Les Saisons de Lili : Épisode 7

7.


© 2020 : Anne Vassivière

Lundi 16 novembre 1981
Rien à fiche de l’heure qu’il est.

Journal,
A 5 heures je remontais du collège en vélo avec ma copine Cathy comme d’habitude pour changer. Elle est allée s’acheter un pain au chocolat parce qu’elle a des sous et pas moi, et ensuite elle a partagé, et ensuite on a débouché sur la rue principale. On roulait de front parce qu’on mangeait d’une main et de l’autre on tenait le guidon et aussi parce qu’elle me racontait ce que sa famille lui a offert pour ses 14 ans et là… une ENORME voiture blanche genre Mercedes de préférence, bref, pas celle du prolétaire moyen, est passée super vite et elle m’a presque effleurée. Elle roulait à une allure dingue et le bonhomme a klaxonné pendant un super long moment et cinq mètres plus loin il s’est arrêté. Et là, Cathy a dit : « C’est pas vrai qu’il va nous engueuler en plus ?! «
Ça n’a pas loupé. Quel con ! Il est descendu de son palace et nous a barré le chemin en gueulant « Espèces de petites connasses ! Vous vous sentez plus, les merdeuses ? Ça va pas, non, de vous jeter sous mes roues ? C’est du suicide ou quoi, votre connerie ? De toute façon, moi, je m’en fous, j’ai l’habitude de ramasser des cadavres. »
Évidemment, devine quoi, Cher Journal : il était militaire. Comme de bien entendu ! On n’a rien dit tellement on était suffoquées. Pendant tout le trajet du retour, aucune de nous n’a prononcé une seule parole tellement on était choquées !
En arrivant chez les parents, je pleurais presque mais je n’ai rien dit à table parce que je n’en avais pas le courage, alors une demi-heure après j’ai bigophoné ma meilleure amie parce que j’en avais trop gros sur la patate. J’ai dû tellement m’y reprendre à plusieurs fois pour faire son numéro de téléphone ! Parce que j’étais tellement affaiblie par toutes ces émotions ! Mon doigt n’avait pas la force de faire tourner le cadran jusqu’au bout pour faire le numéro ! Connard de militaire ! En plus j’ai tellement tiré sur le fil du téléphone pour qu’il arrive jusque dans le couloir, que j’ai failli tout arracher et je me suis fait enguirlander par mon paternel parce que je veux pas bigophoner au milieu du salon comme tout le monde de la famille ! N’importe quoi ! « Lâche-moi la grappe, c’est pas les vendanges ! », je lui criais dans ma tête !
Heureusement que quand je suis dans mon lit je vois mon poster WHY?, ça me redonne un peu de courage pour affronter ce monde pourri et poursuivre le combat dans cette vie de merde et dans cette société de merde ! Heureusement aussi qu’il y a la météo marine à la radio quand j’ai envie de hurler comme le loup de mer du générique. Y a que ça qui me calme. Et aussi regarder mon unique poster de Sarah Kay. Ma cousine, elle, elle en a trois.
Heureusement aussi que j’ai repéré que dans le bois d’une des poutres du salon, il y a exactement la tête de ma Toutoune dessinée dans les nœuds. Ça, y a que moi qui l’ai vu, qu’elle est encore là dans la maison.

Jeudi 19 novembre 1981
4 heures moins 7

Journal,
Ça me fait encore tout bizarre, cette histoire de militaire et de cadavres qu’il a l’habitude de ramasser. D’ailleurs même aujourd’hui j’ai pas beaucoup mangé : juste une salade et c’est pas seulement parce que je fais le régime. De toute façon je veux plus manger des cadavres, je veux plus manger d’animaux. Est-ce qu’ils nous mangent, nous ? Ben non ! (À part le mari de la prof de maths qui s’est fait bouffer par un crocodile, mais ça c’est différent parce que c’était un accident, pas un abattoir).
Heureusement, ce soir à 5 heures je vais à l’atelier théâtre gratuit du collège, ça me fera du bien. C’est une prof de français qui s’en occupe, celle dont le connard de mari, prof aussi, sort avec une lycéenne prétentieuse. Je les ai vus qui s’embrassaient sur un parking dans sa voiture à lui (une Diane beige). C’est tellement dégueulasse ! En plus, tout le monde le sait. Et il parait aussi que des fois, elle pleure en classe, la prof de français. C’est une lycéenne super sympa et super intéressante qui me l’a dit. J’ai un peu l’impression qu’elle aussi me trouve super sympa et un peu intéressante. J’ai tellement hâte d’être au lycée. J’en peux tellement plus de ce collège de merde : c’est tous des gamins. Ma meilleure amie aussi, elle est d’accord que c’est tous des gamins. Surtout ceux de notre classe de merde.
Pour notre pièce, on récupère des cartons pour faire les décors. On va jouer Il Campiello de Goldoni, c’est tellement un chef d’œuvre ! Moi j’adore tellement le théâtre et la poésie et le français que des fois ça me fait mal au ventre.
A la dernière répétition, quand je suis allée aux toilettes et que j’ai ouvert une des portes, la prof était en train de faire pipi ! Elle avait oublié de fermer la porte ! C’est dingue, non ?! Une prof qui fait pipi !
A l’atelier théâtre il y a aussi ma copine Cathy alors on pourra reparler de ce qui nous est arrivé hier. Ses parents vont lui acheter une mobylette, la veinarde. Elle pourra aller au bahut en meule ! C’est tellement stylé ! Ça va être top moumoute !

Jeudi 04 mars 1982
11 heures 33 du soir

J’ai 14 ans d’ennui dans une petite ville avec une garnison de militaires. Je crois que c’est ça qu’on appelle la France profonde et c’est craignos d’y habiter. Mes parents ils ont beaucoup travaillé pour ne plus être des jeunes ouvriers agricoles et maintenant ils ont réussi : ils sont des vieux petits fonctionnaires. Ils ont presque 40 ans, c’est vraiment des croulants. Moi, tout ce qui me fait vibrer un peu, c’est le français et voler du maquillage au Prisunic.
Je voudrais changer de peau, ça ferait du bien partout.
Demain après les cours je vais chez la coiffeuse. Enfin ! Je vais m’y faire faire une permanente et un gaufrage parce ce qu’on va à un mariage dans la famille. La coiffeuse va nous faire un prix parce que c’est une connaissance d’une connaissance de ma mère. C’est tellement une chic fille, la coiffeuse. En plus, elle en jette un max. Et en plus elle va à la maison des vieux et aussi des fois à l’hôpital pour coiffer les pauvres vieux et les pauvres vielles, et aussi les pauvres tout court. Nous, comme on n’est pas complètement pauvres, faut quand même qu’on la paye. C’est pour ça qu’on n’y va pas.
Le mariage c’est samedi ou dimanche, je ne sais plus très bien, ça m’intéresse pas trop, les mariages. C’est environ le 06 mars, je crois. Ma mère va m’acheter une nouvelle robe indienne. Elle sera bleue comme mes yeux puisque c’est tout ce que j’ai de potable dans ce corps de merde : mes yeux et mes cheveux. Le nez, je t’en parle même pas tellement il faudrait l’opérer si les parents avaient des sous. D’ailleurs en ce moment où je t’écris, cher Journal, je suis toute en bleu car j’adore cette couleur. Et le rouge aussi. Et le blanc et le noir aussi. Mais pas le vert et toutes ces couleurs molles. Le noir, par exemple, il est quelque fois tellement noir que c’est bleu. Comme sur la chanteuse au nez crochu que mon père écoute tout le temps. Celle qui fait un peu peur avec son aigle et qui devrait vraiment se faire opérer du nez puisqu’elle est connue et qu’elle a plein de sous. Moi je suis grosse, je suis énorme : je crois que je ne rentre même plus dans du 34 !
Je regarde l’affiche de Tonio sur le mur à côté de mon lit. Ma mère elle râle parce que ça fait plein de trous dans le papier peint moche qu’elle m’a mis elle-même l’année dernière pour me faire plaisir. Maintenant quand j’enlève une photo de chanteur pour en mettre une autre et que le trou dans le plâtre est trop gros pour qu’une autre punaise tienne, ben je mets un peu de feutre pour cacher tout ça et je refais un trou ailleurs. C’est nickel, ça se voit pas du tout.
Je suis allée voir chanter Tonio au café-théâtre de ma petite ville de merde le 14 septembre dernier et c’était super chouette. On était invités par quelqu’un que mon père connait à la mairie. Il m’a regardée pendant tout le spectacle, Tonio. En fait il n’a chanté que pour moi, même la petite sœur me l’a fait remarquer. C’était très profond comme échange de regards. J’en pleurais. Enfin, presque. J’en pleurais à l’intérieur, en fait. C’est encore plus fort, beaucoup plus fort, de pleurer à l’intérieur, de toute façon. C’était tellement sublime. Je ne peux pas écrire les mots qui vont pour définir mes impressions, je crois qu’ils n’existent pas ici-bas, ils vivent dans ma tête et dans mon cœur. En tout cas quand il reviendra dans ma ville je retournerai le voir et il me reconnaitra. Je m’en tape le coquillard que ma meilleure amie me dise que c’est qu’un chanteur local.
Voici que tout à coup j’ai envie de décrire une de mes journées, et puis peu à peu tout devient petit, si insignifiant si négligeable que ce n’est même pas la peine d’écrire cette pauvre routine qui ne veut pas mourir et qui s’accroche toujours plus coriace chaque jour davantage. Tous mes nuages d’espoir fondent dans la masse visqueuse de cette société pourrie qui me grignote. En plus, dans ma famille c’est plutôt la dèche, et ça, ça commence à me gonfler. J’en ai tellement marre de tout. J’en ai marre d’avoir que 14 ans et je sens même plus la présence de ma chienne adorée dans les couloirs de la maison. La vie n’a tellement aucun sens. Heureusement que des fois j’ai un peu de style, mais en vérité je m’en fous d’avoir du style ou pas et que des fois la prof de français lise des passages de mes rédactions à toute la classe. C’est que des gamins et des jalouses de toute façon. J’en peux vraiment plus.

A suivre…

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