Les Saisons de Lili : Épisode 2

2.


© 2020 : Anne Vassivière

Les tétines de ma chienne, je les taquine et les tète. Elle me laisse faire. Ensuite je confie ma tête d’enfant à la chaleur souple de son ventre. Là, je m’endors pour la sieste obligatoire des parents. Mon lit est son territoire et elle m’autorise à y nicher. Sœur et mère animales, nous appartenons au même règne, celui des enthousiastes à mamelles, la vie que je passe dans ses flancs est donc tiède et tranquille. Enfantine du meilleur cru, ma plus grande question existentielle se résume à ce moment-là à savoir quelle partie de son corps est le plus doux. Le pelage de ses oreilles figure en bonne place. Soie. Puis vient le charnu jabot de son cou.
Elle sait se retenir de faire ses besoins pendant plusieurs jours s’il pleut, c’est une propre et une délicate, pas une maniérée. Elle a l’élégance et la conscience des bâtards, jamais je ne me suis permise de la pousser même un peu pour me faire de la place dans mon propre lit une fois qu’elle-même s’y était installée.
Je passe ainsi mon enfance à me mouler aux poses que le sommeil fait prendre à son corps chéri. Elle est à cette époque-là mon ultime modèle féminin.
Son fantôme habite encore les boyaux de la maison parentale. Parfois je laisse s’ouvrir les précipices du passé pour sentir son souffle sur ma joue qui me dit que tout va bien. Yeux d’amande réhaussée d’ébène, saines canines aux brunes racines, babines souples et fraicheur humide de la truffe, que votre souvenir me cuit les tripes quand je vous évoque, Dieu que vous me manquez !
L’enfant joyeuse et docile que je suis alors aime à faire et défaire le corset de la grand-mère de la maisonnée. Ça sent bon et c’est chaud comme le souffle qui soulève le ventre de ma chienne. A cet âge-là, celui passé à l’abri secret des mamelles animales et grand-maternelles, je n’ai d’autre ambition qu’un jour être chienne ou grand-mère. La première lèche les genoux blessés, l’autre les tartine de mercurochrome.

J’aime Michel, dans la cour. Sauf quand il fait semblant de ne pas me voir quand il est avec Olivier et les autres garçons. Alors moi je lui tourne le dos pour lui clouer le bec en sautant super très bien et super très haut à la corde. Et je dis à Nathalie que je suis sa copine parce qu’elle est grosse et timide et que je suis plus jolie qu’elle et qu’elle fait tout ce que je lui demande.
Je refuse de manger des avocats depuis que j’ai entendu ma mère crier ce mot à mon père dans une phrase que je n’ai pas comprise entièrement mais qui promettait une catastrophe. Ça crie encore un peu pendant une semaine ou un mois ou peut-être deux jours, je ne sais pas exactement, et puis ça redevient tranquille comme avant. Il n’y aura ensuite plus jamais aucun souci du côté des parents, mon père se mettra simplement à fumer comme un pompier, et ma mère, à passer plus de temps à regarder loin par la fenêtre qui pourtant ne montre rien de loin.
Michel m’a enlevé un doryphore qui s’était posé sur mon dos, et sauvée des moqueries des enfants dans la cour. Je lui donne ma plus belle bille.
A la maison je m’entraine tous les jours aux osselets pour qu’il me regarde plus dans la cour. J’y deviens une adversaire respectée. Il me regarde avec ses grands yeux. Qu’est-ce qu’il est beau dans son col roulé orange ! C’est ma couleur préférée !
Les autres disent qu’il n’a pas de papa. C’est embêtant, c’est vrai, mais je l’aime quand même.
Pascale me raconte qu’un petit garçon a poussé une petite fille tellement fort dans la cage à poules de l’autre maternelle de notre petite ville, qu’elle a dû se faire opérer du crâne. Et en plus je crois qu’elle est morte. Elle est tout le temps méchante, Pascale. Je la déteste. Elle dit qu’elle a joué au papa et à la maman avec Michel et ça, je sais que c’est même pas vrai.

Michel m’a fait une bise sur la joue, hier, au petit coin. Les tourterelles qui sont dans la grande cage sous le préau chantaient en même temps. Ça, jamais je vais l’oublier. Maintenant tous les deux on se regarde très fort avec nos yeux, comme dans les romans photos de ma Mémé.
Derrière le petit coin, y a des enfants qui jouent au docteur.
Je crois que j’aime bien François aussi.

Ce matin les parents ont enlevé les béquilles de mon vélo jaune. Mon père m’a regardée partir en zigzaguant dans notre rue, ma mère qui pourtant avait mal au dos, a couru à côté de moi qui tirais la langue pour apprivoiser l’équilibre.
Bien plus tard, la recherche d’équilibre m’enthousiasmera moins, et ce sera la psy qui me regardera zigzaguer.

A l’école j’ai eu un bon point ce matin et comme ça m’en fait cinq en tout, je vais pourvoir choisir une image. Je crois que je vais prendre celle avec le soleil qui se couche sur une espèce de tour carrée avec une grande horloge. Ma copine m’a dit que c’est dans un autre pays. Un pays où les gens parlent langlé. Parce que celle de la cour de la ferme avec les poules, je l’ai déjà.
Des fois aussi, la maitresse nous donne un petit pois, ou encore mieux, un lardon. C’est mes bonbeks préférés…AU MONDE ! Oh la la, j’ai dit un gros mot : j’ai dit bonbek !

J’ai oublié de parler de quelque chose d’important : je me suis fait percer les oreilles l’autre jour. Comme ma cousine sauf que moi j’ai des boucles d’oreilles en argent et elle, en or qui brille. Et après, comme ça m’avait fait un peu mal, ma mère m’a exceptionnellement acheté un gâteau à la boulangerie, celui que je voulais, même un cher, même un avec de la crème jaune ! J’ai choisi une grosse pèche au sucre, et pendant que ma mère payait, j’ai entendu une petite fille plus petite que moi qui disait à la vendeuse « Je veux un cul. » J’ai pas compris de quoi elle parlait et de toute façon on a toutes ouvert des yeux grands comme la boutique, mais sa mère à elle, elle rigolait et la gamine a ajouté « Je veux un cul avec de la merde au milieu, comme la petite. » La « petite » en question, c’était moi, pourtant j’étais beaucoup plus grande qu’elle. Et le cul qu’elle voulait manger, c’était une pêche briochée avec de la crème pâtissière comme la mienne. Ma mère m’a attrapée et on est sorties très vite de la boulangerie. Je savais même pas que ça existait, des enfants comme ça. Surtout des filles. En tout cas elle m’a bien vexée et elle m’a bien gâché ma pâtisserie, la petite malpolie. Sa mère, elle avait pas de sourcils. A leur place, elle avait dessiné un grand trait et elle avait l’air de trouver ça très joli. Ma mère m’a expliqué qu’elle habite certainement dans les HLM derrière le cimetière.

Ma grand-mère m’a préparé mon café au lait et découpé mes biscottes beurrées en petits carrés. « Une pour papa… une pour maman…une pour la petite sœur…une pour Mémé ! » Mais ce matin elle est très triste parce que le président est mort hier soir. Je me demande bien ce qui va nous arriver, maintenant que le président est mort, mais je dis rien, je mange mes biscottes et je me demande ce qui va nous arriver, maintenant que le président est mort. La petite sœur, elle se rend même pas compte que c’est très grave. Je lui ai expliqué mais elle se rend pas compte. Je l’aime bien la petite sœur mais j’aimerais bien avoir une sœur qui serait grande comme moi pour pouvoir discuter pour de vrai. Des fois c’est pas marrant d’être la seule grande sœur. Ma cousine, elle, elle pourrait devenir la grande sœur avec moi mais elle est pas toujours gentille. Surtout quand elle m’envoie sous la table de chez elle pour caresser la chatte qui griffe et qui mord.

Au cours élémentaire, je fais des cauchemars à cause du calcul mental que le maitre nous fait faire sur nos ardoises. Ça me fait crier les oreilles à cause de la craie sur ma petite ardoise, le calcul mental que j’arrive pas à faire.

A suivre…

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