23, 57, 78, mesures d’une vie

Hier j’ai vu la pièce chorégraphique « Générations » de Fabrice Ramalingom, longtemps assistant du regretté Dominique Bagouet, grande figure de la nouvelle danse contemporaine française. C’était à La Cartoucherie de Vincennes, Rama y était l’invité de Carolyn Carlson.
Le froid m’a cueillie, tout piquant au sortir du métro, l’espace aussi. J’ai boudé la navette pour marcher jusqu’à La Cartoucherie, le corps sait mieux que nous ce qui est bon pour lui. Sur le chemin de terre, promeneurs, vélos et chevaux nous rappellent l’injonction du partage et ce n’est pas désagréable, au contraire. On n’est plus électron esseulé dans la foule.

L’arrivée au domaine de la Cartoucherie est toujours une joie, c’est le réflexe Pavlovien de l’ex jeune provinciale assoiffée de théâtre qui, fraichement installée à la capitale, a immédiatement filé s’irradier au travail de Mnouchkine. En cette fin d’après-midi dominicale, spectateurs et lampions forment des auréoles autour du Théâtre du Soleil. Ce n’est pas ma destination du jour mais je pénètre dans l’antre pour me mettre de la SCOP culturelle plein les nasaux. J’aime ce lieu et son esprit, on y est mal assis mais toujours heureux.

Je rejoins ensuite l’Atelier de Paris-Carolyn Carlson.

Fabrice Ramalingom est en place lors de l’installation du public, il fait des gammes sur le plateau, danse elliptique et grands yeux souriants. Le public finit par calmer ses bavardages aux frémissements de ce qui se prépare. Rama poursuit, son corps dansant rassemble toutes nos dispersions. Il appelle « Hugues », et un jeune homme le rejoint du public vers la scène, danseur. Puis « Jean », vieil homme qui se joint à eux. Danseur également. Une image de chemin dans la forêt se découvre derrière le trio.

Ballet de trois âges de la vie d’un homme. Jeunesse, âge mûr et vieillesse s’inscrivent familièrement dans nos esprits pour le corps féminin car les étapes en sont clairement marquables par la maternité, il est plus rare de figurer l’évolution masculine. Pendant mouvant aux Trois âges de la femme de Gustave Klimt.

En appelant les danseurs installés dans le public, le chorégraphe nous convoque aussi et nous nous retrouvons à symboliquement danser nos propres trois âges de la vie, à en sentir alternativement élans et fatigues. A comprendre dans nos corps que le désir de vie reste intact.
Hugues Rondepierre, 23 ans, Fabrice Ramalingom, 57 ans, Jean Rochereau, 78 ans, c’est toi, c’est moi, c’est nous.

Le sourire de Hugues en soutien à la surdité de Jean, la surdité de Jean en attention au sourire de Hugues. Personne n’est diminué, chacun est là où l’autre se trouve dans sa propre vie.

Les répétitions ont commencé le jour où Rama a perdu son père, Hugues n’a pas connu son grand-père paternel et le père de Jean avait l’âge de Hugues quand il est décédé. Le fil est tissé par-delà la danse et nous repartons avec l’indéfectible désir de vivre. Avec la conscience que nous ne formons qu’un seul corps, que prendre soin d’autrui c’est prendre soin de soi. Qu’il est vital de s’abandonner consciemment à notre intelligence collective. Que les temps présents en exigent l’évidence.

« Générations » de Fabrice Ramalingom est à retrouver au Festival d’Avignon.

Un commentaire

  1. dauchez dit :

    Chouette, heureusement qu’on s’est parlé hier, sinon comment l’aurai je su?

    Aimé par 1 personne

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