La campagne me rend mon corps

© Anne Vassivière, 2021

Dès que j’arrive à la campagne j’ai un corps, MON corps. Après des mois sans personne pour venir la contrarier, l’herbe a poussé haut et libre tout autour de la petite maison des vacances et il faut se frayer un chemin avec sacs et valises de l’été. Ça pique, ça empêche, ça réveille le corps, ça lui confirme qu’il est arrivé là où il existe pour lui-même et pas pour être regardé. La serrure de la porte d’entrée est un peu dure, il y a longtemps qu’elle n’a pas servi, elle est à réapprivoiser. Pénétrer dans l’antre se mérite juste assez pour marquer le passage physiquement. On fait ensuite claquer les volets pour réveiller le lieu et annoncer en fanfare au corps qu’il peut se déplier après les heures de route. On est encore dans l’excitation des derniers kilomètres, le cœur est tout pincé du dernier tournant, celui qu’on préfère parce qu’il nous offre le premier aperçu de la petite maison au lion de pierre qui nous regarde arriver. Le dernier est le premier, ce n’est guère original. Alors, quand on descend de la voiture, le cœur est haut dans la poitrine, presque dans la gorge ; c’est sa place et il y restera durant tout le séjour. Si on l’oublie par mégarde, il suffira que le volcan d’à côté nous regarde droit dans les yeux pour se souvenir qu’on est là pour être un corps simple et miraculeux. A Paris, j’aime Notre-Dame, j’ai le bonheur de la voir de chez moi, mon cœur bat quand je la regarde mais ce n’est pas le même cœur, c’est celui qui contemple les bâtis. A la campagne tout est actif, même les nuages conversent avec le relief. Aucun nuage ne se pose sur Notre-Dame.

© Anne Vassivière, 2021

Depuis nombre de tournants avant le dernier-premier, on a ouvert les fenêtres de la voiture. C’est à ce moment-là que le corps comprend qu’il va vivre un mois de liberté. L’air est le premier à nous accueillir, il nous pique ou nous enivre pour nous rappeler que nous existons vraiment. Oui, l’air existe autant que le corps. On le boit par tous les pores. Les premières heures, on se demande comment on a pu oublier qu’il est davantage que la simple respiration de survie en ville, qu’il est nourriture qu’on ne voit pas, qu’il a une odeur, des odeurs, des saveurs.

J’ai un corps de 55 ans non sportifs, mon ventre a porté deux enfants et ne se rend plus à aucune injonction de fermeté, mes seins forcissent tandis que mes bras flasquent, ma peau plisse un peu partout, elle s’affine et se fragilise. J’ai 55 ans dans une ville capitale où j’obéis à l’injonction d’être parfois élégante et toujours présentable, où le statut social élevé acquis par certains hommes vieillissants les maintient désirables contrairement à moi dont la fraicheur n’est plus. J’aime la ville, je ne m’en plains pas, j’apprécie d’y être sexisée si je le souhaite, je constate simplement qu’on y est un corps contraint, qu’en tant que femme on est à la fois dans le corps et à l’extérieur du corps en raison de l’évaluation quasi permanente de notre apparence. Nous avons toutes plus ou moins intégré cette exigence esthétique nous poussant à l’auto-évaluation narcissique de nous-même, à la jalousie morbide et à la critique d’autruie. Je ne dis pas qu’il est impossible de faire un autre choix. Il me semble que pour les grandes citadines de ma génération un vrai choix est difficile mais que les adolescentes et jeunes adultes d’aujourd’hui s’en démarquent heureusement.

© Anne Vassivière, 2021
© Anne Vassivière, 2021

A la campagne, mon corps est libre comme un corps peut l’être, il obéit à ses propres limites, pas à celles de l’esthétique normée. Il ne se fait aucun commentaire intérieur sur ce qu’il doit être, il transpire, il a la tignasse en bataille, ses ongles ne sont pas peints, son visage non plus, il se glisse dans ce qui simplement le vêt et a les chaussures pleines de terre. La vache qui le regarde ne le juge pas. Odorat, ouïe, toucher, vue et goût constituent son unique rose des vents.

Je ne prétends pas que les corps de femmes de la campagne y vivent un bonheur niais. Elles y rencontrent d’autres défis.

Que fait le corps pour passer d’objet à sujet ? Il coupe l’herbe, se courbature en débroussaillant jusqu’à cloquer, met des graines dans la terre, pioche et ratisse, il range les stères de bois, s’y éprouve le dos, il s’étire à la rosée du matin et frissonne à l’humidité du soir, il y reste la nuit tombée aux lueurs des bougies et les éteint pour regarder les étoiles, il espère celles à traine, il glisse dans les marches hâtivement creusées sur la petite pente pour accéder au fil à linge, il se relève, secoue les vêtements tombés et repart les étendre en bord de terrain, il se précipite les ramasser sous l’orage, toute la journée il sent l’odeur de l’air sur les vêtements qu’il porte, il court après chaises, table et parasols qui partent faire les fous avec la bourrasque, à partir de 23 heures il rentre à tâtons à la maison depuis le village, sans éclairage il trébuche et manque de tomber, il en rit, il va chercher le fromage à la ferme à pied, il fait le marché, bavarde avec les gens, croule sous les sacs de fruits, légumes, miels et confitures, il marche libre et sans talons, il s’écorche sur les chemins pierreux ou dans les ronces qui protègent leurs mûres en les éloignant du sentier, il est attentif et vivant quand le sol n’est pas bitume, que le chemin est courbe et accidenté comme la vie, il nettoie les chapelles secrètes et y oraisonne, il sort en pleine tempête rentrer en catastrophe le matériel volatile, il cuisine tout son saoul, il reçoit enfants, famille et amis tout son saoul, il récolte la mauve, le millepertuis, l’armoise et caresse les saponaires, il slalome entre les abeilles qui bruyamment butinent la lavande le long du chemin de la petite maison, il laisse la porte grande ouverte, fait sans cesse le chien de berger entre le dedans le dehors, il cohabite avec les mouches, il remercie le coucou de sonner l’heure inexacte pour cause de sensibilité au trop chaud au trop froid et on s’en fiche, il remonte son balancier et surveille le coup de vent qui sournoisement l’arrêterait, il salue les araignées qu’il croise la nuit et dont il a conscience d’être l’hôte, il fait du feu dans la cheminée et s’y rôti les fesses à loisir, il ouvre la fenêtre en grand pour humer l’encre de la pleine nuit, il regarde les montgolfières lui assurer au loin que la journée sera belle, il écoute les ânes braire et les cloches des vaches faire fuir les vipères, il court rentrer le linge fraichement étendu parce que le fils du fermier passe la faucheuse dans un nuage de terre rouge, il le voit s’arrêter en plein champs et attendre que le linge soit hors de poussière, il lui fait un signe de remerciement et bavarde avec lui quand ce dernier baisse sa vitre, il le voit ensuite se dépêcher pour terminer les bottes de foin avant l’orage, il partage sa satisfaction d’avoir bouclé son ouvrage à temps, il salue l’élégance dont le jeune homme a fait preuve, il marche, marche, marche, il ramasse du petit bois, il discute avec la chevrière, il caresse les chiens de ferme tout crottés et ne pas s’en dégoute pas, il va chercher l’eau à la source et ne boit qu’elle, peine à en transporter le contenant plein, il sue pour gravir, souffle et s’essouffle, a le feu aux joues et à la poitrine, les poumons qui brûlent à l’effort, il freine pour descendre, dévale comme il peut, regarde la jeunesse courir devant, faire des roues et grimper aux arbres, il demande aux ondines la permission de passer les petits guets de pierre, reçoit leur soins près des cascades, il se rebaptise sans fin dans l’eau fraiche des cratères …
Mon corps de campagne est encombrant ou miraculeux mais il n’est pas jugé.
La campagne me rend mon corps.

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