La lumière des vertus

La petite chaine des anciens élèves et parents est arrivée jusqu’à moi avec, dans son escarcelle du temps qui tient ses funestes promesses, la nouvelle du décès de Monsieur le Directeur. La tristesse est descendue immédiatement sur les poumons et j’ai ensuite entendu la voix de mes enfants se serrer au téléphone. L’évocation de Monsieur le Directeur, c’est cinq années d’école primaire chacun. Avec cinq ans d’écart, cela représente une décennie entière de bonheur familial à l’école de la rue des vertus.

L’école des vertus ? Monsieur le Directeur ? Établissement catholique sous contrat ? Point du tout. Petite école de la république, huit classes avec primo-arrivants et double niveaux, une population bigarrée et un état d’esprit qui fait que directeur et équipe enseignante ne partent que pour la retraite. « Tu mets tes enfants aux vertus ? Avec tous ces chinois ? »  Beaucoup de parents demandaient des dérogations pour éviter d’y envoyer leurs têtes blondes et, au fond, cela garantissait que ceux présents étaient des personnes qui considéraient autrui d’une façon plutôt saine. D’ailleurs la porte était toujours ouverte aux parents : les mieux que les autres ayant obtenu de fréquenter les écoles alentours, ne restaient que les bienveillants. Pendant ce temps-là, nous, les parents de l’école trop mélangée, on regrettait presque que nos enfants ne redoublent pas, afin de pouvoir y rester davantage. J’y ai pensé moi-même. En plaisantant, certes, mais l’éventualité m’a traversé l’esprit.

Ce samedi 11 décembre, nous étions une soixantaine à venir boire et manger à la mémoire de Monsieur le Directeur qui nous regardait depuis des photos posées sur une table. On le voyait chevelu à 18 ans, beau comme un Dieu à 25, le regard droit et le sourire en coin assis à son bureau de Monsieur le Directeur, grand homme élégant ou facétieux, avec son chien Zig, mascotte de l’école, et sous d’autres facettes encore. Il n’y avait pas de bougies, la lumière c’était le nombre d’anciens élèves présents et qui, au total, avaient fréquenté l’établissement sur une période d’une vingtaine d’années.

Cet homme n’était pas aimé des enfants, collègues et parents parce qu’il était démagogue ou je ne sais quoi de facile. Il transmettait les valeurs de la république au sein d’une équipe avec un sens concret du pluralisme et de la citoyenneté. Il était clair et juste dans les remontrances comme dans le soutien indéfectible aux enfants. Il était aussi très drôle. Pour Monsieur le Directeur, liberté, égalité, fraternité, laïcité, solidarité, respect d’autrui n’étaient pas de simples idées ou valeurs morales hors sol, c’étaient des principes incarnés.

Samedi il faisait froid et humide, comme le temps symbolique qui s’est abattu sur notre pays depuis quelques mois et où chacun tire ses peurs et angoisses à hue et à dia. Nous aurions pu rester au chaud du logis à broyer notre tristesse dans notre coin, mais nous avons fait le déplacement des corps et des cœurs. Des valeurs aussi. Une fois sur place, nous avons mesuré en discutant que notre peine englobait davantage que la perte d’une personne. Que le repli sanitaire actuel n’était pas non plus le seul facteur de fatigue, que les valeurs de la république subissaient des assauts qui nous affectaient en profondeur. Que nous avions besoin de nous rassembler. Nous sommes arrivés moroses de chagrin et de lassitude un peu vaine. Nous sommes repartis avec l’élan de faire corps avec nos convictions les plus profondes et de les défendre dans le pays que nous aimons. Nous sommes repartis avec plus de chair. L’école des vertus, ça ne se prêche pas, ça se pratique. Ça se vit au quotidien, comme les valeurs républicaines. Monsieur le Directeur a réussi à agir en accord avec ses convictions intimes, il a mené une vie au service des enfants et de l’école de la république.

Le moment aurait pu s’arrêter à ce précieux partage, à ce précieux constat, pourtant il est allé plus loin : un des professeurs a proposé de monter dans les étages, dans les classes. Nos enfants de 30 ans pour les plus âgés, de 18 pour les plus jeunes, n’ont pas hésité une seconde et se sont engouffrés derrière leur ancien professeur. Bien sûr, j’ai suivi, ravie, revigorée et reconnaissante du cadeau.  En grimpant l’escalier central, j’ai vu ces jeunes au corps gourd de peine et de froid redevenir cabris. L’immense dragon de carton coloré fabriqué jadis par les enfants et leurs professeurs et qui se déployait sur les trois hauts étages de la cage d’escalier n’était plus là mais son souffle brûlait encore. Les affichettes d’usage exigeant de ne pas courir dans l’escalier étaient elles-mêmes soulagées qu’on osa leur désobéir ce jour-là. Je les entendais qui criaient aux jeunes jambes « Courez, les enfants ! Retrouvez l’élan premier ! »

Quand le bienaimé Stéphane a ouvert la porte de la classe de Dominique, la petite troupe essoufflée et rigolarde s’est calmée et chacun est entré là avec le respect dû aux sanctuaires. C’est lorsque les « enfants » se sont assis à leur ancienne place dans cette première classe puis dans celle du regretté André, que j’ai compris ce qui se passait réellement : le silence qui régnait maintenant n’était pas lourd, il était conscient. Nous étions arrivés l’espoir asséché, l’espérance consumée par les temps qui ne courent plus et par la promesse d’un futur difficile. Las. Gavés de succédanés qui nous écœurent le désir. Lampes éteintes. Presque crépuscules. Le partage de notre condition d’enfants, d’anciens enfants, d’enfants de toujours, de citoyens, la conscience de notre condition mortelle et de tout ce que nous pouvons vivre, faire et être d’ici au grand départ avaient rallumé les ardeurs oubliées. Autrefois il suffisait d’un rien pour entrer en peine ou en joie, cependant quand Julien, comme nous, tombait de son vélo rouge, il se remettait tôt en selle. Ses genoux se fardaient simplement de nouvelles couches de mercurochrome et il repartait vers un autre chagrin ou un nouveau bonheur. C’est ce qui nous est arrivés en ce jour de commémoration où aucun discours n’a été prononcé. En ce début d’hiver, Monsieur le Directeur a encore œuvré, veilleur républicain devenu âme de veilleur, et nous sommes repartis bougies invisibles à la main. Le frisson nous a été rendu, nous sommes redevenus sentinelles de l’aurore. Merci, Jean-François L.

Une pensée pour André que nous avons aussi tellement aimé.

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