Les Saisons de Lili : Épisode 4

4.


© 2020 : Anne Vassivière

J’aime bien quand la camionnette de la Coopérative passe, et aujourd’hui le monsieur de la Coop a amené l’essoreuse à salade en plastique orange que ma mère lui avait commandée. C’est moderne : pas comme mettre les feuilles trempées dans un torchon et courir vite dehors pour le taper contre un mur comme un jour j’ai vu le méchant voisin estourbir des chatons. On se bat à chaque fois, avec la petite sœur, pour tourner le couvercle. Même si ma mère achète pas tout dedans, je vois plein de trucs très bons, dans la camionnette de la Coop, et je fais la liste de ce que je m’achèterai quand je serai grande. Je commencerai par toutes les pochettes surprises qu’il y a dans la camionnette de la Coop. Celles pour les filles et celles pour les garçons aussi. J’aime pas tellement les cadeaux du baril de lessive parce que, d’abord, ma mère, elle achète que les petits barils parce qu’ils sont moins chers alors les cadeaux surprises sont petits, et en plus, c’est presque tout le temps que des trucs pour les garçons.
J’aime pas quand le gentil facteur avec la grosse gourmette passe, parce que j’arrive pas à empêcher ma chienne chérie de lui aboyer dessus. Et même qu’un jour que le portail était mal fermé parce qu’il est un peu déglingué, elle est sortie et l’a coursé, et lui, il a pédalé à toute allure, et elle, elle lui a quand même attrapé le mollet, et moi, j’avais très honte parce qu’il est vraiment gentil.

J’aime et j’aime pas regarder Calimero.
La petite sœur, elle, elle prend toujours son gouter AVANT Calimero, parce que, après, elle a plus du tout faim parce que c’est vraiment toujours trop triste.
Moi, je suis beaucoup trop grande pour regarder Aglaé et Sidonie et le soir, Bonne nuit les petits, mais je me force pour faire plaisir à la petite sœur. Moi, maintenant, je regarde Belle et Sébastien et quand j’aurai un amoureux, il s’appellera Mehdi.

Ils ont installé un chapiteau au Bout du Monde et il parait qu’il va y avoir un grand chanteur et aussi un monsieur drôle. Nous, on est assis dehors tout près avec d’autres personnes et c’est super bien parce qu’on entend tout et qu’on a pas payé. On entend la voix du chanteur et on connait ses chansons par cœur à cause de Danielle Gilbert, mais moi, quand je dis à ma mère que je trouve qu’en vrai il chante comme une chèvre, elle me parle plus de toute la soirée. Et aussi on rigole bien quand le monsieur drôle fait ses blagues. Moi et ma sœur on comprend pas toujours pourquoi c’est drôle mais en tout cas on comprend bien que ça fait rire les parents et ça, ça nous fait rire aussi. Surtout celle de l’eau gêneuse. Ils sont très tristes le jour où la voiture du monsieur drôle l’écrase contre le mur d’un cimetière au nord de notre département. Mon père dit qu’il connait quelqu’un qui le connaissait.

Le soir avant d’éteindre, je suis la princesse d’une cérémonie qui me fait me relever si elle n’a pas été bien accomplie : un, je vérifie qu’il n’y a personne dans mon armoire, deux, je pose mes peluches sur le petit tapis que je leur fais avec mes vêtements du lendemain et je les couvre en fonction de la température de ma chambre, le nounours à gauche, le toutou en peluche à droite, trois, je vérifie que la lumière de la salle de bain reste allumée le temps que la petite sœur s’endorme parce qu’on est dans la même chambre, quatre, je vais l’éteindre pour pas faire dépenser de l’argent aux parents, cinq, je laisse la porte de notre chambre entrouverte de trois doigts pour que ma chienne puisse rentrer si elle veut venir dormir avec moi, six, je pose mes pantoufles bien parallèles entre elles contre là où retombe mon dessus de lit côtelé que ma Mémé m’a commandé au catalogue.
J’aime le 6. Et aussi le 2. Et aussi le 22. Celui-là je l’aime beaucoup mais je le vois jamais sauf si je l’écris sur un petit coin de mon cahier de brouillon. Il faut que je l’écrive sur un petit bout de papier pour que je le vois ailleurs que dans ma tête mentale.
Quand le gentil facteur nous amène le catalogue, c’est la fête. Avec la petite sœur, on s’installe dans le cosy de ma Mémé pendant qu’elle regarde Jacques Martin et on choisit de la main une chose qu’on achèterait si on avait des sous. On n’a droit qu’à une seule chose par page et on fait ça sur chacune des pages. Ça dure longtemps, tout ce plaisir pas cher, parce qu’on est OBLIGÉES de choisir quelque chose sur TOUTES les pages, même celles où y a rien d’intéressant comme des beaux habits ou des belles chaussures ou des beaux foulards ou des jouets qui font semblant que le Père Noël existe et que c’est pas les parents qui économisent pour nous en commander un qu’on veut vraiment. Dans ma tête je choisis aussi des choses que choisirait une grande sœur que j’aurais si j’en avais une. C’est pour ça que moi je prends plus de temps que la petite sœur pour choisir. Je prends deux fois plus de temps. Mais ça, personne le sait.
On fait ça en automne-hiver et on refait ça en printemps-été.

À cette époque-là mon corps est encore lourd et compact. Un corps de terre brute. Je ne suis pas encore tamisée. Des fois quand j’entends que tout le monde dort, je me touche là où je fais pipi.
Et puis aussi j’attrape la varicelle parce que je tiens la main de la petite sœur le soir pour qu’elle s’endorme.
Souvent je fais pipi dans mon lit mais j’y peux rien, je suis OBLIGÉE de faire pipi dans mon lit parce que je rêve POUR DE VRAI que je me suis VRAIMENT levée et que je suis RÉELLEMENT aux cabinets ! Du coup je vais réveiller ma mère et elle me change mes draps et tout et tout et elle râle presque pas parce qu’elle est très endormie. De toute façon l’autre jour j’ai coupé toutes les lanières du martinet.
Des fois quand les parents trouvent qu’on discute trop longtemps le soir au lit, avec la petite sœur, ou alors qu’on a de la fièvre, ils envoient notre mère tricoter dans le couloir le temps qu’on s’endorme pour de vrai. Moi, j’en ai marre des pantalons tricotés, ça me gratte et on dirait presque qu’on est pauvres. En plus, les pattes déf se prennent tout le temps dans les pédales de mon vélo. Je me demande bien ce que c’est, un déf.
On entend le cliquetis des aiguilles, et on a beau lutter, on s’endort avant d’avoir pu dire ouf, comme dit notre tata, la mère de ma cousine qui fait de la vraie danse classique dans le beau bâtiment à côté du parc, ma cousine qui a des boucles d’oreille en or et aussi une vraie voiture à pédale bleue qu’elle peut conduire dans son jardin. Avec la petite sœur, le soir, au lit, on se fait deviner les airs des réclames qu’on voit à la télé avec ma Mémé.
Des fois on arrive à se faufiler pour regarder un peu le film du dimanche soir en cachette derrière la porte de la cuisine sans que les parents le savent. Le problème c’est qu’on n’y arrive jamais longtemps parce que la petite sœur se met toujours à rigoler comme une idiote. Je crois qu’elle a trop peur de se faire découvrir parce que regarder le film du dimanche soir est vraiment interdit parce qu’il y a école le lendemain. Ou alors peut-être qu’elle a peur de REUSSIR à regarder le film. Surtout quand on voit qu’il y a un carré blanc sur l’écran et que c’est seulement pour des parents. C’est là qu’elle glousse le plus rapidement. Dans ce cas-là on peut jamais regarder plus de trois minutes je crois, ou un peu plus ou un peu moins, je sais pas exactement. Du coup j’ai jamais vraiment vu ce que le carré blanc nous interdit de voir. On a juste le droit de regarder les feuilletons de la journée avec ma Mémé : Ma sorcière bien-aimée, Amicalement vôtre, Les Mystères de l’Ouest. Souvent, pendant la sieste, je pose ma tête sur le cœur de James West pour m’endormir. Ma Mémé, elle, elle regarde toujours les décors de Roger Harth et les costumes de Donald Cardwell.

A suivre…

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