Les Saisons de Lili : Épisode 5

5.


© 2020 : Anne Vassivière

Maintenant ma mère travaille à la ville et maintenant mon père aussi travaille à la ville. Mais il est pas dactylo. Donc maintenant à la rentrée je dois écrire que mon père est employé de mairie et ma mère employée de mairie dactylo parce que ça impressionne tout le monde à qui je le dis.
Maintenant on a une auto 4L parce que nos parents travaillent à la ville !
Alors maintenant quand la famille s’arrête à la station-service, la petite sœur ouvre la fenêtre en grand à l’arrière parce qu’elle adore renifler l’odeur de l’essence. Quand elle sera grande elle sera vendeuse d’essence, comme la femme du garagiste. Mais elle, elle vendra que du super, pas de l’ordinaire. Et elle sera pas morte du crime passionnel de l’amour.
Et aussi maintenant on a le droit d’aller en vacances alors on va en colonie, avec la petite sœur. Sauf que quand on y est, elle, elle veut tout le temps rentrer chez les parents. Moi, j’aime bien la colonie, en plus on y fait des pièces de théâtre, mais comme la petite sœur pleure tout le temps je suis obligée de réfléchir à comment nous sauver pour ramener la petite sœur chez les parents. Je regarde les plaques d’immatriculation des voitures et je cherche celles dont le chiffre se rapproche le plus possible de notre numéro de département parce que si on se glisse dans le coffre ça nous ramènera tellement près de chez les parents qu’on pourra continuer à pied et leur faire la surprise.
Et aussi maintenant on déménage dans une maison avec une salle à manger en plus de la cuisine, et aussi une yaourtière et un tourne disque avec des histoires qu’on écoute et la fée clochette qui nous dit de tourner la page et une télévision couleur. On va pouvoir regarder le carré blanc en couleur ! Et aussi maintenant on a des volets, et en plus ils sont pas en bois, ils sont en fer et ça fait un très beau bruit quand on les ferme à sept heures du soir. C’est vraiment bien, la ville municipale, moi, j’adore que les parents y travaillent !

La petite sœur, elle préfère le blond, et moi le brun, dans Starsky et Hutch, et on veut toutes les deux être Jill, dans Drôles de Dames et c’est dommage parce que si la petite sœur était Sabrina et moi Jill, il nous manquerait plus que Kelly. Ça serait bien si on avait une autre sœur.
Bien sûr, on veut toutes être Angélique. Même notre Mémé et même notre mère veulent être Angélique, mais ça c’est normal parce que c’est vraiment la mieux de toute la terre, Angélique ! Et aussi on regarde un peu Dallas avec ma Mémé, et Les Brigades du tigre et Chéri-bibi, mais on préfère le beau garçon qui parle très doux comme dans du coton et qui est très gentil, dans Les dames de la côte. Et aussi on n’aime pas la folle. En plus, ma Mémé dit qu’elle parle du nez. Nous, on voit vraiment pas trop comment c’est possible, de parler avec son nez. On n’aime pas non plus celle qui a un long nez et un châle et des trop grandes lèvres qui parlent comme si elle faisait exprès de parler aux hommes avec une voix spéciale. Elle nous met mal à l’aise. Comme si on avait honte de quelque chose mais je sais pas quoi. Moi, la voix que je préfère, c’est celle de Tony Curtis en français (parce que lui en réalité il est pas du tout français en fait) (mais ça, la petite sœur peut pas le comprendre.) (En fait.)
Avec la petite sœur, on se fait toujours une blague avec la coquille de notre œuf à la coque, quand on a fini de manger le nôtre, on retourne la coquille vide en cachette et après on la donne et la personne commence à la casser avec le couteau parce qu’elle croit qu’il y a VRAIMENT de l’œuf dedans et finalement elle est bien eue parce que y a RIEN DU TOUT !!

Ma mère elle aime pas trop faire à manger alors quand on aime quelque chose, que c’est vite fait et que c’est pas cher, et ben elle nous en fait trois fois par semaine pendant des mois. Le dernier truc c’est une recette qui s’appelle la piperade. Il parait que c’est un plat un peu exotique mais au final c’est rien que de la ratatouille avec des œufs dedans. Le dimanche on mange des tomates farcies et avec la petite sœur on se bataille pour avoir les chapeaux bien grillés. Et quand on invite ma tata et ma cousine, alors là c’est vraiment la fête parce qu’on mange du jambon blanc roulé avec la macédoine de légumes en boite dedans, et en dessert, des œufs en neige de ma Mémé. Et là, ma cousine elle voit bien que nous aussi, on a de l’argent.

Une fois, au milieu d’une nuit, on part à la mer avec la voiture et les parents mais pas ma Mémé parce qu’elle garde la chienne. Nous, les sœurs, on dort tête bêche à l’arrière dans des sacs de couchage que notre mère nous a cousus. J’aime bien ce mot, tête bêche. Ça veut dire les pieds dans la tête de l’autre et la tête dans les pieds de l’une. C’est rigolo. On chante tous les génériques des feuilletons qu’on connait et puis finalement on regarde le jaune des phares des autres voitures qui rentrent dans la nôtre, on suce notre pouce et on s’endort. En plus on va camper. Mais pour descendre à la mer, on passe dans une côte tragique, comme dit notre mère, parce qu’il y a eu un grave accident et même une plaque en bas à la fin de la côte parce que des enfants sont morts. Alors nous, avec la petite sœur, on prie le Bon Dieu pour que les freins de notre voiture ne lâchent pas comme ceux du bus des enfants. La côte est très très longue. Trop longue, en fait. Mais c’est obligé de passer par là pour aller à la mer et c’est pour ça qu’elle s’appelle comme ça. La côte de mer. C’est la côte tragique et obligatoire.
Aussi, dans le sud, il y a presque que des routes dangereuses à cause des arbres platanes. Du coup, il faut absolument pas les regarder, les platanes, mais la petite sœur se met à pleurer et elle crie « J’ai regardé un platane ! J’ai regardé un platane ! Je vais mourir ! » Moi, je lui dis en rigolant : « Cause du décès : a regardé un platane ! » Du coup elle pleure plus du tout, on rigole toutes les deux et les parents aussi.
A la plage j’ai honte parce que nous on est blancs comme des merdes de laitier, c’est un méchant garçon bronzé qui l’a dit dans notre dos mais très fort. Et puis j’ai aussi honte parce que nous on n’a pas des belles et grandes serviettes spécialement décorées pour la plage. Nous on a que nos petites serviettes normales.
Au camping on regarde un film sur un écran géant installé en plein air sur la plage. Le lendemain, avec la petite sœur, on ne veut plus se baigner dans la mer à cause des requins mais il parait que c’était juste un film d’horreur. On envoie une carte postale à notre Mémé pour lui raconter. Et pour une fois c’est nous qui en envoyons une à ma cousine.

Mon petit oiseau
A pris sa volée
Mon petit oiseau
A pris sa volée
A pris sa, à la volette
A pris sa, à la volette
A pris sa volée.
Est allé se mettre
Sur un oranger
Est allé se mettre
Sur un oranger
Sur un o, à la volette,
Sur un o, à la volette,
Sur un oranger.
La branche était sèche,
Elle s’est cassée
La branche était sèche,
Elle s’est cassée
Elle s’est, à la volette
Elle s’est, à la volette
Elle s’est cassée.
Mon petit oiseau,
Où t’es-tu blessé ?
Mon petit oiseau,
Où t’es-tu blessé ?
Où t’es-tu, à la volette
Où t’es-tu, à la volette

Où t’es-tu blessé ?

Me suis cassé l’aile
Et tordu le pied
Me suis cassé l’aile
Et tordu le pied
Et tordu, à la volette
Et tordu, à la volette
Et tordu le pied.
Mon petit oiseau,
Veux-tu te soigner ?
Mon petit oiseau,
Veux-tu te soigner ?
Veux-tu te, à la volette
Veux-tu te, à la volette
Veux-tu te soigner ?
Je veux me soigner
Et me marier
Je veux me soigner
Et me marier
Et me ma, à la volette
Et me ma, à la volette
Et me marier.
Me marier bien vite
Sur un oranger
Me marier bien vite
Sur un oranger
Sur un o, à la volette
Sur un o, à la volette
Sur un oranger.

VENDREDI 22 SEPTEMBRE 1978
3 heures moins le quart de la nuit

Mon cher Journal,
J’ai décidé que tu es mon seul vrai ami à qui je peux tout dire parce que ma Mémé est morte cette nuit et que je n’ai plus personne à part ma chienne. Quand elle est morte, à l’heure où elle est morte à l’hôpital, son horloge à balancier qui s’était arrêtée il y a un mois quand elle est partie à l’hôpital, et ben son horloge s’est mise à sonner tout d’un coup dans la nuit. C’était l’heure où elle est morte, j’ai vérifié. Les parents disent qu’ils l’ont pas entendue et que de toute façon c’est pas possible mais moi et ma chienne on l’a parfaitement bien entendue.
Les parents sont un peu débiles des fois mais heureusement quand même qu’ils sont là, des fois. Ils m’ont donné ce petit carnet il y a longtemps pour écrire mon journal mais je m’en fichais, à l’époque. Maintenant la nuit quand je me réveille pour aller faire pipi, je n’arrive pas trop à me rendormir parce que j’ai un peu du mal à bien respirer. Je crois que je suis rentrée dans une espèce de roue qu’on peut pas voir. Comme si c’était du temps qui tournerait. Comme dans le manège des chenilles, à la fête foraine. Comme si je ne pourrai plus jamais en sortir, de ce manège. Ou alors comme le début de plein de saisons qui défileraient trop vite au-dessus d’un trou trop grand. C’est pour ça que j’écris dans le petit carnet. Pour pas être écrasée par cette roue qu’on peut pas voir. C’est pour attraper les minutes dans les mots que j’écris. Ça craint. En plus, j’ai même plus envie de faire des canevas comme avant. Parce que je les faisais avec ma grand-mère. En fait.
L’autre jour j’ai failli me faire renverser par une voiture qui a grillé le feu au carrefour à côté de chez les parents mais il y a eu comme une main invisible qui m’a arrêtée net et j’ai cru que c’était comme une fée invisible mais en fait je crois que c’était ma Mémé parce qu’elle est morte. Bien sûr, ça, personne peut le comprendre à part la nouvelle copine que j’ai rencontrée cette année en sixième. Elle est vraiment super, elle me comprend et je la comprends et on a à peu près le même genre de parents un peu cons, c’est incroyable, hein, cher Journal ?
En tout cas, nous, on a décidé que quand on verra que notre mari a des points noirs, on les lui fera pas, comme nos mères. Et que si ils pètent au lit, on les divorcera direct. Pas du tout comme nos mères et nos pères !

A suivre…

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