Lundi 07 avril à partir de 18h, lecture d’Anne Vassivière et camarades pour la présentation de la revue Femmes de paroles
J’ai l’honneur d’être invitée par la poétesse, écrivaine, traductrice et éditrice québécoise Nancy R. Lange dans le cadre d’Éditer, traduire, transmettre la littérature aujourd’hui. Également présidente du regroupement d’auteurs et artistes RAPPEL, Parole-Création, Nancy fête cette année ses 30 ans de publications. Elle participera à une table ronde et présentera le dernier numéro en date de sa revue littéraire.

Globetrotteuse de la littérature, Nancy promène son talent et son enthousiasme communicatif de Montréal à Paris, en passant par la Bourgogne, la Bretagne, la Côte d’Azur, Trois-Rivières, la Suède etc… Une voix qui compte dans la poésie contemporaine.
Traductrice des lieux et des âmes, Nancy a pour credo Écrire, partager, résister, célébrer !
Le numéro 12 de Femmes de paroles qui sera présenté lundi s’intitule Rendre grâce. J’y présente un hommage à ma grand-mère et ce qui me relie encore à elle aujourd’hui.
Ce trio de napperons au crochet me vient de ma grand-mère paternelle, Emma, femme que l’on dirait « de peu », si ce n’est d’un grand cœur. Car, ce que je vois dans ce travail artisanal, c’est l’expression d’un cœur tendre élevé à la dureté des temps anciens où l’argent difficilement gagné ne garantissait guère que le confort d’aimer ses proches. Les photographies de l’époque en témoignent dans les albums jaunissants de mes étagères, la vie était d’une âpreté aujourd’hui oubliée de notre quotidien occidental. On regarde d’ordinaire rarement les photographies d’antan, au risque de perdre racine, d’où la nécessité pour moi vitale de garder une connexion concrète avec cette dame du temps jadis.

Alors, pour garder les traces tangibles du lien avec l’ancêtre chérie, les napperons qu’elle a minutieusement confectionnés me suivent depuis toujours et je ne les ai jamais confinés à l’oubli d’un carton de déménagement. Il s’agit d’une grâce de la mémoire et du savoir-faire réunis : toute ma lignée se trouve finement tissée dans le fil de son ouvrage. L’héritage des mains et du cœur s’y expriment par-delà les années. Par-delà les siècles même, puisque mes enfants et moi-même sommes passés à un autre que celui qu’a connu Emma. Faire du crochet n’était pas son métier mais c’était déjà la suite d’une transmission maternelle qui lui était chère. Ainsi qu’une expression de beauté et de dextérité quoiqu’elle n’en dise rien de tel. Signe des temps, Emma n’aurait pas utilisé le terme de « création », l’époque a changé, pourtant la grâce de ses mains est toujours là.
Je me souviens et veux me souvenir. Mes racines sont posées sur les meubles de ma maisonnée avec le travail au crochet de ma grand-mère. Ce sont des liens frêles et tenaces à la fois, comme la vie.
L’ouvrage d’Emma
Trace de fil fin, de temps qui filent et de temps qui meurent
Trois soleils crochetés par l’ancêtre pour trois petites-filles
Descendance ascendante qui finira comme toi, Emma
Nous rendons grâce à la vie venue de toi par notre père
Et à l’héritage de ton cœur pour nous dans tes doigts
Nous sommes trois sœurs, ouvrage aussi, le tien
Que laisserons-nous à nos petites-filles, sera-ce belle facture ?
De ce pays de lave et de chapelle d’herbes comme toi venons
Un siècle désormais veut nous séparer, qui n’y parviendra jamais
Puisque sur nos commodes trône encore ta patte en napperons
Rond comme nos ventres de femmes, fil comme la lignée
Tendues vers toi dans le mille-feuille du temps porté par ces mots
Nous sommes trois sœurs, ouvrage aussi, le tien
Que laisserons-nous à nos petites-filles, sera-ce belle facture ?
Des lacs de grand vent, des chemins de neige et du givre aux fenêtres
Nous lisons le passé à l’aune de ce que tu nous as laissé
De caractère, de présence à toi, au monde et à nous-même
D’espoir et son contraire souvent, de force autant que de poussière
Les soleils-objets crochetés légués préservés dans tant de foyers semblables
Toutes les filles, ouvrages aussi, des grand-mères d’Auvergne chérie
Que laisserons-nous à notre tour à nos petites-filles, sera-ce belle facture ?
(c) 2024 Anne Vassivière
