Les Saisons de Lili : Épisode 1

1.


© 2020 : Anne Vassivière

Éclair, tonnerre. Ce n’est pas un classique du rock psychédélique car on est bien avant. On est la nuit de ma conception au milieu des années soixante, dans un petit deux pièces de village de moyenne montagne où un jeune couple d’ouvriers agricoles cherche à se réchauffer près du poêle qui crachote. Et il faut croire que cet hiver-là est particulièrement rigoureux puisqu’ils me font en double, deux, jumelles.
Cela ne dure guère. L’une d’entre nous doit tôt lâcher l’affaire pour laisser la place à l’autre, disparaitre dans ce qui passe inaperçu ou presque pour notre mère se plaignant d’une simple perte sanguine. La petite jumelle a la mauvaise idée de venir tâcher une culotte alors que tout le linge lutte contre le froid pour sécher, encombrant de son épais coton le petit deux pièces qui exhibe les morceaux disparates d’une garde-robe des plus primitives. De toute façon personne ne vient chez nous, on n’invite personne et on n’est jamais invités nulle part. D’ailleurs on s’en fiche, on n’y pense même pas, à inviter ou à être invités. A l’époque, on n’en est qu’à l’essentiel, on y est collé, à l’essentiel, c’est lui qui nous tient debout. Alors comme on n’a que lui, forcément, on s’y cramponne ferme.
La mère frotte pour faire partir la tâche, elle frotte elle frotte, elle râle elle râle. Elle n’a pas beaucoup de change, la mère de l’époque, c’est pourquoi elle est très soignée, c’est pour cela que c’est important pour elle. Elle frotte dur mais les restes de ma jumelle demeurent sur le tissu jadis immaculé, avant qu’elle n’y répande toute sa vie et que notre mère, devenant ainsi la mienne à moi seule, ne décide qu’elle n’arriverait à rien en faire, de cette fichue culotte, et ne la confine à la souillure des menstrues. Ma mère ne sait pas encore qu’elle est enceinte, et quand, après ma naissance, les règles reviendront tordre ses ovaires de douleurs mensuelles, elle retrouvera dans un tiroir la pauvre culotte tachée par ma jumelle, la jugera bien laide et finira par la lancer dans la poubelle au milieu des déchets puants. L’insignifiance de cette non entrée au monde s’arrête là pour ma mère, tandis que dans sa matrice, celle qui est restée en sait le sacrifice, le don, l’abnégation. Il n’y avait pas la place pour deux, et celle qui reste, c’est moi. Toi, ma sœur, la courageuse, la généreuse, tu me laisses seule devant l’obstacle, ne sachant quelles maigres forces rassembler pour parcourir le long chemin jusqu’au dehors. Car nul besoin d’être faite de davantage de matière pour savoir que le monde qui sent et hurle nous attend de pied trop ferme. D’autres ont fait le trajet avant nous, qui n’est pas charmille, et leur écho ne passe pas. Ce qui pulse sourd et insistant jusqu’au ventre des femmes où les fœtus attendent leur perte, c’est la promesse d’un monde qui brûle les poumons en guise de bienvenue et n’est satisfait que de chair vibrante. Que les corps crient d’extase ou de désespoir, le monde s’en fiche, il exige la vie et seulement elle, peu importe que l’existence nous comble ou nous laisse exsangues.
De ce bref partage du nid maternel avec toi, ma jumelle, rien ne s’est figé hormis l’éternité. Frêlement incarnée, aussi peu substantielle que l’évocation d’une idée, j’ai reçu l’infini pour berceau. Que pouvais-je être alors de plus plein ? Toi, moi et tout ce beau silence ne faisions qu’une, ta présence et ta disparition se sont confondues, perle sitôt formée sitôt perdue. C’est cette fusion que je chercherai toute ma vie durant, et au moment de partir. Ce que je vais raconter là, c’est le parchemin qui se déroule entre toi et moi. Le sacrifice de ta vie fut-il plus difficile pour toi à concéder que pour moi à accepter ? C’est une question qui m’occupera beaucoup et longtemps quand la thérapeute la suggérera comme explication au mal être devenu chronique après le suicide de Bruno.

Chère sœur, qu’il est long le parcours et que je me sens peu soliste ! Neuf mois dans la matrice, c’est quatre milliards d’années de cycle de la vie à revisiter avant d’être propulsée d’eau à implacable terre, accompagnée par une mélancolie dont je mettrais une vie entière à savoir que faire. Ce manque, ce primal abandon, marque chacune de mes cellules, et ma vie devient éternité de souterraine douleur à te chercher en vain. Seule la suprême disparition saura nous réunir à nouveau, la disparition elle-même disparaitra. Nous repartirons ensemble.
La fréquentation si précoce de la mort, jumelle de vie, m’a-t-elle poussée à l’éternel paradoxe de l’urgence et de la frilosité à vivre ? Bien sûr cette question n’est nullement d’actualité quand le jeune couple d’ouvriers agricoles devenus les parents , m’accueille toute carmine, violette et fripée au sortir de ma mère en pleurs d’épuisement. Ils m’ont appelée Gilles pendant toute la grossesse alors, pris au dépourvu, il ne leur reste que deux syllabes identiques en tête. Cela suffira bien.
Ton prénom à toi aussi ce serait terminé par i, c’est une évidence. Longtemps je l’ai porté en moi, qui gonflait mes poumons à chaque respiration, et puis j’ai oublié. Or, point de salut dans l’amputation, l’amnésie de la conscience à avoir été parfaitement deux m’a jetée dans des méandres plutôt que sur de droits et clairs sentiers. Et la petite sœur qui naitra deux ans après moi ne saura jamais me compléter, même si nous partageons chambre et parents.

À la claire fontaine
M’en allant promener
J’ai trouvé l’eau si belle
Que je m’y suis baigné
Il y a longtemps que je t’aime,
Jamais je ne t’oublierai.
Sous les feuilles d’un chêne,
Je me suis fait sécher.
Sur la plus haute branche,
Un rossignol chantait.
Il y a longtemps que je t’aime,
Jamais je ne t’oublierai.
Chante, rossignol, chante,
Toi qui as le cœur gai.
Tu as le cœur à rire…

Moi je l’ai à pleurer.
Il y a longtemps que je t’aime,
Jamais je ne t’oublierai.
J’ai perdu mon amie
Sans l’avoir mérité.
Pour un bouquet de roses
Que je lui refusai…
Il y a longtemps que je t’aime,
Jamais je ne t’oublierai
Je voudrais que la rose
Fût encore au rosier,
Et que ma douce amie,
Fut encore à m’aimer.
Il y a longtemps que je t’aime,
Jamais je ne t’oublierai

A suivre…

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