NOS ÂMES À L’ABRI DU PORTRAIT

J’avais 5 ou 6 ans et je rendais visite à ma tante. Elle avait épousé un homme taiseux, massif, chasseur, pécheur et mineur de fond, que j’adorais. Il a été mon modèle masculin pendant des années, jusqu’à ce que, sans doute, je cesse d’en avoir un. Aller à la pèche ou à la chasse avec lui, c’était cheminer dans les champs et le long des cours d’eaux aux côtés d’un homme rassurant aux yeux complices. Mon modèle masculin ne fut jamais mon propre père. Peut-être en a-t-il souffert. S’il a pris le temps d’y songer un jour.

Le couple vivait au cœur d’une petite cité minière dans un logis des plus simples, trois pièces en enfilade. La chambre des parents et celle de mes deux cousins blonds comme les blés encadraient la cuisine centrale, et voilà tout. Les chiens avaient un enclos dans le jardin devant la maison.

A 5/6 ans, on passe le portail en courant, on entre dans la cour en sautillant, les mères suivent nos emballements soudains à distance d’adulte. J’étais la première née, enfant discrète mais enthousiaste. Je crains avoir peu changé.

Ce dont je me souviens ensuite se résume à deux éclairs venant de la cave ouverte sur ma droite en contrebas de l’entrée de la cour : les yeux brillants du meilleur chien de chasse de mon oncle. Comme il était « méchant », on s’assurait qu’il soit toujours enfermé dans l’enclos quand oncle et tante avaient de la visite. Ce n’était pas le cas ce jour-là. Il surgit du noir profond de la cave et mit ma petite tête dans sa gueule de molosse. Les crocs du haut sous mon œil droit, ceux du bas plantés dans ma gorge.
Je me souviens des cris, et de mon oncle courant chercher son fusil pour tuer la bête sur le tas. C’était son chien préféré et sa nièce préférée. Ni l’un ni l’autre ne furent tués et j’ignore comment il réussit à amadouer l’animal. Ce que je sais, c’est que je n’ai jamais eu peur des chiens ensuite, que je porte encore les deux cicatrices, et que je n’ai jamais cessé d’aimer cet oncle.

J’aime aussi quand mon cœur se serre à chercher dans ses portraits pourquoi il a le regard si triste et si profond.
Jamais je ne saurai à quoi il aspirait, ni quelles étaient ses douleurs. Je regarde ces photographies avec une tendresse infinie, certes, pourtant ce qui prime c’est le désir que ses yeux me révèlent enfin de quoi souffrait son âme. Le désir et la hantise de la révélation. Son ultime message, sa grande confidence.

Mon oncle m’offrit un descendant de mon agresseur canin en me donnant le choix entre deux de ses chiots. J’en préférais un, mais, échappant l’autre quand mon oncle me mit la petite chose toute chaude entre les mains, je le choisissais pour réparer ma faute. Je la prénommais Mirabelle. Elle fut toute mon enfance. Son unique portrait est celui qui parle le plus honnêtement de ces temps réels et rêvés.

Le portrait sait être vertigineux. La plupart d’entre nous le sommes. Animaux compris.

Je viens de terminer l’écriture d’un roman intitulé Les saisons de Lili*. J’y déroule la vie d’une femme des années 60 à 2020 comme on regarde une pousse devenir arbre. Chaque saison de l’existence est un portrait, le tout s’offre pêlemêle.
Que fait-on de notre naissance ? Que fait-on de nos mues ? Que fait-on de notre mort ?

*Extrait

Les tétines de ma chienne, je les taquine et les tète. Elle me laisse faire. Ensuite je confie ma tête d’enfant à la chaleur souple de son ventre. Là, je m’endors pour la sieste obligatoire des parents. Mon lit est son territoire et elle m’autorise à y nicher. Sœur et mère animale, nous appartenons au même règne, celui des enthousiastes à mamelles. La vie que je passe dans ses flancs est donc tiède et tranquille. Enfantine du meilleur cru, ma plus grande question existentielle se résume à ce moment-là à savoir quelle partie de son corps est le plus doux. Le pelage de ses oreilles figure en bonne place. Soie. Puis vient le charnu jabot de son cou.
Elle sait se retenir de faire ses besoins pendant plusieurs jours s’il pleut, c’est une propre et délicate. Mais pas une maniérée. Elle a la tenue, la classe et la conscience des bâtards. Jamais je ne me suis permise de la pousser même un peu pour me faire de la place dans mon propre lit une fois qu’elle-même s’y était installée.
Je passe ainsi mon enfance à me mouler aux poses que le sommeil fait prendre à son corps chéri. Elle est à cette époque-là, mon ultime modèle féminin.
Son fantôme habite encore les boyaux de la maison parentale. Parfois je laisse s’ouvrir les précipices du passé pour sentir son souffle sur ma joue qui me dit que tout va bien. Yeux d’amande réhaussée d’ébène, saines canines aux brunes racines, babines souples et fraicheur humide de la truffe, que votre souvenir me cuit les tripes quand je vous invoque ! Dieu que vous me manquez !
L’enfant joyeuse et docile que je suis alors, aime à faire et défaire le corset de la grand-mère de la maisonnée. Ça sent bon et c’est chaud comme le souffle qui soulève le ventre de ma chienne. A cet âge-là, celui passé à l’abri secret des mamelles animales et grand-maternelles, je n’ai d’autre ambition qu’un jour être chienne ou grand-mère. La première lèche les genoux blessés, l’autre les tartine de mercurochrome.

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