pas sure qu’il sera encore là à la rentrée prochaine. Affreux, affreux, affreux…NOOOON !)

Vendredi 21 octobre 82, 21 h
Météo extérieure : pluie pluie pluie
Météo intérieure : orage
Je viens d’apprendre un truc dingue par ma meilleure amie : elle a parlé de mon pion à sa grande sœur (celle qui est partie dans le sud pour ses études et qui est revenue aujourd’hui pour les vacances). Elle s’est marrée quand ma meilleure amie lui a parlé de moi et Jean-Noël parce qu’elle est sortie une fois avec lui quand elle était au lycée et lui aussi ! C’était il y a trois ans et elle était saoule. Il parait qu’il est tout maigre quand il est tout nu, qu’il se came à mort, qu’il n’est pas très intéressant, qu’il est très superficiel ! Merdre alors, de quoi elle se mêle, celle-là ? De toute façon elle est moqueuse et c’est rien qu’une mauvaise langue. Je n’ose pas le dire (à part à toi, bien sûr, Journal) mais je l’aime pas du tout cette fille, même si c’est la grande sœur de ma meilleure amie. Elle est vraiment pas chic du tout.
C’est dingue, dingue, dingue. J’ai du mal à en croire mes oneilles (mais ça expliquerait sa maigreur, sa dégaine planante, sa démarche cool, ses yeux bleus plutôt étranges). Je savais qu’il était maigre mais je n’avais pas pensé qu’il pouvait être pourri par la came et être si peu intéressant… La méchante sœur a dit qu’elle avait même fumé un joint avec lui et que ça lui a rien fait, à elle !
Maintenant que je sais ça, est-ce que je vais faire des cauchemars avec plein de mecs tous nus et camés à mort ?!
En tout cas il m’a fait oublier la « maladie Daniel ». Maintenant, le virus a changé, c’est Jean-Noël qui m’a atteinte, et lui seul détient le vaccin pour y remédier (même si la conne de grande sœur de ma meilleure amie lui crache dessus).
Merdre de merdre ! Peut-être qu’il était pas dans son état normal, quand il m’a souri… Peut-être qu’il venait de prendre un joint… Finalement c’est peut-être qu’une espèce de zonard nul ! Tout s’écroule encore une fois dans ma vie amoureuse.
Même jour, 22h
J’ai décidé que cette information n’a aucune valeur, vu qu’elle vient de la méchante grande sœur de ma meilleure amie, et j’ai aussi décidé que de toute façon je m’en fiche et contre fiche, qu’il soit drogué ou pas !

Samedi 22 octobre 82, ou plus exactement dimanche 23 octobre 82 car il est minuit et demi (ou plus)
Météo extérieure : nuit dégagée
Météo intérieure : étoiles étoiles étoiles
Jean-Noël
Jean-Noël
Jean-Noël…
Jean-Noël, Jean-Noël, Jean-Noël !

Lundi 24 octobre 82
Météo extérieure : stable
Météo intérieure : variable
Vu de près, ses yeux sont vraiment très beaux, vraiment très bleus, d’un bleu vachement clair et terriblement charmant. (J’y suis très sensible. Je ne sais pas si je l’ai déjà dit, Cher Journal, mais les yeux sont très importants pour moi. Les mains aussi, d’ailleurs. Chez mon pion, tout cela est réuni dans un mélange étrange et fascinant.)
Il ne m’a pas du tout l’air inintéressant, bien au contraire. Et comme avec ma meilleure amie on a décidé que notre devise serait Qui ne risque rien n’a rien, je me lance (parce qu’après mures réflexions avec ma meilleure amie, j’ai trouvé un sujet de conversation imparable : les cours de gratte !).
Par contre, ça n’a pas donné ce qu’on espérait :
Moi : Bonjour. Excuse-moi, est-ce que tu donnes des cours de guitare ?
Lui : Ah…non. Je n’en joue pas.
Moi : Ah bon, je pensais…
Lui : Il y a d’autres personnes qui en donnent. Par exemple Michel, je crois.
Moi : Oui, c’est vrai, je sais que Michel en donne mais j’avais pensé que peut-être… Bon ben …tant pis…merci.
Et je lui tourne le dos pour partir (déçue et blessée). Et là, je l’entends qui me dit « Salut », un Salut vraiment chouette qui a l’air de dire « A bientôt. Ce serait bien de se revoir un de ces jours ! »
Sa voix est tellement agréable ! Il est tellement gentil, vraiment chic ! Ça m’a donné des fourmis dans tout le corps mais au fond du ventre.
Ma meilleure amie regardait la scène sur un côté discret du lycée et elle m’a dit (et je sais qu’elle parle toujours franchement) qu’il avait eu l’air émerveillé. Quant à moi, je trouve que c’est un mot un peu fort. En tout cas on est d’accord pour dire qu’il faut continuer sur cette lancée et on a fait un plan d’attaque pour demain : je vais commencer par lui dire « Salut », ensuite je m’arrangerai pour le re croiser, et je lui dirai « Bonjour », et ensuite pour la troisième apostrophe je lui dirai « Ça va ? »
(Je me demande quand même si je ne devrais pas carrément lui dire « Salut, ça va ? « )
J’espère qu’un jour heureux je pourrai lui raconter que cette petite question « Est-ce que tu donnes des cours de guitare ? » était le maquillage subtil qui cachait une envie vachement plus profonde…Peut-être même qu’un beau jour je pourrai lui lire les parties de mon journal qui lui sont consacrées. Je pourrai aussi lui dire que je m’ennuie dans ce foutu bahut à la con et aussi dans ma vie à la con. Je suis sûre qu’il me comprendra, surement que lui aussi, il trouve que sa vie est naze. On pourra écouter du Thiéfaine ensemble.
Il doit penser que je le drague un peu, peut-être qu’il trouve ça marrant. J’espère qu’il se moque pas de moi avec les autres pions. (Je crois pas. C’est pas du tout son genre. Il est pas comme ça, pas du tout du tout. C’est un chic type, ça se voit tout de suite. Son intérêt pour moi est tellement discret que ça veut clairement dire qu’on peut lui faire confiance à 400 %, c’est évident.)
Et si je me faisais coller un mercredi après-midi ? Ça ne devrait pas être très compliqué. (Merdre de merdre, faut pas que ce soit mercredi prochain parce que j’ai des tas d’interros la semaine qui arrive et je n’ai pas encore annoncé mon dernier 03/20 en physique aux parents.) Je n’ai encore jamais été collée mais il faut le faire pour lui. Comme une grande preuve d’amour qu’il sera le seul à comprendre.
Ou alors faudrait boire de l’eau de Cologne du Mont Saint-Michel juste avant de le croiser et hop, s’évanouir dans ses bras !

Jeudi 28 octobre 82
C’est pas si simple, finalement, de se faire coller. Je sais pas trop comment m’y prendre. C’est peut-être plus facile à faire, le coup de l’eau de Cologne que j’ai gardée de ma Mémé bien aimée…

A suivre…

Les Saisons de Lili : Épisode 10

10.


© 2020 : Anne Vassivière

Septembre 1982 (je te préviens, Journal, je suis grande et je ne vais plus t’appeler par ton prénom et je ne vais plus appeler les jours par leur nom non plus. Quant à l’heure, ben, j’ai décidé que ça n’a désormais aucune espèce d’importance vitale non plus.)

Maintenant je suis au lycée et maintenant c’est…bof. J’en ai marre comme avant, je crois. Après tout, c’est toujours pareil. Surtout partout où on est censés bosser. Enfin, c’est quand même un peu mieux. Légèrement mieux. Tout est relatif, chacun le sait, puisqu’au final, tout craint du boudin.
Maintenant quand je passe devant les grilles du collège, j’éprouve une haine farouche pour tous ces connards qui nous y ont fait chier pendant quatre ans et je suis bien contente d’en avoir foutu le camp. Au lycée, au moins, la cour est super parce qu’il y a des bancs en bon état (j’entends par là que l’on peut s’asseoir dessus), des pelouses sur lesquelles on peut se vautrer et des sapins qui sentent bon la forêt et auxquels on peut s’adosser tranquillement. Les garçons ne courent plus pendant la récré comme des idiots, et puis il n’est pas choquant que quelqu’un ou quelques-uns s’assoient au beau milieu de la cour. On est libres, c’est vraiment la liberté. En plus, sur le goudron de la cour sont inscrits des trucs vrais et bien mérités contre les cons de l’administration (et certains profs bien craignos), du genre Carso est un facho etc… Ces marques ont été masquées mais on les voit quand même malgré tous les efforts faits par le troupeau administratif : on ne peut pas éternellement faire taire quelqu’un (et encore moins un groupe de jeunes qui dit la vérité).
Du point de vue boulot, la classe de seconde tronc commun est dure dure parce qu’en maths on a le programme de C, en français, celui des A, en sciences éco, celui des B, en biologie, celui des D… Pas mal pour faire son choix pour la classe de première, mais pour moi c’est tout vu : ce sera A ou rien. Je me fais chier en maths et en physique et c’est rien de le dire. Je suis allergique à ces cours-là même si j’aime bien la prof de maths. Avec son chignon choucroute on dirait une vieille petite souris blonde aux yeux bleus. Elle a au moins 35 ans. (C’est celle qu’on avait aussi en 3ème, celle dont le mari s’est fait manger par un crocodile, la pauvre). En plus, maintenant elle fait cours devant des agités qui ne la respectent pas, alors quand elle écrit au tableau elle se déplace avec un petit miroir qu’elle pose sur le porte craie à mesure qu’elle avance dans sa démonstration. Y a presque que les fayots de fils d’ingénieurs de l’usine du coin qui l’écoutent. C’est ceux qui pleurent pour de vrai quand ils ont que 18/20 aux contrôles. Véridique ! (Sauf qu’il y en a un parmi eux que j’aime depuis toujours, c’est Philippe, mon amour caché depuis la sixième. Je suis sûre que lui, il est très différent dans son for intérieur.)
On est censés être l’élite des classes parce que on a pris allemand première langue et latin (et aussi pour la crème des crèmes genre Philippe mon amour caché, grec.) Moi, je veux faire de la phylo et du dessin parce que j’aime bien griffonner (sauf que les parents m’ont dit que c’est pas un vrai métier.) Je pourrai peut-être être prof de dessin. Mais quand la mère de Philippe m’a demandé ce que je voulais faire plus tard, je lui ai répondu journaliste, en espérant qu’elle me mépriserait moins que si je disais prof. En tout cas aucun risque que je devienne militaire ou flic.

Encore septembre 1982
Quand ma petite sœur (qui est maintenant au collège) commence plus tôt que moi le matin, elle me réveille pour que j’ai le plaisir de me rendormir encore une heure ou une heure et demie (ça dépend de mon emploi du temps). Et quand c’est moi qui commence avant elle, je fais pareil et elle fait pareil.

Octobre 82
Merde merde merde et remerde : je me suis fait dispenser de gym (j’ai dit à ma mère que j’avais mal au ventre parce que j’étais indisposée : le tour était joué ou presque et de toute façon c’est pas la faute à dommage, parce que la prof est une vraie facho, et franchement, elle peut crever, celle-là !). Je me suis fait dispenser de gym pour voir si mon pion préféré était en étude et il y est pas. C’est une espèce de nana moche et tout, qui est assise au bureau de mon pion. (Un vrai thon, un super cageot qui fait la gueule, en plus !) J’avais tellement espéré. Laisse béton. Heureusement j’ai amené mon journal pour me défouler dessus au cas où (parce que maintenant, il faut que j’y reste de 9 à 11, sauf si je vais faire des recherches au CDI).
Bref, mon pion est pion au lycée (comme son nom l’indique) et je l’ai tout de suite remarqué. D’ailleurs comment ne pas le remarquer : c’est tout à fait mon genre. Physiquement, au moins, puisque je ne le connais pas autrement (on m’a quand même dit qu’il est super féministe, et qu’en plus, l’apparence, il s’en fout, pour lui c’est la personnalité, qui compte. Exactement comme moi. C’est dingue !). Il n’est pas vraiment grand et il est maigre. Moi, j’aime pas spécialement les mecs maigres, mais là c’est différent. Quoi dire d’autre ? …Ah oui ! J’ai oublié l’essentiel : il a les cheveux châtains, frisés et longs. Je ne sais pas de quelle couleur sont ses yeux parce que je ne l’ai jamais approché de près et j’espérais l’apprendre en venant en étude ce matin. Je ne peux pas dire qu’il soit beau, non, il ne l’est pas. Mais comme c’est la personnalité qui compte, ça devrait aller parce que son allure est vachement cool, son air vachement planant, sa silhouette, son visage, tout quoi. Je le regarde à travers les vitres de la salle d’étude chaque fois que je peux mais jamais encore nous n’avons parlé ensemble. Je voudrais tant. Mais que dire ? Il a bien dû s’en apercevoir puisque lui aussi, fait comme moi : aucune parole, que des regards et même des sourires si petits que je les invente peut-être lorsqu’on se croise dans la cour. Il a une espèce de voiture assez pourrie, je le sais parce qu’un matin à 8 heures (un jeudi matin à 8 heures), je l’ai vu qui partait avec. Ou plutôt, dedans. Je crois qu’à ce moment-là il ne m’a pas vue, et ça, c’est vraiment super naze.
Comme on est presque à la campagne, il y a un internat dans notre lycée. Elles ont vraiment du bol, les filles qui crèchent à l’internat, elles peuvent le voir et discuter avec lui plus facilement que moi. (Je sais pas si les parents accepteraient que j’aille à l’internat… peut-être que je pourrais leur dire que je travaillerais vachement mieux là-bas.) En tout cas, je trouve que cette vieille bagnole colle tout à fait avec son personnage et l’effet qui s’en dégage. Il parle souvent avec des nanas qui ont l’air super sympas mais un peu prétentieuses et ça me fait plutôt chier parce que moi aussi j’aimerais parler de choses et d’autres avec lui. Je sais qu’il a des idées super. On s’entendrait super bien sur le féminisme et le fait que l’apparence n’a pas d’importance et tout ça. Et puis ce serait tellement enrichissant ! Hier, il avait un badge sur la poitrine, mais je n’ai pas réussi à voir ce que c’était.
J’ai encore oublié une chose qui a son importance : il porte des sabots et il a des jeans super serrés, ce qui fait ressortir sa maigreur et c’est très beau.
En ce moment, dans la salle d’étude, le soleil me caresse doucement, c’est le soleil du matin, orange, pas jaune ni rouge. Je suis en train d’écrire mon journal, je ne parle que de lui et j’aimerais qu’il me voie ainsi. Mais pas de Jean-Noël à l’horizon (j’ai appris son nom en questionnant des copines autour de moi). Elles m’ont aussi dit que j’avais toutes mes chances (mais ce n’est pas forcément ça que je veux). L’heure de 9 à 10 est déjà passée, peut-être qu’il va arriver pour la suivante, pour l’heure de 10 à 11. (Putain d’espoir !) S’il n’arrive pas dans 5-10 minutes, j’irai me dégourdir les jambes au CDI. Peut-être même que j’emprunterai un livre, qui sait ?
Je me demande jusqu’à quand il faudra patienter pour apercevoir sa frimousse s’il ne vient pas du tout aujourd’hui. Ce sera long et difficile. Et s’il arrive maintenant, qu’est-ce que je pourrais lui dire sans paraitre ceci ou cela ?!
Je regarde la pionne qui est assise sur sa chaise à lui, je l’efface, elle, et l’installe, lui, mon roi sur son trône. Il est là, j’en suis sûre, je le sens derrière moi, il me regarde. Je me retourne en forçant mes yeux à être super brillants. Pourtant il n’est pas là, il n’est pas venu. Et dire que toute la soirée d’hier je me suis fait chier à faire 22 petites nattes très serrées pour les défaire avant d’aller au lycée ce matin et que c’est pour ça que j’ai mis le réveil à sonner à 5 heures ! En plus j’ai mis une heure pour me fringuer ! C’est naze, ma vie…

A suivre…