Les Saisons de Lili : Épisode 6

6.


© 2020 : Anne Vassivière

Samedi 23 septembre 1978
5 heures et quart de l’après-midi

Mon cher Journal,
Je sais pas trop quoi écrire aujourd’hui. C’est naze. J’arrive même plus à écouter Les Cinglés du Music-hall à la radio parce que ça me fait pleurer sur ma Mémé.

Dimanche 24 septembre 1978
6 heures moins dix de l’après-midi

Mon cher Journal,
Rien de spécial, et même, plat complet.

Lundi 25 septembre 1978
9 heures 20 du soir

Mon cher Journal,
Avec ma meilleure copine, on a fait des photos de nous au plan d’eau avec les arbres. Comme David Hamilton. On a bien répété les pauses avant de prendre les photos pour de bon parce qu’on avait seulement une pellicule de 12 photos. Je me demande bien ce que ça va donner quand la pelloche sera développée !
Ça me manque, de faire de l’élastique ou de sauter à la corde avec des copines. Je m’entraine en cachette entre deux arbres derrière la maison des parents mais faudrait qu’on soit trois sœurs, pour jouer à ça. Heureusement que personne du collège ne me voit faire et heureusement aussi que la petite sœur n’est pas une cafteuse. Ça serait la honte totale : plus personne ne fait ça, dans la cour du collège. Maintenant, au collège, faut juste regarder les garçons, discuter sur eux et rigoler. Les garçons, eux, ils continuent à courir dans la cour, les veinards. Même 1/2/3 Soleil, on n’y joue plus.
En plus, au collège, il y a même plus de pot de colle qui sent l’amande.

Mardi 04 septembre 1979
8 heures et demie du soir

Mon cher Journal,
Maintenant j’ai une montre pour la 5ème.
Faut pas oublier de la remonter, faut pas oublier de la remonter !
Ça me donne plein de frissons, cette belle mécanique à mon poignet.

Samedi 02 février 1980

Je ne sais pas quelle heure il est et de toute façon je m’en fiche parce que, Cher Journal, ma chienne qui était ma sœur et ma mère et tout ce qui compte pour moi est morte ce soir. On l’avait installée dans le meilleur coin du canapé et on a mangé à côté d’elle, toute la famille était là pour pas la laisser toute seule et elle est morte quand même et maintenant elle est sous l’arbre dans le jardin de devant et je suis perdue sans elle. Comment je vais faire ?

Samedi 09 février 1980
Super tard. Au moins 11 heures du soir.

Cher Journal,
Plus personne ne me touche, plus personne ne me fait des câlins et je n’ai personne à qui en faire non plus. La peau de ses oreilles était tellement fine et tellement douce et elle me manque tellement, ma Toutoune. Avant sa mort, j’avais essayé d’arrêter de sucer mon pouce, mais maintenant, plus personne n’ose m’enquiquiner pour que j’arrête alors je m’y remets de plus belle, et en plus, je caresse un peu le bout de mon nez en même temps parce que c’est doux. Je pourrai jamais aimer quelqu’un aussi fort que ma chienne. Des fois, je sens sa présence dans le couloir du bas de la maison. Et des fois aussi, je crois que je la vois qui passe dans le couloir. Elle était tellement extra. Elle mettait sa tête sur mon oreiller pour dormir tellement elle était extra. Moi, maintenant, je m’en fiche de tout, je veux même plus rien écrire du tout. Si j’avais le courage, lundi nuit, j’appellerais Macha de Allô Macha à la radio.

Dimanche 24 février 1980
8 heures 25 du soir

Journal, j’espère que tu n’es pas fâché que je t’ai boudé depuis que ma Toutoune est morte mais je n’avais rien à raconter. En plus j’ai eu mes règles aujourd’hui et je trouve ça vraiment horrible et maintenant je suis une femme et j’ai pas du tout envie et je crois que j’aime pas trop ça, être une femme, si c’est ça. J’ai pleuré toute l’après-midi. Et en plus, hier, ma mère m’a encore coupé la frange elle-même et j’en ai pour une semaine de honte à essayer de me cacher de Philippe, mon amoureux secret qui ne sait pas encore que je suis amoureuse de lui. J’en ai vraiment super marre de tout. C’est pourtant pas difficile, de couper droit ! Elle y arrive jamais du premier coup, faut toujours qu’elle s’y reprenne à deux ou trois fois et je finis par avoir un reste de frange minable comme Jeanne d’Arc sur mon livre d’histoire à l’école primaire. J’en ai vraiment vraiment marre qu’elle ne veuille pas me payer la coiffeuse de temps en temps, elle est tellement trop conne, ma mère !
En plus, la belle doudoune bleu ciel que tout le monde porte au collège, et ben, elle me l’a achetée en solde à la fin de l’hiver ou presque, et en plus, comme y avait plus de bleu ciel, elle l’a prise en gris ! Donc maintenant, je me retrouve obligée de porter une doudoune moche et en solde et à contre saison ou presque ! Laisse bêton ! C’en est trop : je fais croire aux parents que j’ai de la fièvre en secouant le thermomètre très fort sous les draps pour faire monter le mercure. C’est facile et en plus ça les fait bien culpabiliser parce qu’ils ont arrêté le chauffage tôt, cette année. Je reste tranquille à me morfondre à la maison aujourd’hui. Appelez les ambulances, ça va être l’hécatombe, comme on dit.
En plus, je sais toujours pas monter à la corde, même celle avec des nœuds. Ça me cloue de honte devant Philippe, mon amour secret. Heureusement que maintenant je suis en dernière année de collège, parce que je donnerais n’importe quoi pour être au lycée. Celui de notre petite ville est à côté du collège, alors à la récré je vois les lycéens passer sur le trottoir devant moi et ma meilleure amie. Nous, on est parquées comme du bétail derrière les grilles de notre cour. Je les envie, tous les copains et les copines qui sortent de classe à 4 heures, les veinards. Ils vont boire un verre dans le centre-ville, les veinards. En plus, ils organisent des soirées folks, des trucs vraiment super extra méga cool !
Ici au collège, le principal est un facho qui a écrasé une petite souris avec son pied devant nous dans le couloir de la bibliothèque, et on a une prof d’histoire-géo qui nous fait nous pisser dessus quand elle nous interroge au tableau. Souvent quand on arrive le lundi pour le cours de 9 heures, il y a déjà une petite flaque à côté du bureau. En plus, sur notre cahier, elle nous a fait copier Larzac : terre inculte et sauvage dont la seule destination est militaire.
Hier, la prof de biologie s’est moquée de mon amour caché, Philippe, quand à la question « Qu’est-ce qu’une maladie vénérienne ? » il a répondu « Une maladie des veines. » C’est pas toujours facile pour Philippe, mon amour secret depuis la 6ème, d’être le premier de la classe et de se sentir obligé de répondre aux questions pourries des profs. En plus je suis sûre qu’elle, la prof de biologie, elle sait même pas faire le Rubix cube en une seule fois comme le fait Philippe !
Le seul que j’aime bien, c’est le prof d’anglais. Et puis contrairement au connard de prof de techno, lui, il ouvre une fenêtre, quand il fume en classe ! Du coup on a appris l’expression chain smoker, c’est marrant. Moi, j’aime pas trop ça, la cigarette, je crois. Quand mon père fume dans la R16, il râle quand je demande d’ouvrir la fenêtre. Mais la fumée du prof d’anglais, celle-là, elle me dérange pas. Lui, si jamais il a une R 16, je suis sûre qu’elle est pas juste bêtement verte comme la nôtre : elle doit être vert métallisé.
Le soir, je travaille toujours en écoutant Les Routiers sont sympas à la radio, ça rend les devoirs super fastoches à faire.

A suivre…

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