Une île

A la fenêtre de Juliette, une cigarette fume un poète et cela n’étonne personne puisque nous sommes à La Louisiane, hôtel mythique et bien vivant de Saint-Germain-des Près. Par-delà la marquise en contrebas, que Miles Davis escaladait pour rejoindre son amoureuse en des temps où cette affection attirait l’insulte, le croisement avec la rue de Buci déverse une heureuse cohue humaine. Amis, passants, touristes fraichement revenus à Paris et Germanopratins amoureux de leur quartier sont tous en verve sous le tendre auspice d’un soir d’été indien.

Photo : Noémie Volz

A l’intérieur, le bel ovale qui sert d’écrin au poète à la fenêtre, reçoit les rires déversés par l’étroit couloir de l’hôtel. Car il y a fête ce soir-là, et les esprits sont bienheureux. Juliette Gréco est à l’honneur, dont nous saluons silhouette et regard profond sur les photographies de son amie Irmeli Jung et de Georges Dudognon, vêtements et souvenirs ont été gracieusement prêtés à Guilaine Depis par Julie-Amour Rossini, petite-fille de la grande Dame. Bertrand Matot est venu en voisin passionné présenter son tout dernier ouvrage, Paris Bohèmes (Parigramme), Jean-Marc Dos Santos, chanteur de la rue Mouffetard a offert sa voix à l’amicale assemblée.

Le couloir jusqu’à la chambre est particulièrement étroit, comme la porte de certains lieux saints est basse… pour que le visiteur se souvienne de ce qui le dépasse. Ainsi que le bâtiment labyrinthique dans son ensemble, ce couloir est…une porte. On y chemine donc un par une, au compte-goutte, sans se précipiter. Seul l’enthousiasme respectueux est admis ici. Entrés dans la chambre 10 en conscience, on peut alors devenir drôle de trio exerçant sa joie à reproduire la scène photographique au-dessus du lit de la Dame mythique.

Photo : Bertrand Matot
Photo : Anne Vassivière

A l’entresol, une jeune femme réveille le piano qui feignait de dormir pour qu’elle le caresse, crocodile du Nil des comptines, clin d’œil à Albert Cossery, le Sphynx qui vécut là 56 ans. Pourquoi diable vivre à l’hôtel, me direz-vous ? Si les raisons en furent longtemps financières, on ne peut aujourd’hui réduire son attrait à des considérations matérielles. En nous accueillant, La Louisiane nous donne non seulement accès à nous-même, mais nous ouvre également la porte intime du temps. Le lieu est simple, il bannit l’accessoire qui d’ordinaire nous dévore, on s’y resserre sur l’essentiel. Le choix luxueux que nous faisons en y séjournant est celui d’une île secrète au milieu du grand bain des rues agitées alentour. On y séjourne conscient du mille-feuille du temps, et de soi-même. La Louisiane est à la fois un lieu nomade et solidement ancré, qui laisse la place à la plus belle expression du hasard. L’arc de cercle de la chambre 10 est tendu vers tous les possibles, l’accès à la salle de bain est également courbe, qu’une porte de bois massif aux couleurs chaudes épouse, magnifique. Cette voute céleste répond au balcon de la chambre 76 où Miles Davis jouait et composait. Pourtant La Louisiane n’est pas à la rue de Seine ce qu’un mausolée est aux allées du Père Lachaise. Ici, les fantômes sont vivants et les vivants savent être de bons fantômes, qui conversent pour une soirée, une nuit, un mois, une année ou une vie. C’est le désir, qui fait tenir les murs de La Louisiane.

Le capitaine du vaisseau est aujourd’hui Xavier Blanchot, 4ème génération à barrer le beau navire. Il est resté ouvert au plus fort de la crise sanitaire, a vu ses 80 chambres afficher complet à la sortie de la tourmente, preuve de l’attachement fort aux lieux. Il résiste encore et toujours à l’embourgeoisement qui ferait virer de bord l’esprit qui lui tient à cœur de perpétuer. La Louisiane n’est pas un décor. Dans un quartier dévoré par la spéculation immobilière, elle reste abordable et humaine, elle accueille notamment des femmes à la rue.

« La marge, c’est ce qui tient la page. » Jean-Luc Godard

* A venir, Hôtel des infidèles, exposition de photographies d’Etienne Daho par Nicolas Comment.

** Avec les fantômes vivants d’Eric Poindron, Antoine de Payrat, Anne Vassivière, Julien Cendres et Noémie Volz

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