Aux grands brûlés de la vie

Stéphane a 42 ans, il aime ses chiens, l’espace et le chocolat. Il a deux Rottweiler. Le plus sombre est vieux, il ne se lève pas toujours pour venir me saluer. Quand j’arrive le matin, je sens bien qu’il mesure son envie d’être caressé à l’aune de sa fatigue. Qu’il évalue si l’effort à fournir par ses vieux os vaut le plaisir des flatteries humaines. La réponse est souvent positive, mais il reste parfois le corps collé au sol et ne remonte vers moi que ses beaux et grands sourcils de star du ring finissant. Je me baisse alors jusqu’à ses yeux vitreux et lui parle tendrement en lui grattant le jabot. Plus je le félicite de sa gentillesse, plus la bave dégouline de ses grosses babines. Cela ne me dégoute pas, c’est ainsi. Quand je retire ma main pour boire le café et manger un gâteau avec son maitre, la manche de ma veste est toute gluante. Ce n’est pas grave, je lave ces tâches quand j’arrive au travail. Les fois où il trouve l’énergie de transporter toute sa belle chair animale et compacte jusqu’à mes caresses, je sens l’envie qui le dévore d’être à nouveau jeune chien fou. Il tente de jouer un peu, s’emballe à son rythme, lentement et brièvement. Je lui sais gré de cet enthousiasme puisque le mien est à sa hauteur si ce n’est en force, en tout cas en sincérité. Il n’est pas rare qu’emportée par notre élan commun je me retrouve ses deux énormes pattes posées sur le haut de ma poitrine, presque aux épaules, luttant pour ne pas perdre l’équilibre sous tant de poids. Il sait qu’il n’a pas le droit de faire cela mais il est comme moi, il ne résiste pas à une bonne accolade. Il a parfois même le temps de me lécher toute la figure avant que Stéphane ne le rappelle avec force à l’ordre. Jurassik obéit toujours au doigt et à l’œil à son maitre. Jurassik, c’est son nom. Il a déjà plusieurs fois ouvert sa gueule si grand qu’il a mis presque toute ma tête dedans. Pourtant je n’ai jamais vraiment craint qu’il me fasse du mal. C’est la surprise et l’inégalité des forces en présence qui me font reculer.
Le deuxième chien de Stéphane est blanc comme neige. Et molosse. Et jeunot. Quand son maître lui en donne la permission, tôt le matin et tard le soir, il court heureux sur toute la longueur du parvis de l’Hôtel de Ville. Gentil, jeune et impressionnant. Contrairement à Jurassik, Sam n’attend pas de me sentir toute proche pour me manifester son enthousiasme. Sam, c’est son nom. Il me voit de loin et trépigne jusqu’à ce que Stéphane l’autorise à venir à ma rencontre. Stéphane tient ses chiens et il a raison.
Un matin, Sam n’est pas là, il n’y a que Jurassik. Quand je m’en suis inquiète, je comprends que le sujet peine trop Stéphane pour approfondir : il évite mon regard et me fait une réponse incohérente. Cela se produit chaque fois qu’une grande émotion l’assaille. Il me dit « Sam est avec Brigitte Bardot. » et le répète trois ou quatre fois pour que je n’en parle plus. Alors ce matin-là on reste à boire le café en silence et j’abrège. Sam réapparait plus d’un mois après sa disparition soudaine et Stéphane se contente d’acquiescer à la question « Vous l’avez retrouvé ? ». Je n’épilogue pas.

C’était il y a une grosse année. Depuis, Sam a à nouveau disparu. Cette fois je n’ai rien osé dire. Cela fait maintenant six mois que Sam manque à l’appel.

Pendant trois ans j’ai rencontré Stéphane, ses chiens et sa passion pour l’espace des magazines que je lui achetais. Trois années quatre fois par semaine au petit matin quand le bitume devant le BHV le rendait à une nouvelle journée de solitude et d’errance. Si en sortant du travail à 19h je le voyais parfois déjà endormi blotti contre ses chiens, je savais qu’il avait eu une journée particulièrement difficile. Parfois il disait qu’il s’ennuyait, parfois que c’était dur, qu’il lui faudrait une domiciliation, le RSA. J’ai cherché des adresses, des associations, j’ai pris des rendez-vous, mais comme il disait que les Américains étaient en train d’acheter la ville pour y mettre des millionnaires et que son père avait rencontré sa mère au Kenya et qu’il allait parfois voir son oncle à Pierrefitte mais qu’il était trop vieux pour rester avec lui, que de toute façon il allait bientôt mourir, que son père était parti en Afrique pour Noël et ne voulait plus revenir à cause des Américains qui achetaient la rue et même celles autour et qui allaient bientôt arriver avec leurs milliardaires dans des tanks aux Champs-Elysées parce que sa mère était une bonne cuisinière mais que son oncle de toute façon allait bientôt mourir, bien sûr, il n’est jamais allé aux rendez-vous. J’ai fini par capituler. Certains jours j’ai fait des détours pour ne pas le rencontrer parce que je ne savais plus quoi faire ou dire. Il traversait tout Paris jusqu’à Denfert-Rochereau pour aller se doucher et changer ses affaires. Il y avait un casier où il gardait notamment la petite radio que je lui avais offerte. Il allait se doucher deux-trois fois par semaine mais parfois il n’était pas difficile de comprendre que le découragement le clouait à la crasse de la rue comme un Christ en croix. « Je suis à la rue. », me disait-il. La journée il aimait aller aux Champs-Élysées, il me disait « Vous connaissez ? C’est facile si vous voulez y aller : c’est tout droit. » Il lui fallait de bonnes chaussures, il marchait beaucoup, y compris la nuit.

Et puis cette année, quand je suis revenue de mon été ailleurs, je n’ai pas retrouvé Stéphane. Je ne saurai jamais ni le début ni la fin de son histoire. Je sais seulement que je ne l’oublie pas plus que je n’oublie les autres accidentés de la vie que j’ai rencontrés :

Bernard, rue Montmartre, qui ressemblait tant à mon père, qui s’est senti partir deux fois, l’engourdissement de la mort de froid. Qui, après des années sous les porches au temps où ils n’étaient pas barricadés de codes, s’est vu attribuer une chambre par une association et avait peur « de ne plus savoir vivre entre quatre murs ».

Marie, rue Montgolfier. 25/30 ans, difficile à dire, des yeux bleus à se damner, une beauté de crasse qui accumulait les immondices dans son coin contre la grille d’une aération. Une fille de la DASS qui criait parfois la nuit sans qu’on l’agresse. Dont l’esprit avait basculé mais qui voulait des magazines d’histoire. Qui s’était fait raser la tête à l’hôpital.

Hans, allemand d’un âge avancé. Devant le magasin Rayon d’Or, rue du temple. On parlait en allemand et en anglais. Il avait été ingénieur et avait tout plaqué, je n’ai pas réussi à savoir pourquoi. Une ex-femme et deux grandes filles en Allemagne. Il savait qu’il était grand-père mais n’avait jamais vu sa descendance. Il est resté là 5 ans, 6 ans peut-être, je ne sais plus. Il a dû être amputé d’une jambe à partir du genou. Puis de l’autre. L’hôpital lui avait donné un vieux fauteuil roulant. Un jour la police lui a confisqué sa petite malle en fer, il a fallu tout racheter. Sa famille ne savait pas où il était et il ne voulait pas qu’on recherche ses filles. Il disait que c’était trop tard et ne voulait pas se laisser convaincre du contraire. Il ressemblait au Père Noël, je l’appelais le Père Noël.

Assen, Rom de Bulgarie. Rue Réaumur. Il avait été électricien dans son pays, puis chauffeur de bus et puis plus rien, la rue à Paris. Sa « Madame » venait parfois de là-bas en bus, un mois ou deux dans la petite tente qu’on avait achetée. Il repartait parfois. Quand il revenait il disait toujours « Trop difficile. Bulgarie pas bon pour Rom. » Assen avait le cœur en sang quand il parlait de la Bulgarie. Je m’y suis rendue bien plus tard et j’ai vu les villages Roms. J’ai compris Assen.

Maria, la petite Rom de 12 ans. Vive, drôle et débrouillarde comme si elle en avait 20. Elle dormait rue de Belleville avec ses parents. Elle est restée là 2 ans. Parfois elle allait dormir dans la petite caravane de son oncle en grande banlieue, mais seulement quand il faisait très froid parce qu’ils étaient 10, dans la caravane. Elle se débrouillait très bien en français, elle était même allée à l’école quelques mois. Elle est montée une fois chez moi pour m’aider à porter des sacs de vêtements à donner aux parents et elle a cassé trois choses en cinq minutes tellement elle touchait tout ce qu’elle voyait. Un matin, la petite famille n’était plus là.

Aurèle, Roumain, peut-être 40 ans. Des yeux incroyables qu’il fermait la nuit à même le sol des marches de l’église Saint-Gervais. J’ai dû commander une tente, il n’y en avait pas en magasin. Il a fallu attendre 10 jours pendant lesquels je voyais bien qu’il ne croyait plus en ma promesse. Je n’oublierai jamais son regard quand j’ai apporté la fameuse « cort », le seul mot roumain que je connaisse. Au début nous communiquions par mimes. Puis par dessins. Très tôt le matin je déposais du café près de sa couche. Nous avions convenu d’un recoin où il me laissait ensuite le thermos vide. Il cherchait du travail, en trouvait parfois sur des chantiers. J’ai vu son visage se tanner aux rigueurs de la rue pendant 4 ans. Parfois il était malade, avait de la fièvre. Ou mal aux dents. Il avait trouvé une canne à pêche et faisait la manche avec, ça faisait sourire les passants. Son fils était en Angleterre. Comme Stéphane et Assen, quand Aurèle parlait de son fils, de son pays ou de sa condition, il détournait le regard pour le lancer le plus loin possible de la souffrance. Et moi, je regrettais de lui avoir poser une question. Il me demandait des nouvelles de mes enfants. Il me disait toujours « Bon courage ». Au début, je crois bien qu’il pensait que ça voulait dire « Au revoir. » Il est parti faire l’ouvrier agricole en Espagne.

Et puis il y a tous ceux et toutes celles dont je n’ai jamais su le nom. Ce que j’ai vécu avec eux, ma propre pudeur le tait même à moi-même. Parmi ces anonymes frères blessés, il y a le géant croisé somnolant sous la neige sur un banc, pieds nus dans des chaussons de papier d’hôpital. Colosse que, par le plus incroyable des hasards, je chausse auprès d’un petit bazar à proximité. Il parle un français de toute beauté, utilise un vocabulaire précis et recherché. Deux ans plus tard, je retrouve le colosse près du métro Saint-Paul. Comment ne pas le reconnaitre ? Je vais à lui, lui rappelle l’aventure du banc. La qualité de son merveilleux français, son phrasé appliqué me confirment que c’est bien lui.

Et puis il y a tous ceux et toutes celles auprès desquels je n’ai pas su aller, leur misère était trop impressionnante et je n’ai pas su.

© 2021 Anne Vassivière

« L’antidote pour la peur, c’est de voir l’autre comme soi-même. »

Barbara Hendricks

Finis ton Assiette !

C’est la joie, c’est les vacances, la délivrance du joug urbain. On prend la route des promesses au tout petit jour pour éviter le troupeau motorisé qui rentre et sort de Paris comme un chien rendu dingue par la porte toujours ouverte. On est dedans alors on veut être dehors. On est dehors alors on veut être dedans. Le premier jour des vacances, on s’en fiche pas mal, de tout ça, nous, tout ce qu’on veut c’est filer réveiller la petite maison pour qu’elle nous réveille à son tour.

En arrivant on remet le coucou en marche. Son balancier rythme nos jours chômés. On l’a importé d’Autriche en Auvergne, c’est notre exotisme faussement local préféré. On en voulait un vrai véritable, un a qui on remonte les poids en forme de pommes de pin. Pas un automatique, chez nous, on se targue de fuir toute vulgarité. Un que l’on félicite d’être à l’heure même avec ses dix minutes de décalage s’il fait trop froid, s’il fait trop chaud. La maitresse des lieux a pris l’habitude de le remercier chaque fois qu’il sort de sa boite ouvragée pour coucouter l’heure. Elle est sympathique et un peu niaise, la maitresse de maison. Ici, dans sa petite villégiature bon marché aux allures de chalet, elle a l’illusion ravie de remonter le temps plusieurs fois par jour.

Dans la voiture, on a refait le monde entre deux chansons massacrées à tue-tête, on a bavé sur le cousin bidule et la cousine truc, on a refait l’éducation ratée du fils de la voisine machin. La mère, on n’a pas trop osé y toucher maintenant qu’elle est trop vieille pour que les attaques restent décentes même dans son dos. Heureusement, la brume nous a tus à plusieurs reprises, on a jeté les armes de nos insupportables prétentions au pied des collines baignées par la naissance du jour, on a capitulé à la mystique du paysage.

Et puis, arrivés aux lacets de la montagne où se niche la petite maison des vacances, on s’est retrouvés coincés derrière un camion de bestiaux. Pas d’échappatoire possible. On n’allait quand même pas risquer nos vies humaines pour doubler, se tuer pour une bête, ça aurait été le comble ! On a donc dû se résoudre à regarder ces masses de chair bringuebalées dans le camion. Petit à petit on en a deviné le poids qui lutte pour garder l’équilibre au moindre freinage, à la plus fine accélération, à toutes les courbes traitresses de le montagne. On a fini par sentir ces masses aux nasaux chauds et fumants, ces flancs qui ne sont pas encore lots de côtelettes en promotion. Par les sentir et les ressentir. On n’avait pas le choix, on était coincés en tête à queue forcé. Ne nous mentons pas, on a bien tenté de faire diversion en allumant une radio savante mais le cœur n’y était pas, il avait filé pulser avec les flancs des bêtes. Il n’était pas si sec qu’il puisse échapper à la douceur de leur pelage fauve qui se soulève à la respiration. Des êtres sans prétention, pas même celle de vivre longtemps, ni de vivre pour soi-même. Je ne sais pas si ces bêtes ont conscience qu’elles sont de bons jambons, de bonnes bavettes ou de gouteux tartares. Je ne suis même pas certaine qu’elles t’en voudraient de payer une fortune au restaurant pour manger les parties les plus intimes de leur veau. Les veaux que l’on jette vivants du ventre de leur mère à l’abattoir puisqu’on les tue même gestantes. Ce que je sais, c’est qu’au près, elles ne sont pas viande. Et peut-être même que dans le camion non plus, car elles sont sans jugement. Elles nous regardent sans questions, avec pour seule arme la douceur fatale des yeux animaux.

Dans les abattoirs on n’écorche pas seulement les vies animales, on écorche aussi celles des femmes et des hommes qui doivent tuer à la chaine pour survivre. Je n’ai pas l’expérience de cela, je ne sais que rencontrer les bêtes dans les prés et croiser leur regard à travers les grilles des camions qui vont à l’abattoir ; je n’ai su que lire A la ligne de ce cher Joseph Ponthus-Le Gurun et écouter Mauricio Garcia Pereira et ses camarades dans le documentaire Les damnés, des ouvriers en abattoir d’Anne-Sophie Reinhardt. Mauricio a eu le courage de quitter le travail qui le faisait vivre et le tuait à la fois, d’autres ont fait le choix courageux de rester. L’abattoir de masse ne massacre pas seulement les bêtes. Nos frères et sœurs ouvriers payent le prix fort pour que les animaux finissent en barbecue entre voisins dégueulant de politesse et qui vont discrètement empoisonner ton chat parce que tu as trop tardé à tailler l’arbuste qui dépasse de 20 centimètres sur leur terrain.

En allant régulièrement à la campagne, j’ai emmagasiné des kilomètres de regards de bêtes. Comment tuer quelqu’un qui te regarde ? Les bêtes d’élevage n’ont pas droit à l’au-delà que l’on confère à nos chats les mieux aimés, et l’on doit nier leur regard pour les livrer à l’industrie de la mort systématique.

J’entends d’ici La Fontaine conclure : Alors quand tu as un morceau de ce regard au bout de ta fourchette, aie la décence de finir ton assiette.


© Peinture 2005 : Frédéric MATHIEU

Une île

A la fenêtre de Juliette, une cigarette fume un poète et cela n’étonne personne puisque nous sommes à La Louisiane, hôtel mythique et bien vivant de Saint-Germain-des Près. Par-delà la marquise en contrebas, que Miles Davis escaladait pour rejoindre son amoureuse en des temps où cette affection attirait l’insulte, le croisement avec la rue de Buci déverse une heureuse cohue humaine. Amis, passants, touristes fraichement revenus à Paris et Germanopratins amoureux de leur quartier sont tous en verve sous le tendre auspice d’un soir d’été indien.

Photo : Noémie Volz

A l’intérieur, le bel ovale qui sert d’écrin au poète à la fenêtre, reçoit les rires déversés par l’étroit couloir de l’hôtel. Car il y a fête ce soir-là, et les esprits sont bienheureux. Juliette Gréco est à l’honneur, dont nous saluons silhouette et regard profond sur les photographies de son amie Irmeli Jung et de Georges Dudognon, vêtements et souvenirs ont été gracieusement prêtés à Guilaine Depis par Julie-Amour Rossini, petite-fille de la grande Dame. Bertrand Matot est venu en voisin passionné présenter son tout dernier ouvrage, Paris Bohèmes (Parigramme), Jean-Marc Dos Santos, chanteur de la rue Mouffetard a offert sa voix à l’amicale assemblée.

Le couloir jusqu’à la chambre est particulièrement étroit, comme la porte de certains lieux saints est basse… pour que le visiteur se souvienne de ce qui le dépasse. Ainsi que le bâtiment labyrinthique dans son ensemble, ce couloir est…une porte. On y chemine donc un par une, au compte-goutte, sans se précipiter. Seul l’enthousiasme respectueux est admis ici. Entrés dans la chambre 10 en conscience, on peut alors devenir drôle de trio exerçant sa joie à reproduire la scène photographique au-dessus du lit de la Dame mythique.

Photo : Bertrand Matot
Photo : Anne Vassivière

A l’entresol, une jeune femme réveille le piano qui feignait de dormir pour qu’elle le caresse, crocodile du Nil des comptines, clin d’œil à Albert Cossery, le Sphynx qui vécut là 56 ans. Pourquoi diable vivre à l’hôtel, me direz-vous ? Si les raisons en furent longtemps financières, on ne peut aujourd’hui réduire son attrait à des considérations matérielles. En nous accueillant, La Louisiane nous donne non seulement accès à nous-même, mais nous ouvre également la porte intime du temps. Le lieu est simple, il bannit l’accessoire qui d’ordinaire nous dévore, on s’y resserre sur l’essentiel. Le choix luxueux que nous faisons en y séjournant est celui d’une île secrète au milieu du grand bain des rues agitées alentour. On y séjourne conscient du mille-feuille du temps, et de soi-même. La Louisiane est à la fois un lieu nomade et solidement ancré, qui laisse la place à la plus belle expression du hasard. L’arc de cercle de la chambre 10 est tendu vers tous les possibles, l’accès à la salle de bain est également courbe, qu’une porte de bois massif aux couleurs chaudes épouse, magnifique. Cette voute céleste répond au balcon de la chambre 76 où Miles Davis jouait et composait. Pourtant La Louisiane n’est pas à la rue de Seine ce qu’un mausolée est aux allées du Père Lachaise. Ici, les fantômes sont vivants et les vivants savent être de bons fantômes, qui conversent pour une soirée, une nuit, un mois, une année ou une vie. C’est le désir, qui fait tenir les murs de La Louisiane.

Le capitaine du vaisseau est aujourd’hui Xavier Blanchot, 4ème génération à barrer le beau navire. Il est resté ouvert au plus fort de la crise sanitaire, a vu ses 80 chambres afficher complet à la sortie de la tourmente, preuve de l’attachement fort aux lieux. Il résiste encore et toujours à l’embourgeoisement qui ferait virer de bord l’esprit qui lui tient à cœur de perpétuer. La Louisiane n’est pas un décor. Dans un quartier dévoré par la spéculation immobilière, elle reste abordable et humaine, elle accueille notamment des femmes à la rue.

« La marge, c’est ce qui tient la page. » Jean-Luc Godard

* A venir, Hôtel des infidèles, exposition de photographies d’Etienne Daho par Nicolas Comment.

** Avec les fantômes vivants d’Eric Poindron, Antoine de Payrat, Anne Vassivière, Julien Cendres et Noémie Volz

Rage et courage

Je pense souvent à mes amies artistes qui refusent de sacrifier leur art pour vivre une vie matérielle plus facile. Celles qui suivent ce chemin exigeant et solitaire contre vents et marées, celles qui ne veulent pas en démordre. Le mot courage me vient alors à l’esprit, qui n’exclut pas la peur à dompter suffisamment pour ne pas renoncer. Je pense à mes amies artistes car elles doivent la plupart du temps avoir de la volonté pour davantage que leur propre personne, pour leurs enfants, notamment. Bien sûr, le courage n’a pas de genre, j’ai des amis artistes qui en font également preuve au quotidien.

Puisqu’il est question de cœur dans ses divers aspects, je tiens aujourd’hui à vous présenter une gracieuse trinité d’amies artistes, modèles de ténacité inspirée et inspirante.

(c) 2021 : Geneviève Baudoin

***Geneviève Baudoin est diplômée de l’Académie Charpentier et des Arts Décoratifs de la rue d’Ulm, mère de deux enfants et grand-mère de six, compagne enjouée et amie enthousiaste. La couleur est son royaume depuis près de 60 ans, qui jamais ne l’a trahie. Elle connait les flux et reflux de la vie d’artiste autant que ceux des eaux entre Belgique et Fontainebleau où, avec enfants et époux, elle a fini par amarrer sa péniche de marinier. Son embarcation baptisée Amour donnait lieu à d’improbables scènes de badauds criant « Amour ! » sur son passage. La vie de peintre est comme la batellerie, particulière.
« C’est le chemin qui m’intéresse, le faire. Pas besoin d’avoir étudié, on reçoit directement, j’en suis toujours émerveillée. Si une peinture résonne juste en moi, alors elle vibre pour autrui. Parce qu’elle est vivante. «
D’où tient-elle cette force de création ? Des fleurs. Et cela n’a rien de mièvre.
« Les fleurs sont mes maitres. », explique-t-elle.
Elles ont pour Geneviève la puissance du miracle, même fanées.
« Les fleurs concentrent les couleurs d’une façon incroyablement puissante, mais elles se méritent. Au moindre changement de lumière, elles refusent de se donner. Il faut être délicate avec elles. Surtout celles qui ont le col souple et qui se tournent vers la lumière. Particulièrement les anémones, que j’appelle mes petites danseuses ».

C’est à une disciple des fleurs que je dois cette référence à la rage : quand je parle courage à Geneviève, elle me répond rage. Ses toiles sont douces, mais n’ont rien de tiède.

***Clara Breuil a de multiples talents. Plasticienne, auteure, elle a d’abord été danseuse, puis comédienne-chanteuse. Inconstante ? Non, bien sûr que non, c’est tout le contraire. Clara est la constance incarnée. Elle est simplement mue par une persévérance et une détermination à explorer sa propre vie par le prisme sans fin de l’art. Si elle sort des cadres, ce n’est ni par refus, ni par bravade, c’est par pure vitalité. Perpétuelle exploratrice, Clara est incapable de faire taire son cœur qui bat si fort. Et, oui, c’est parfois compliqué, pourquoi nier que ce genre de sensibilité ne fait pas d’une vie, un long fleuve tranquille ?

Je me souviens lui avoir appris que Breuil signifie ruisseau, elle y a reconnu une évidente correspondance avec la vibration de sa personne. Clara Breuil, ruisseau clair qui vit et se bat, qui a les pieds sur terre pour mener sa barque. La clarté, forme de courage.

Clara n’a aucune lâcheté devant la fragilité, devant l’épreuve, devant sommets et abîmes du cœur amoureux ou artistique.
« La vie est escarpée
Mais c’est avec des escarpins
Que je l’arpenterai.
»
La légèreté de Clara n’est pas inconsistance, c’est la plus belle des politesses à la vie. La gaieté est une forme délicate du courage.

(c) 2021 : Clara Breuil

***Katia Baron peint comme elle respire, presque sans y penser, sauf que… sauf que cela a été une décision. Katia était vierge de peinture, elle a changé de vie, de ville, d’emploi. Elle n’a pas eu peur, portée par l’évidence. Sa détermination, sa sérénité par rapport à cette révolution l’étonnaient elle-même. Elle a dû affronter remarques acerbes et ricanements car, autour d’elle, la plupart des gens n’y voyaient que lubie irresponsable. Or c’était l’exact contraire : l’honnêteté envers soi-même est une véritable responsabilité. Un risque aussi.
Rien à voir avec les hormones, Dieu merci, épargnons-nous cette pénible réflexion. Katia a ressenti la nécessité d’une autre vie à réaliser, elle a eu le courage d’engager tout son être dans cet acte.

« Aujourd’hui encore, je ne regrette rien, je suis vivante, jouisseuse des moindres découvertes que mon travail me donne.
Peindre n’est pas un don, c’est un travail de tous les jours. Ce sont des tubes éventrés, des pinceaux salis, des tabliers usés, des feuilles gommées, des nuits, des jours et des nuits…
Ma thématique picturale était évidente, la femme dans sa nudité, sa sincérité, sa sensualité de femme. Je me veux provocatrice, je me veux sur le fil, en équilibre, je me déshabille, me fiche des puristes, des académiques. Je m’affranchis des codes. J’ai toujours eu la conviction qu’une ombre me suivait, mon ombre artistique.
Une ombre tout en couleur
»

(c) 2021 : Katia Baron

Ces trois grâces ont en commun une gravité légère qui les honore et nourrit les amitiés sincères.

Que leur force extra ordinaire s’exprime avec l’ardeur du feu ou la bienveillance de la tendresse, la plupart des femmes que je connais mettent leur vitalité à déplacer des montagnes. En art ou dans d’autres domaines. Le courage n’est pas forcément spectacle de grand jour.
Ce qui me réveille en pleine nuit pour écrire, ce n’est pas le courage, c’est la rage. C’est Geneviève Baudoin, qui a raison. Les sœurs en création sont constellation.

Cohésion Massive

De juin à septembre 2021, Antoine du Payrat, directeur artistique, professeur de communication visuelle et ami, m’a sollicitée pour l’accompagner dans l’aventure de sa boite photographique. Il s’agit d’un bel objet de bois également appelé « street box camera« , combinant chambre photographique et chambre noire de développement. Antoine a baptisé la sienne « Chambre jaune » après l’avoir peinte de soleil.

En quelques mois, cette petite merveille a vu du pays : Antoine a promené son atelier photographique nomade de la mairie du 5ème arrondissement de Paris pendant le festival Quartier du livre, à l’estaminet littéraire L’Eurydice, 79 rue du Cardinal Lemoine, en passant par Boulogne, Le Havre et la Bretagne. La délicatesse d’Antoine a, sur le chemin, accouché de nombreux « portraits d’âmes amies », selon son heureuse expression. Il n’a pas limité ses photographies aux proches, il a eu la générosité de faire des portraits sensibles d’inconnus attirés par la magie de la boite et par la joie qu’elle génère. En voyant Antoine accueillir les prétendants au portrait et œuvrer à leur création, m’est venue l’évidence que sa Chambre jaune est une arme de cohésion massive.

Lors du décrochage/vente des portraits qui furent exposés tout l’été à L’Eurydice, Antoine, aidé par l’amie Anne-Laure Buffet, a pu récolter une somme conséquente dont il a fait don à l’association Culture du cœur. Le fruit de sa création va donc maintenant contribuer à l’égalité d’accès à la culture.

J’ai écrit le petit texte qui suit pour saluer la magie de son travail…

Ce lundi-là était habillé de gris, comme moi. Il y avait longtemps que j’avais renoncé à m’opposer au triste peuple du ministère en arborant pavillon plus coloré. Sur les portes vitrées du métropolitain, je me regardais jour après jour devenir la petite souris laborieuse que je finissais par croire avoir toujours été. Personne ne m’attendait au travail ou à la maison, pas même un chat mal léché qui m’eut donné à frémir un peu. Je ne fréquentais pas âme qui vive davantage que moi, d’ailleurs, qu’y avait-il à vivre ? 

En vingt ans de vie parisienne, on pouvait compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où j’avais osé bouder par inadvertance les couloirs des transports communs. J’avais une connaissance fonctionnelle de la ville qui convenait à ce que j’envisageais d’une vie urbaine dont toute flânerie était inutile.

Et puis ce lundi-là, plus de métro, la ville se réveille en grève.

Je chausse de vilaines baskets pour me rendre au travail. Dans un sac plastique, je cale mes escarpins entre mon parapluie et mon déjeuner. J’envisage l’itinéraire pour me rendre au plus vite jusqu’au ministère.

Je me perds au premier tournant, j’ai tourné trop tôt dans la grande rue bien droite. Je ne connais pas ce carrefour, les rues qui en partent sont trop étroites et tordues. En plus, elles sont pavées. Heureusement que je ne porte pas de talons aujourd’hui. Va falloir choisir au petit bonheur la chance. J’enquille la troisième à droite, je n’aime pas les chiffres pairs, ils sont trop ronds et peu francs. Je n’aime pas le petit bonheur la chance non plus. Je serre les poings d’un cran supplémentaire dans les poches de mon imperméable, j’y trouve le trombone que j’aime tordre en marchant. La semelle de mes chaussures amortit le bruit des pierres, tant mieux. Je n’aime pas les pas qui claquent, c’est le comble de la vulgarité et la plupart des femmes du ministère s’y laissent aller pour faire croire qu’elles travaillent dur.

Je croise un pigeon mal en point qui me regarde, idiot.

Au milieu de la petite rue courbe, un son. Pas mécanique, pas complètement musical mais honteusement doux. Qu’est-ce qu’un son aussi étrange vient faire là ? Je décide que ce n’est qu’un vulgaire bruit et accélère l’allure.

Le soir au coucher, la douceur du bruit se rappelle à moi. Peut-être demain repasserai-je par la petite rue courbe…

J’emprunte à nouveau la petite rue. J’entends le son étrange exactement au même endroit que la veille et il m’accompagne jusqu’à l’embranchement suivant. Le soir, je cherche en vain à définir de quoi il s’agit, et je m’endors en l’évoquant.

Il est encore là le lendemain : cette fois il vient à ma rencontre et son chuchotement m’accompagne sur deux rues. Ce n’est ni un chant ni une plainte, c’est vraiment fin et délicat. Doux. Presque marin. Avec sac et ressac. Roulis.

Pendant plusieurs jours d’affilée ce son m’emboite le pas, le détour que je fais pour le rencontrer chaque matin me fait arriver en retard au ministère et cela m’est égal. J’y passe également sur le chemin du retour. La grève est terminée mais je n’ai plus envie de rentrer dans les boyaux nauséabond de la ville. Le huitième jour, le son et moi formons des pas de deux sur les pavés qui roulent comme des galets en bord de mer. Chaque nuit je m’endors dans ses bras. Il me porte comme une marée. Je jette le vieux trombone martyre de ma poche, je le remplace par un coquillage qui attendait au fond d’un tiroir qu’une main le caresse.

Je vais à la rencontre de mon ami le son même le week-end, même quand je ne vais pas travailler. J’ai pris l’habitude de m’asseoir sur un banc de la petite rue courbe pour me baigner tranquillement dans ses bras.

Une vielle dame qui promène son chien m’aborde, en verve. Elle me conseille d’aller faire un tour à la mairie de l’arrondissement, un cabinet de curiosités y a été installé par un poète depuis une dizaine de jours. On peut même s’y faire photographier à l’ancienne et gratuitement, me dit-elle. Je n’aime ni les curiosités ni me faire tirer le portrait, alors je l’écoute poliment en me promettant de surtout éviter la mairie. Je fais diversion en lui parlant de la récente grève des transports, elle me rétorque qu’il n’y a eu aucune grève depuis un an…Troublée et ne parvenant pas à me défaire de l’ancêtre bavarde, je prétexte un rendez-vous pour m’éclipser et file droit dans la rue courbe. Dans ma hâte à fuir, je débouche face à la mairie. Le gentil son qui s’était tût avec la logorrhée de la dame reprend de plus belle. Il est plus distinct et plus doux que jamais, plus envoûtant que dans la petite rue courbe, il me prend par la main et me fait passer le seuil de la mairie. Je suis, docile et charmée. En haut du grand escalier d’honneur un fort des Halles me propose de découvrir son Cabinet de Curiosités tandis qu’un homme à crinière et barbe marines m’accueille d’un franc sourire. Ce dernier est occupé aux savants réglages d’une étrange boite jaune. Je l’entends qui explique à ses modèles d’un jour qu’il s’agit d’un appareil photographique portatif appelé « Chambre Afghane », et qu’il l’a rebaptisée « Chambre Jaune ». Un chapelet de portraits fraichement tirés sèche, accroché entre deux piliers.

Je reste dans un coin à discrètement observer le manège autour de la mystérieuse boite et son superbe capitaine de vaisseau. Le son ne m’a pas lâchée et m’enveloppe plus fort que dans la petite rue courbe où il m’a trouvée, plus fort que sur les pavés où nous avons valsé. Ici, en haut du grand escalier d’honneur, le son, je baigne dedans. Je suis presque à son noyau. Je suis si près que je pourrais me dissoudre de bonheur : le son émane de cette boite étrange, il y niche et c’est de là qu’il est venu me chercher. Pourquoi suis-je la seule à entendre ce bruit doux et marin ?

Tous se sont subitement envolés, peut-être pour le déjeuner. Restée seule, je m’approche de la Chambre Jaune et y colle mon oreille pour entendre pulser le cœur du son chéri. Sa source est là, lovée au sein du beau cube de bois. Je ferme les yeux d’aise.

Quelqu’un approche, je devrais partir mais je reste collée contre le jaune soleil de la boîte. Le son est si mélodieux, joue contre joue avec la chaleur du bois ! J’en ressens l’incomparable douceur et glisse un œil dans l’orifice pour explorer l’intérieur…J’y vois une myriade de personnes assises sur une plage, celles-là même dont le portrait est en train de sécher en haut du grand escalier d’honneur. Parmi elles, je reconnais le poète du Cabinet de Curiosité. Leurs joyeux bavardages se mêlent au vent marin pour former le son divin qui m’a sortie de ma torpeur. Quelqu’un approche, je ne veux plus faire machine arrière, je ne veux plus d’un monde gris : je me laisse glisser dans la Chambre Jaune pour rejoindre la joyeuse troupe du capitaine – photographe et son ami, le curieux poète…

La campagne me rend mon corps

© Anne Vassivière, 2021

Dès que j’arrive à la campagne j’ai un corps, MON corps. Après des mois sans personne pour venir la contrarier, l’herbe a poussé haut et libre tout autour de la petite maison des vacances et il faut se frayer un chemin avec sacs et valises de l’été. Ça pique, ça empêche, ça réveille le corps, ça lui confirme qu’il est arrivé là où il existe pour lui-même et pas pour être regardé. La serrure de la porte d’entrée est un peu dure, il y a longtemps qu’elle n’a pas servi, elle est à réapprivoiser. Pénétrer dans l’antre se mérite juste assez pour marquer le passage physiquement. On fait ensuite claquer les volets pour réveiller le lieu et annoncer en fanfare au corps qu’il peut se déplier après les heures de route. On est encore dans l’excitation des derniers kilomètres, le cœur est tout pincé du dernier tournant, celui qu’on préfère parce qu’il nous offre le premier aperçu de la petite maison au lion de pierre qui nous regarde arriver. Le dernier est le premier, ce n’est guère original. Alors, quand on descend de la voiture, le cœur est haut dans la poitrine, presque dans la gorge ; c’est sa place et il y restera durant tout le séjour. Si on l’oublie par mégarde, il suffira que le volcan d’à côté nous regarde droit dans les yeux pour se souvenir qu’on est là pour être un corps simple et miraculeux. A Paris, j’aime Notre-Dame, j’ai le bonheur de la voir de chez moi, mon cœur bat quand je la regarde mais ce n’est pas le même cœur, c’est celui qui contemple les bâtis. A la campagne tout est actif, même les nuages conversent avec le relief. Aucun nuage ne se pose sur Notre-Dame.

© Anne Vassivière, 2021

Depuis nombre de tournants avant le dernier-premier, on a ouvert les fenêtres de la voiture. C’est à ce moment-là que le corps comprend qu’il va vivre un mois de liberté. L’air est le premier à nous accueillir, il nous pique ou nous enivre pour nous rappeler que nous existons vraiment. Oui, l’air existe autant que le corps. On le boit par tous les pores. Les premières heures, on se demande comment on a pu oublier qu’il est davantage que la simple respiration de survie en ville, qu’il est nourriture qu’on ne voit pas, qu’il a une odeur, des odeurs, des saveurs.

J’ai un corps de 55 ans non sportifs, mon ventre a porté deux enfants et ne se rend plus à aucune injonction de fermeté, mes seins forcissent tandis que mes bras flasquent, ma peau plisse un peu partout, elle s’affine et se fragilise. J’ai 55 ans dans une ville capitale où j’obéis à l’injonction d’être parfois élégante et toujours présentable, où le statut social élevé acquis par certains hommes vieillissants les maintient désirables contrairement à moi dont la fraicheur n’est plus. J’aime la ville, je ne m’en plains pas, j’apprécie d’y être sexisée si je le souhaite, je constate simplement qu’on y est un corps contraint, qu’en tant que femme on est à la fois dans le corps et à l’extérieur du corps en raison de l’évaluation quasi permanente de notre apparence. Nous avons toutes plus ou moins intégré cette exigence esthétique nous poussant à l’auto-évaluation narcissique de nous-même, à la jalousie morbide et à la critique d’autruie. Je ne dis pas qu’il est impossible de faire un autre choix. Il me semble que pour les grandes citadines de ma génération un vrai choix est difficile mais que les adolescentes et jeunes adultes d’aujourd’hui s’en démarquent heureusement.

© Anne Vassivière, 2021
© Anne Vassivière, 2021

A la campagne, mon corps est libre comme un corps peut l’être, il obéit à ses propres limites, pas à celles de l’esthétique normée. Il ne se fait aucun commentaire intérieur sur ce qu’il doit être, il transpire, il a la tignasse en bataille, ses ongles ne sont pas peints, son visage non plus, il se glisse dans ce qui simplement le vêt et a les chaussures pleines de terre. La vache qui le regarde ne le juge pas. Odorat, ouïe, toucher, vue et goût constituent son unique rose des vents.

Je ne prétends pas que les corps de femmes de la campagne y vivent un bonheur niais. Elles y rencontrent d’autres défis.

Que fait le corps pour passer d’objet à sujet ? Il coupe l’herbe, se courbature en débroussaillant jusqu’à cloquer, met des graines dans la terre, pioche et ratisse, il range les stères de bois, s’y éprouve le dos, il s’étire à la rosée du matin et frissonne à l’humidité du soir, il y reste la nuit tombée aux lueurs des bougies et les éteint pour regarder les étoiles, il espère celles à traine, il glisse dans les marches hâtivement creusées sur la petite pente pour accéder au fil à linge, il se relève, secoue les vêtements tombés et repart les étendre en bord de terrain, il se précipite les ramasser sous l’orage, toute la journée il sent l’odeur de l’air sur les vêtements qu’il porte, il court après chaises, table et parasols qui partent faire les fous avec la bourrasque, à partir de 23 heures il rentre à tâtons à la maison depuis le village, sans éclairage il trébuche et manque de tomber, il en rit, il va chercher le fromage à la ferme à pied, il fait le marché, bavarde avec les gens, croule sous les sacs de fruits, légumes, miels et confitures, il marche libre et sans talons, il s’écorche sur les chemins pierreux ou dans les ronces qui protègent leurs mûres en les éloignant du sentier, il est attentif et vivant quand le sol n’est pas bitume, que le chemin est courbe et accidenté comme la vie, il nettoie les chapelles secrètes et y oraisonne, il sort en pleine tempête rentrer en catastrophe le matériel volatile, il cuisine tout son saoul, il reçoit enfants, famille et amis tout son saoul, il récolte la mauve, le millepertuis, l’armoise et caresse les saponaires, il slalome entre les abeilles qui bruyamment butinent la lavande le long du chemin de la petite maison, il laisse la porte grande ouverte, fait sans cesse le chien de berger entre le dedans le dehors, il cohabite avec les mouches, il remercie le coucou de sonner l’heure inexacte pour cause de sensibilité au trop chaud au trop froid et on s’en fiche, il remonte son balancier et surveille le coup de vent qui sournoisement l’arrêterait, il salue les araignées qu’il croise la nuit et dont il a conscience d’être l’hôte, il fait du feu dans la cheminée et s’y rôti les fesses à loisir, il ouvre la fenêtre en grand pour humer l’encre de la pleine nuit, il regarde les montgolfières lui assurer au loin que la journée sera belle, il écoute les ânes braire et les cloches des vaches faire fuir les vipères, il court rentrer le linge fraichement étendu parce que le fils du fermier passe la faucheuse dans un nuage de terre rouge, il le voit s’arrêter en plein champs et attendre que le linge soit hors de poussière, il lui fait un signe de remerciement et bavarde avec lui quand ce dernier baisse sa vitre, il le voit ensuite se dépêcher pour terminer les bottes de foin avant l’orage, il partage sa satisfaction d’avoir bouclé son ouvrage à temps, il salue l’élégance dont le jeune homme a fait preuve, il marche, marche, marche, il ramasse du petit bois, il discute avec la chevrière, il caresse les chiens de ferme tout crottés et ne pas s’en dégoute pas, il va chercher l’eau à la source et ne boit qu’elle, peine à en transporter le contenant plein, il sue pour gravir, souffle et s’essouffle, a le feu aux joues et à la poitrine, les poumons qui brûlent à l’effort, il freine pour descendre, dévale comme il peut, regarde la jeunesse courir devant, faire des roues et grimper aux arbres, il demande aux ondines la permission de passer les petits guets de pierre, reçoit leur soins près des cascades, il se rebaptise sans fin dans l’eau fraiche des cratères …
Mon corps de campagne est encombrant ou miraculeux mais il n’est pas jugé.
La campagne me rend mon corps.

Sainte Fente

Il est dans le massif de la Sainte-Baume, un sanctuaire appelé grotte de Marie-Madeleine. La sainte y aurait vécu en ermite pendant les 30 dernières années de sa vie au 1er siècle de notre ère après avoir évangélisé la Provence.
La présence de moines y est attestée depuis le Vème siècle et la grotte n’a cessé d’être un haut lieu de la Chrétienté depuis. Papes, reines, rois et princes s’y sont rendus, Saint-Louis, Louis XI, François 1er, Catherine de Médicis, Charles IX, Henri III de France, Henri de Navarre, Charles IV, Louis XIV, Anne d’Autriche, Mazarin…

Révolution et Empire ont menacé le site, les Dominicains s’y sont réinstallés au XIXème siècle et on peut aujourd’hui séjourner dans leur hôtellerie au pied du massif. La grotte est la propriété de la commune voisine, moines et moniales prennent soin des lieux et des offices.

Celles et ceux qui ont fait l’ascension dans la fraicheur ombragée du chemin en trouvant les traces de sangliers particulièrement charmantes savent que la rudesse des derniers mètres de la montée nous force à cesser les bavardages, qu’elle nous prépare à l’inattendue. L’arrivée à la grotte elle-même se charge ensuite de calmer tout instinct réduisant les forces de la nature au bucolique. L’immense cavité taillée dans la roche nous tait pour de bon dans son évidence minérale ancestrale. On ne peut rester superficiel dans la matrice, elle nous remet à notre place dans la seconde où on passe sa porte : devenus ce que l’on est d’immensément minuscule, on n’y panique plus du silence. La pierre nue, l’humidité ambiante et l’évidence d’être dans des entrailles alors que l’on vient de grimper un massif, bouleverse et rassure. L’eau jaillissant de la source à laquelle on s’abreuve, la petite retenue qui clapote et le ruissellement des murs disent la vie, on comprend avec le ventre ce que les Dominicains en charge du lieu ont coutume de dire : « Marie-Madeleine n’est peut-être jamais venue ici, mais elle y est ».

Bien sûr, ce n’est pas tout. Le lieu abrite une autre cavité, plus profonde, plus humide, plus suintante, plus sombre, aux courbes noires et sans lumière aucune, le vrai ventre de la terre, la vraie matrice, celle où se côtoient vie et mort en terribles jumelles. Certains visiteurs ne voient pas l’accès de cette partie basse de la grotte principale, d’autres descendent les marches trempées qui y mènent et s’empressent de remonter, n’y trainent pas, en balayent l’implacable noirceur des yeux et, leur corps comprenant dans l’instant de quoi il retourne, remontent bien vite à la grotte principale qui les bercera de leur soudaine frayeur.
Dans cette ultime cavité, le fond se perd dans un noir oppressant, on étouffe visuellement, les poumons sont oppressés, le corps ne sait pas où trouver la ressource nécessaire pour demeurer là, même un peu. Car oui, cette cavité profonde remplie d’épouvante, c’est celle de la mort. Pas la mort philosophique. Dans cette fente-là, aucune négociation n’est possible, la mort ne bavarde pas. Ici, le symbolique meurt instantanément, il suffoque, il s’étouffe, il est renvoyé à la rhétorique, il brûle d’effroi. Car maintenant que les yeux se sont accoutumés aux ténèbres, ce que l’on distingue dans la pénombre, c’est une myriade de petites plaques qui pleurent au mur avec les suintements de la source : ce sont des prénoms d’enfants morts-nés.
Depuis 2015 seulement, l’Église a consacré un endroit du sanctuaire de la Sainte-Baume où confier les non-nés.

On ne ressort pas touriste de la grotte de Marie-Madeleine.

Bien sûr, ce n’est pas tout, c’est loin d’être tout. Il est une autre cavité dans le massif boisé. Une grotte naturelle et secrète sur son flanc droit, La grotte aux œufs, qui atteste que la montagne de la Sainte-Baume est sacrée depuis l’époque préchrétienne, qu’elle est de tout temps liée au culte de la fécondité, de la maternité, de la féminité.
Les femmes ayant accouché d’un enfant mort-né viennent enterrer la petite dépouille au-dessus de cette grotte discrète, d’autres en trouvent l’entrée pour y déposer des vœux de maternité en forme d’œufs. De Palestine à la Sainte-Baume en passant par les Saintes-Maries-de-le Mer, la bien-aimée du Cantique des Cantiques, l’apôtre des apôtres vielle sur toutes celles-là, les femmes, les mères, les non-nées, les à-naître.

Avec ou sans enfant, toutes les fentes sont sacrées.

© Anne Vassivière, 2020

Version Audio par la Liseuse Chantal Bidet

La terre natale ne cesse de m’enfanter

J’ai longtemps été ingrate envers ma terre natale. L’enfance jaillit et sautille, elle est étrangère au sur place, c’est son trait caractéristique et salutaire.

Au sein du pays qui nous a vu naître, on se sent souvent à l’étroit. L’adolescent étouffe partout et presque tout le temps ; le corps a poussé trop vite ou pas assez, l’esprit suffoque où qu’il regarde hormis ailleurs, le grand le beau le définitif ailleurs. On s’abreuve de Baudelaire matin midi et nuit, ce qui n’arrange rien. On a le sens de la justice suraigu. Je rectifie : on a le sens de l’injustice suraigu. On ne connait que deux vitesses : surexalté ou surdéprimé. C’est insupportable. D’ailleurs, on ne se supporte guère. Nos parents ne comprennent rien, notre vie est nulle et les gens n’ont pas l’air de s’en apercevoir, on est seuls au monde avec notre poète ou notre chanteuse préférée. Pendant les années collèges, on rêve du lycée. Arrivés au lycée, on s’ennuie tout autant. Fille, garçon et toutes les nuances entre s’exaltent et se découragent différemment mais avec belle ardeur. Rien n’est assez et tout est trop. On déplace des montagnes et la seconde d’après nous aspire dans des gouffres abyssaux. Heureusement qu’il y a la poésie, la musique, le dessin, l’écriture. Le sport, pour certains. Sans cela, la plupart des jeunes personnes n’arriveraient jamais à l’âge adulte.

Notre environnement immédiat est petit, commun, étriqué de banalité. On ne connait que lui sans le connaitre. En vérité c’est lui qui nous sait. Il attend que l’on parte ailleurs voir si on y est, puis qu’on revienne pour enfin le regarder dans les yeux. Ma terre natale a été patiente avec moi qui lui reprochais de n’être ni Londres ni Paris, encore moins New-York. Alors je suis partie à Paris, Londres, New-York. Et je suis revenue de l’ailleurs meilleur.

C’est à ce moment-là que j’ai compris où j’avais grandi et que j’ai pu me retourner sur moi-même pour continuer ma croissance : ma tête a enfin touché ses racines. Et a été touchée. Ce sont des racines de terre noire et d’eau vivante. Des racines d’herbes en cratères et ruines de forts châteaux. Des racines de pierre de lave cathédrale jusque dans la moindre grange. De peaux tannées de labeur au vent et de longs cils de vaches rousses. Aujourd’hui, ma tête mon cœur mon âme touchent mes pieds de lave, je suis enceinte de ma terre et elle me porte continuellement. La boucle bouclée tourne désormais sans faire de sur place, et la terre natale ne cesse de m’enfanter.

Ces éternels allers, ces éternels retours m’ont inspiré un roman dont je vous livrerai les premiers chapitres deux fois par semaine, comme un feuilleton de l’été.

Fronton de la Basilique Marie-Madeleine, Vézelay

Tours et Détours, Écrire c’est Traduire

(c) 2021 : Anne Vassivière

She measured me with snow a-melting
Left me to my own bones’company
Whining and burning emptiness
Shining of tears dried on my cheeks

Part last scorching all parts before
Old drama our turn
Though not acting an act
Though not singing a song

Bees and confidence fading with her
Night a-burning now that morrow no more
Broken cauldron of rebirth
Purple hours no more

Wavy hills monstered into unspoken peaks
Self-given field of rest no more
Rivers a-flowing eyes of mine
Haste of new beginning no more

Unlit mystery forever curled in pit
Unexpected guest of eternity
Wrinkled thoughts of caressed past
Her blue voice no more

Nighty nights unwelcome
Life of many a tide done
Solitude paces room of sorrow hands
Hungry hours feeding on sisters

Time has no fruit left to teach me
Wind listens
Denobled lady of silence
Wings gone with open window

The day I’m going to lose my mother
The truth and I will be one and lonely

Ce texte est né au fil de la plume et je n’ai pas compris de quoi il retournait en l’écrivant. Les deux dernières phrases sont arrivées quelques jours plus tard lorsque, ayant parlé à ma mère et la trouvant plus fatiguée qu’à l’accoutumée, j’ai saisi ce que le poème racontait. Le texte a jailli en anglais, j’imagine qu’en français, il me serait resté dans la gorge. La langue étrangère a filtré la pudeur, elle a agi en rempart à l’émotion que cette évocation générait.
Rassurons-nous, le jour dont je traite n’est pas d’actualité, je l’ai imaginé.
Je me suis ensuite prise au jeu de la traduction. Consciente que ma pudeur s’était réfugiée dans l’anglais, j’ai tenté de la mettre à l’épreuve de la langue maternelle : n’était-ce pas le sujet ? Voilà ce que cela a donné :

Une vie cadencée à l’élan des nôtres
Trois filles, sabliers de neige aujourd’hui laissés à la compagnie de leurs seuls os
La chambre n’est que vide et il geint, renifle et bombe le torse, le sale bougre
Sur nos joues de sœurs, des traces de vif argent refusent de sécher

Ultime scène du dernier acte, âtre des précédents
Notre tour est venu pour le drame ancestral qui brûle le temps dans les veines
Pourtant personne ne semble ni ne mime, vies et morte paraissent ce qu’elles sont
Nulle chanson fredonnée, aucun pas ne se danse, tout sang est figé

Les abeilles de ses yeux ont cessé le vibrato, où maintenant déposer nos confidences ?
La nuit crame son dernier matin
Le chaudron est fêlé, nos enfances en ont fui
Le pourpre se refuse désormais aux aurores cardinales des préambules
Des révérences orbées de la colline sont nées trois monstrueuses muettes
Les champs de nous-même resteront sans possible repos
Nos yeux à la dérive confluent et se jettent à la mère
Les lendemains qui pressaient ensablent à présent nos corps

Ce qui ne s’est pas dit, ne se dira jamais
Gouffre de l’éternité, demeure inopinée
Nos pensées parfois se rideront des caresses du passé
Et le bleu de sa voix minera nos refuges de silence

Trois vies de petites et de grandes marées
Plus de nuit assez noire pour savoir les bercer
Trois, chacune avec son chagrin qui va et vient dans ses mains
Les heures affamées se repaissent en tribu

Fruits du temps, vains et blets
Zéphir prêtant l’oreille
Notre dame a perdu son titre et s’est livrée au grand silence
Toute aile s’est envolée avec la fenêtre ouverte

Le jour où je perdrai ma mère,
La vérité et moi seront une et indivisiblement seule

(c) 2021 : Anne Vassivière

Si j’avais écrit ce texte directement en français, il aurait été totalement différent. Ce qui s’est dit, l’a été entre les langues, dans l’interstice de la pudeur. La traduction littérale s’est avérée impossible et j’ai dû louvoyer en tous sens pour expliciter ma pensée et éviter les contresens ; ce sont précisément ces contorsions qui m’ont amenée à approfondir mon travail.
Ce qui se dit dans une langue n’est pas transposable à une autre. Il ne s’agit pas seulement du sens mais également du son et de la forme. De la syntaxe aussi : je construis mon sentiment comme je construis ma phrase. L’anglais m’a ici permis de toucher autre chose. C’est en m’éloignant de ma propre langue que j’ai ensuite pu y revenir plus fort. Ici, il ne s’agit pas tant d’une traduction que d’une augmentation. La langue anglaise m’est chère mais pas intime, elle m’a permis de calmer la pudeur pour ensuite aller vers l’intime. Comme pour les gros mots, les mots orduriers que nous retenons sans difficulté dans une langue étrangère et que nous jubilons d’utiliser car ils ne résonnent pas en nous avec l’interdit qui génère de la gêne quand nous les prononçons dans notre langue.
Je suis traductrice même dans ma propre langue. Écrire, c’est la traduction infinie.

Les Saisons de Lili : Épisode 12

12.


© 2020 : Anne Vassivière

Vendredi 29 octobre 82
Je sais pas ce qui me prend mais j’ai encore envie de sortir avec Philippe, mon vieil amour caché qui le sait toujours pas (remarque, après toutes ces années, il s’en doute peut-être). Je pense que c’est parce que depuis qu’il est revenu des vacances il est tout bronzé et que ça fait ressortir ses beaux yeux verts. Moi, j’ai honte de jamais être bronzée parce que c’est comme ça que tout le monde peut le voir, que je pars pas en vacances. C’est vraiment un gros bourgeois de fils d’ingénieur, Philippe, mais, bon, personne n’est parfait, il parait. (Je pense qu’en fait je me sens seule, et qu’avoir un petit copain me ferait du bien. Je crois qu’en fait je m’en fous de Philippe, mon ex-amour caché. D’ailleurs il porte même pas de badge Solidarnosc. Le mien, c’est ma meilleure amie qui me l’a donné. Enfin, disons que je l’ai échangé contre ma broche Snoopy. J’accroche le Solidarnosc au niveau du cœur. C’est con, si j’en avais eu un autre, je l’aurais offert à mon pion mais bon je vais quand même pas trahir la cause et lui abandonner le mien, faut pas exagérer non plus ! Les mecs, on leur donne tout, notre cœur, notre corps, et eux, au final, ils s’en foutent pas mal. D’ailleurs je me demande si je l’aime vraiment à ce point, Jean-Noël. Parfois je me demande si je suis pas une espèce de Grand Meaulnes qui cherche son idéal amoureux dans la forêt. Si ça se trouve c’est même pas lui que j’aime, si ça se trouve c’est l’amour impossible, que j’aime.) (comme une âme sœur).
L’autre jour, y a une fille du lycée qui nous a proposé de la came, à moi et ma meilleure amie, mais ça coute vachement cher : 20 francs pour 1 gramme, 100 francs pour 5 grammes. Elle dit qu’avec 5 grammes on peut se rouler environ huit joints. C’est la même qui avait perdu son journal intime l’an passé et il parait que la personne qui l’a trouvé lui l’a renvoyé par la poste en ajoutant un mot : « J’espère que tu es sortie avec Pierre, finalement ! » Je n’ai pas osé lui demander si c’était vrai.
En tout cas, pour la came, de toute façon j’ai pas de fric.

Samedi 30 octobre 82
« Ce qui nous chatouille le corps et l’esprit, est le fantôme des araignées que nous avons tuées. » signé : Moi.

Dimanche 31 octobre 82
13h et il fait super beau, quelle merdre, il faut bosser : j’ai quatre interros cette semaine qui vient (dont une sur Ubu Roi, un chef d’œuvre absolu !!)
Salut !

Pareil mais 1 heure du matin,

Merdre, j’ai pas assez avancé dans mes révisions pour les interros.
Et si j’allais dans la cave pour me taper sur le poignet avec un marteau pour pas pouvoir les faire ?! C’est une putain de bonne idée! Ni vu ni connu. Peut-être même LA super bonne idée facile à faire !

Lundi 01 novembre 82
Météo extérieure : pluie
Météo intérieure : ben, forcément : pluie
Il est là, sous le préau. Sortant de l’ombre noire il est apparu et marche, comme dans mon esprit, d’un pas incertain. Il est entré dans le bâtiment et je suis seule dehors. Il aurait quand même pu venir me voir… Le voilà qui est apparu et pourtant il pleut maintenant sur moi et sur mon envie frustrée qui ne meurt pas et me ronge jusqu’au cœur qui expire peu à peu dans un immense soupir que rien ne guérit que sa vue mais qu’elle prolonge encore, toujours plus dur. Il pleut, il pleut…Il pleut partout …pour toujours… à jamais… Tout est naze…
Il faut vite que j’arrête de me déprimer…car voilà qu’à mon tour je pleure aussi… qu’est-ce que je suis nulle, de me démonter comme ça… maintenant j’ai froid alors je rentre dans le bâtiment… si je le regardais encore, sans doute que j’aurais plus chaud …mais je n’ose pas trop… parce que j’aurais l’impression de commettre une atteinte à son intimité. Dans la salle d’étude, je l’aperçois qui baille… c’est charmant.
Je ne voudrais pas qu’il croit que je le drague, c’est trop vulgaire. (Même si, d’une certaine façon c’est un peu vrai).

En ce moment je ne sais pas pourquoi, je vois que des heures bizarres, par exemple 11h11 ou 21h21 ou même des fois, 13h31 ou 09h09. Je sais pas trop si ça devrait m’inquiéter ou pas. Une fille de ma classe m’a dit que ça s’appelle des heures doubles et des heures miroir et que ça veut dire quelque chose. Ça veut dire que je suis en relation avec l’invisible. Elle est marrante, cette fille.

Mardi 02 novembre 82
18h
Aujourd’hui à 13h13 (!!!), pour la première fois de ma vie j’ai trouvé mon premier trèfle à quatre feuilles (au lycée) ! J’en ai même cueilli deux, donc ça fait huit ! Je pense que ça a une signification ici plus qu’ailleurs car je regardais mon pion en même temps!
18h20
Et si je commençais à prendre des cours de guitare avec Michel ?
20h02 (!!!)
Merde, depuis ce soir 20 heures j’ai peur de faire des projets parce que ma sœur a entendu (à la radio dans sa chambre) un Japonais qui prédisait la fin du monde pour demain (03 novembre 1982) !! Il paraitrait même que depuis des siècles et des siècles on a annoncé cette date pour la fin du monde parce que les neuf planètes sont alignées et il y a risque de collision. Si ça devait arriver (bien que ça puisse aussi faire comme en l’an 1000, ne l’oublions pas), ce serait super si c’était le matin : je pourrai me jeter dans les bras de mon pion. Ça serait vraiment super parce que je n’ai vraiment plus aucune envie de vivre cette vie de con, et si je meurs dans les bras de mon pion, ce sera la mort rêvée. Je crois aussi que j’aurais aimé que mon journal soit connu, et aussi toute ma correspondance depuis mon plus jeune âge (depuis que j’ai commencé à envoyer des missives) (mais bon, de toute façon il y en aurait peut-être pas assez, vu que je connais pas beaucoup de gens à qui écrire). On peut pas tout faire, dans la vie. En tout cas, vivement demain matin! Ça serait vraiment cool que la fin du monde arrive maintenant, ça nous éviterait toutes ces interros de merde qu’on a cette semaine ! (Remarque, ça serait un peu con parce que finalement j’ai vachement bien révisé. En plus je ne voudrais pas mourir avant d’avoir vraiment fait l’amour) (avec quelqu’un comme mon pion de préférence). Serais-je encore vivante demain, là est la question…

Mercredi 03 novembre 1982 !!
Eh bien oui, je suis encore là et tout le monde l’est aussi ! Mince, ça aurait mis un peu d’ambiance et si on avait survécu, moi, ma meilleure amie, Jean-Noël et aussi le pion que ma meilleure amie aime bien, on aurait refait le monde (et puis il y aurait eu le grand Jacques d’Alertez les bébés, et le mec de Gaby, aussi. Et peut-être même à la rigueur, Philippe, mon gros bourge d’ex-amour caché.) Et maintenant c’est foutu, tout est foutu. C’est vraiment naze.

04 nov.
19h19 (!!!)
Cette nuit j’ai rêvé de mon pion : des élèves attendaient dans le couloir devant la salle d’interros et mon pion était là aussi. Je lui ai dit « Bonjour » et je me suis approchée pour l’embrasser et c’est LUI qui m’a embrassée. C’est lui qui m’a embrassée ! Il m’a fait plein de bises sur chaque joue, ensuite c’est moi qui lui en ai fait plein, et pour vraiment finir l’apothéose : il m’a embrassée sur la bouche tout doucement ! Jamais je n’oublierai ce rêve !
J’aime rêver de lui car c’est la seule occasion où je le vois faire autre chose que marcher dans les couloirs avec des cahiers d’étude à la main. Je sais qu’il habite à la grande ville du coin, mais moi je n’y vais jamais, de toute façon.
Remarque ça serait super fastoche, en stop.
Je vais en parler à ma meilleure amie.
Avec lui j’aimerais vraiment aller plus loin que juste les rêves : il peut tout me faire.
Quand est-ce qu’un garçon va enfin tout me faire ?!?!?!

05 nov
J’en ai super marre, du club théâtre ! C’est un comble pour moi qui adore le théâtre mais je trouve que c’est un peu nul ce qu’on fait, toute cette impro qui mène nulle part.
Est-ce que je suis en pleine contradiction ? Peut-être, oui. Mais en fait je ne crois pas (parce que je pense que ce tumulte dans ma tête est normal) (et aussi parce que les autres membres de notre groupe sont exactement d’accord avec moi).
J’espère que ce n’est pas le mal de ma génération. J’espère que ça passera vite et que ça laissera la place à quelque chose de mieux.

Lundi 08 nov
17h17 (!!!)

Moi : Salut
Lui : Salut. (Et il m’embrasse quatre fois sur les joues !)
Moi : Tu as du pot de partir tout de suite !
Lui : Ouais mais je reviens à midi. Je reviens quand tu pars.
Moi : Je sais !
(Sourire de sa part)
Moi : Salut
Lui : Au revoir.

Quel échange ! C’était merveilleux ! Je ne vis plus qu’à ses heures !

Mercredi 10 nov, je sais même pas quelle heure il est et je m’en fous
Météo intérieure : nuageux, mélancolique et maussade
Météo extérieure : je m’en fous
Avec ma meilleure amie les relations sont de plus en plus fades et j’en ai vraiment marre de devoir rester au lycée le cul cloué sur une chaise à noter des conneries toute la journée. Et en plus, après, il faut les apprendre par cœur. Et on doit supporter ces nazes de profs et leurs grimaces pathétiques devant nous, pauvres potaches. Ils pourraient pas se renouveler un peu, non ? (Remarque, ces derniers temps le prof d’histoire a fait une nouvelle trouvaille : il fait joujou avec ses clefs, ce gros déb.)
Faut dire que ma meilleure amie ne comprend rien au nouveau chanteur que j’ai découvert et qui est un caméléon avec une voix qui hypnotise et une beauté d’une ampleur incroyable. Elle comprend pas pourquoi je craque complètement devant tant de grâce rock’n’roll, et moi je comprends pas comment elle fait pour pas comprendre ! Elle comprend pas non plus pourquoi maintenant je dis à tout le monde que je m’appelle Ziggy. Des fois elle est vachement arriérée, carrément tartignole.
Je me suis acheté un badge de lui, au marché. Et cet été je vais faire les maïs (c’est un terme technique, ça veut dire travailler dans les champs de maïs) pour pouvoir m’en acheter d’autres (des badges de lui) et aussi des posters. Il a la super classe (même si c’est pas sa meilleure période, en ce moment, côté chansons) et une grande maitrise de son corps (il fait du mime !) (et aussi de ses cordes vocales, évidemment) (et il a une voix et un regard imperturbables).
Il est lui-même et ça devrait être un modèle pour tout le monde. Les parents non plus, ils comprennent pas (mais ça c’est normal. Mais ma meilleure amie, c’est pas normal. D’ailleurs je crois même que mon père, il comprend MIEUX que ma meilleure amie !) (Je commence à me demander si c’est vraiment ma meilleure amie si elle comprend pas ça…)
Cette nuit j’ai rêvé de lui : j’étais à son concert. (Je l’avais écouté très tard et m’étais endormie avec sa musique alors j’en étais totalement imprégnée) (comme imbibée). Je me souviens que je regardais surtout ses grandes jambes, longues, minces. Si j’avais du fric, j’achèterais le bouquin sur sa vie et au moins tous ses 45 tours. Faut absolument que je fasse les maïs, cet été. ABSOLUMENT ! Et je garderai de l’argent pour aller le voir en concert où qu’il passe, même à Paris s’il le faut, et je le verrai évoluer sous mes yeux émerveillés et ce sera la consécration.
Une fille du lycée m’a dit qu’elle comprenait parfaitement bien que j’ai perdu trois kilos depuis que je l’ai écouté pour la première fois, parce qu’elle, elle, a eu 40 de fièvre, le jour où elle a découvert son groupe de hard rock préféré. Elle est vraiment super. Elle m’a dit qu’un jour j’irai chez elle et on se maquillera comme son groupe de hard. En plus, elle est d’accord avec moi pour dire que La soupe aux choux, c’est un drame social, alors que ma presque ex-meilleure amie, elle trouve que c’est le meilleur film de science-fiction français. En plus, cette fille, elle m’invite même à aller manger une pizza en ville et c’est la première fois que je vais au restaurant toute seule ! Avec elle, c’est pas du tout comme avec mon ex-meilleure amie. Avec elle, on a vraiment des vraies discussions et on fait des trucs de femmes.

Samedi 11 décembre, 21 h
Hier soir il y avait un super concert d’un grand groupe de hard à la grande ville d’à côté. Tout le monde du lycée y est allé, même les fils d’ingénieurs, même Philippe mon ex-amour caché. Certains y sont allés en train et certains super parents ont livré leurs cargaisons de jeunes pour ensuite aller au cinoche pendant la durée du concert et ramener leurs bambins et leurs copains et copines at home. Et moi, je suis restée chez moi comme une nulle puisque j’ai des parents nuls. Justification : le hard est une musique de voyous, il y a toujours des bagarres pendant les concerts, et de la drogue aussi. N’importe quoi. Ils connaissent même pas la chaleur qui nait, la communication qui se crée au sein du public : tout le monde se parle, tout le monde est réuni dans un même culte universel, celui de la musique, aucune ombre ne peut salir cette atmosphère de communion. Merde, c’est pas possible d’être aveugles et bornés à ce point-là ! Lâchez-moi la grappe, putain de merde !!

23h15
Du coup ce soir j’ai regardé un concert de Simon et Garfunkel à la télé.
C’était à Central Park à New-York.
Quand je pense que jamais je ne parlerai ni ne verrai des gens comme eux…quand je pense que jamais je n’irai à leur concert, que jamais je ne connaitrai tous ceux qui y étaient et je pleure pendant que tous les autres du lycée sont au super concert (et si ça se trouve, mon pion aussi).
A un moment de la soirée, j’ai cassé un verre sans le faire vraiment exprès.
Je crois que c’est un signe.
Du coup j’ai gardé le gros morceau qui s’est détaché et je l’ai mis discrètement dans ma poche.
J’ai essayé sur mon index : ça marche. Alors j’attends minuit pile pour essayer sur mon poignet.

Minuit pile
Ça y est, c’est décidé, j’essaie.
Merde j’ai la trouille alors j’y vais d’un coup sec et …meeerde ! Ça maaaarche ! Ça fait maaaaal ! Putain ça saigne, en plus ! Et ça tache tout mon journal intime parce que j’écris en direct ! C’est trop con, c’est super naze !

Meunier, tu dors
Ton moulin, ton moulin
Va trop vite.
Meunier, tu dors
Ton moulin, ton moulin
Va trop fort.
Ton moulin, ton moulin

Va trop vite.
Ton moulin, ton moulin
Va trop fort.
Ton moulin, ton moulin
Va trop vite.
Ton moulin, ton moulin
Va trop fort.

5.
L’été entre les deux premières années universitaires, à l’heure où l’ultime semestre s’était clôt de saine paresse et que pointaient les envies d’aventures, elle partait.
C’était le temps des mauvais bagages tôt pliés, sacs à dos rafistolés ou vilaines valises; ancêtres de celles à roulettes et manches télescopiques savants. L’époque des bagages bricolés dans lesquels sa toute fin d’adolescence entassait maladroitement jeans troués, tuniques indiennes et essences de patchouli dont se badigeonner le cou. Elle s’appliquait également ce parfum à l’intérieur du poignet, en faisait le signe que son corps sortait de la chrysalide enfantine pour naitre à une autre étape de son évolution. Femme en bourgeon, elle devenait.
Celle qu’elle serait bientôt, se parfumerait derrière l’oreille et au creux du poignet de fragrances bien plus complexes et onéreuses. Elle les choisirait poivrées, qui attireraient tous les museaux. Mâles ou femelles.
Ses modèles changeront, elle reconnaitra des traces rock’n’roll jusque dans certaines grandes bourgeoises. Elle aura acquis l’évidence que le monde est poreux et que ni misère ni bohème ne sont exemptes d’intolérance fratricide. Elle aura depuis longtemps pris en absolu modèle le brushing parfait d’une actrice talentueuse et très tenue dont l’apparente froideur la fascinera. Cette femme-là concentrera à elle seule toute la féminité à la française. Avec les années, on verrait son corps révéler une imposante charpente que les kilos et l’affaissement naturel des chairs trahiraient. Elle avait cependant toujours été là, cette solide charpente de terrienne bellement incarnée. Elle était d’une élégance têtue, capable d’arrêter sa voiture au hasard d’une route départementale de campagne pour y chercher un paquet de cigarette qu’elle ne trouverait jamais. C’était scène de film, certes, mais on sentait bien que tel scénario était possible dans la vraie vie de ce monstre sacré par le peuple.
Un vieux taiseux de place de village finirait par lui rouler une clope de ses doigts gours, bourrus et abimés par le labeur des champs et la mécanique agricole. Il ne jouerait en définitive cette scène pas plus qu’elle ne le faisait. Le duo serait dans la justesse simple de l’existence qui s’exprime hors du diktat des conventions. Cela nous parviendrait car ce serait filmé, voilà tout, devenant LA scène dans laquelle on la connaitrait le mieux. LA scène où l’on comprendrait notre attachement intime à sa personne. Elle ne joue pas à l’actrice, il ne joue pas au paysan, ils sont vrais gens. D’ailleurs il ne sait pas qui est cette femme en face de lui, qui patiemment attend la fin de son ouvrage. Elle n’a donc pas besoin d’être autre chose qu’elle-même.
Il devra s’y reprendre à plusieurs fois, tellement ses doigts se sont gonflés aux exigences d’un quotidien qui vous épluche la vie ainsi que les mains; celles que l’on râpe au labeur et dans lesquelles cracher sert autant au courage qu’à faire en sorte que le bois de la pioche ne glisse pas avant que le travail soit achevé. Et cela dure, et cela dure de vraies longues minutes pour emprisonner, régulier, le tabac dans sa feuille de papier.
Le résultat est enfin là, un peu de guingois, cylindre boursouflé ainsi que les doigts pâteux qui ont fini par l’engendrer. Pour sa confection, l’homme rustre n’a pas un instant hésité à donner de lui-même, salive comprise. Il a passé et repassé sa langue sur le papier. Le processus qui en faisait craindre l’accouchement impossible donne cependant naissance à une cigarette, et les doigts de la star prennent le relais, reconnaissants de la peine prise à confectionner le cadeau qui partira en fumée. Cela a pris plus de temps à faire qu’à accepter, aucun mot superflu n’a été échangé. C’est sobre, sincère, presque muet. Effort de l’un, plaisir de l’autre sont donc sobres, sincères et presque muets. Elle tire sur l’épais tabac gris. La blonde fume du gris et c’est un plaisir qui se mérite car le feu s’éteint si elle n’y travaille pas. Effort permanent et odeurs acres, le mythe vivant y travaille à hauteur de ce que le vieil homme a œuvré pour lui faire sa clope. On est loin du duo racé des Prédateurs de Tony Scott et pourtant c’est beaucoup plus rock’n’roll.
Elle prendra bientôt source sur ce modèle-là, la fraiche étudiante; sur l’élégance du silence en toute circonstance. Mais elle ne le sait pas encore. Pour le moment elle crache sur ce genre de grande bourgeoise, elle est encore adulte en herbe, graine de femme qui se croit déjà arrivée au summum de sa féminité. Elle en boude donc fièrement le cliché, emprisonnée dans l’inévitable tunique indienne et la paire de jeans savamment usés. Le patchouli à la naissance de son long cou est appliqué bien trop bas pour troubler un nez qui viendrait fébrilement se coller à sa joue pour une bise amicale espérant davantage. C’est derrière l’oreille, qu’elle posera bientôt l’effluve qui émeut, mais pour l’heure elle n’est pas tout à fait au point. Pour l’instant, elle est juste prête à engloutir la terre entière dans l’enthousiasme idiot et la prétention touchante qui sont encore les siens. Elle apprendra bien assez tôt à les ravaler et à se nourrir de compromis plus ou moins digérés, plus ou moins digérables. Pour l’instant la jeune femme, c’est moi.

Fin de la première saison.
Le reste du roman est écrit, il cherche éditeur, éditrice.