Les Saisons de Lili : Épisode 10

10.


© 2020 : Anne Vassivière

Septembre 1982 (je te préviens, Journal, je suis grande et je ne vais plus t’appeler par ton prénom et je ne vais plus appeler les jours par leur nom non plus. Quant à l’heure, ben, j’ai décidé que ça n’a désormais aucune espèce d’importance vitale non plus.)

Maintenant je suis au lycée et maintenant c’est…bof. J’en ai marre comme avant, je crois. Après tout, c’est toujours pareil. Surtout partout où on est censés bosser. Enfin, c’est quand même un peu mieux. Légèrement mieux. Tout est relatif, chacun le sait, puisqu’au final, tout craint du boudin.
Maintenant quand je passe devant les grilles du collège, j’éprouve une haine farouche pour tous ces connards qui nous y ont fait chier pendant quatre ans et je suis bien contente d’en avoir foutu le camp. Au lycée, au moins, la cour est super parce qu’il y a des bancs en bon état (j’entends par là que l’on peut s’asseoir dessus), des pelouses sur lesquelles on peut se vautrer et des sapins qui sentent bon la forêt et auxquels on peut s’adosser tranquillement. Les garçons ne courent plus pendant la récré comme des idiots, et puis il n’est pas choquant que quelqu’un ou quelques-uns s’assoient au beau milieu de la cour. On est libres, c’est vraiment la liberté. En plus, sur le goudron de la cour sont inscrits des trucs vrais et bien mérités contre les cons de l’administration (et certains profs bien craignos), du genre Carso est un facho etc… Ces marques ont été masquées mais on les voit quand même malgré tous les efforts faits par le troupeau administratif : on ne peut pas éternellement faire taire quelqu’un (et encore moins un groupe de jeunes qui dit la vérité).
Du point de vue boulot, la classe de seconde tronc commun est dure dure parce qu’en maths on a le programme de C, en français, celui des A, en sciences éco, celui des B, en biologie, celui des D… Pas mal pour faire son choix pour la classe de première, mais pour moi c’est tout vu : ce sera A ou rien. Je me fais chier en maths et en physique et c’est rien de le dire. Je suis allergique à ces cours-là même si j’aime bien la prof de maths. Avec son chignon choucroute on dirait une vieille petite souris blonde aux yeux bleus. Elle a au moins 35 ans. (C’est celle qu’on avait aussi en 3ème, celle dont le mari s’est fait manger par un crocodile, la pauvre). En plus, maintenant elle fait cours devant des agités qui ne la respectent pas, alors quand elle écrit au tableau elle se déplace avec un petit miroir qu’elle pose sur le porte craie à mesure qu’elle avance dans sa démonstration. Y a presque que les fayots de fils d’ingénieurs de l’usine du coin qui l’écoutent. C’est ceux qui pleurent pour de vrai quand ils ont que 18/20 aux contrôles. Véridique ! (Sauf qu’il y en a un parmi eux que j’aime depuis toujours, c’est Philippe, mon amour caché depuis la sixième. Je suis sûre que lui, il est très différent dans son for intérieur.)
On est censés être l’élite des classes parce que on a pris allemand première langue et latin (et aussi pour la crème des crèmes genre Philippe mon amour caché, grec.) Moi, je veux faire de la phylo et du dessin parce que j’aime bien griffonner (sauf que les parents m’ont dit que c’est pas un vrai métier.) Je pourrai peut-être être prof de dessin. Mais quand la mère de Philippe m’a demandé ce que je voulais faire plus tard, je lui ai répondu journaliste, en espérant qu’elle me mépriserait moins que si je disais prof. En tout cas aucun risque que je devienne militaire ou flic.

Encore septembre 1982
Quand ma petite sœur (qui est maintenant au collège) commence plus tôt que moi le matin, elle me réveille pour que j’ai le plaisir de me rendormir encore une heure ou une heure et demie (ça dépend de mon emploi du temps). Et quand c’est moi qui commence avant elle, je fais pareil et elle fait pareil.

Octobre 82
Merde merde merde et remerde : je me suis fait dispenser de gym (j’ai dit à ma mère que j’avais mal au ventre parce que j’étais indisposée : le tour était joué ou presque et de toute façon c’est pas la faute à dommage, parce que la prof est une vraie facho, et franchement, elle peut crever, celle-là !). Je me suis fait dispenser de gym pour voir si mon pion préféré était en étude et il y est pas. C’est une espèce de nana moche et tout, qui est assise au bureau de mon pion. (Un vrai thon, un super cageot qui fait la gueule, en plus !) J’avais tellement espéré. Laisse béton. Heureusement j’ai amené mon journal pour me défouler dessus au cas où (parce que maintenant, il faut que j’y reste de 9 à 11, sauf si je vais faire des recherches au CDI).
Bref, mon pion est pion au lycée (comme son nom l’indique) et je l’ai tout de suite remarqué. D’ailleurs comment ne pas le remarquer : c’est tout à fait mon genre. Physiquement, au moins, puisque je ne le connais pas autrement (on m’a quand même dit qu’il est super féministe, et qu’en plus, l’apparence, il s’en fout, pour lui c’est la personnalité, qui compte. Exactement comme moi. C’est dingue !). Il n’est pas vraiment grand et il est maigre. Moi, j’aime pas spécialement les mecs maigres, mais là c’est différent. Quoi dire d’autre ? …Ah oui ! J’ai oublié l’essentiel : il a les cheveux châtains, frisés et longs. Je ne sais pas de quelle couleur sont ses yeux parce que je ne l’ai jamais approché de près et j’espérais l’apprendre en venant en étude ce matin. Je ne peux pas dire qu’il soit beau, non, il ne l’est pas. Mais comme c’est la personnalité qui compte, ça devrait aller parce que son allure est vachement cool, son air vachement planant, sa silhouette, son visage, tout quoi. Je le regarde à travers les vitres de la salle d’étude chaque fois que je peux mais jamais encore nous n’avons parlé ensemble. Je voudrais tant. Mais que dire ? Il a bien dû s’en apercevoir puisque lui aussi, fait comme moi : aucune parole, que des regards et même des sourires si petits que je les invente peut-être lorsqu’on se croise dans la cour. Il a une espèce de voiture assez pourrie, je le sais parce qu’un matin à 8 heures (un jeudi matin à 8 heures), je l’ai vu qui partait avec. Ou plutôt, dedans. Je crois qu’à ce moment-là il ne m’a pas vue, et ça, c’est vraiment super naze.
Comme on est presque à la campagne, il y a un internat dans notre lycée. Elles ont vraiment du bol, les filles qui crèchent à l’internat, elles peuvent le voir et discuter avec lui plus facilement que moi. (Je sais pas si les parents accepteraient que j’aille à l’internat… peut-être que je pourrais leur dire que je travaillerais vachement mieux là-bas.) En tout cas, je trouve que cette vieille bagnole colle tout à fait avec son personnage et l’effet qui s’en dégage. Il parle souvent avec des nanas qui ont l’air super sympas mais un peu prétentieuses et ça me fait plutôt chier parce que moi aussi j’aimerais parler de choses et d’autres avec lui. Je sais qu’il a des idées super. On s’entendrait super bien sur le féminisme et le fait que l’apparence n’a pas d’importance et tout ça. Et puis ce serait tellement enrichissant ! Hier, il avait un badge sur la poitrine, mais je n’ai pas réussi à voir ce que c’était.
J’ai encore oublié une chose qui a son importance : il porte des sabots et il a des jeans super serrés, ce qui fait ressortir sa maigreur et c’est très beau.
En ce moment, dans la salle d’étude, le soleil me caresse doucement, c’est le soleil du matin, orange, pas jaune ni rouge. Je suis en train d’écrire mon journal, je ne parle que de lui et j’aimerais qu’il me voie ainsi. Mais pas de Jean-Noël à l’horizon (j’ai appris son nom en questionnant des copines autour de moi). Elles m’ont aussi dit que j’avais toutes mes chances (mais ce n’est pas forcément ça que je veux). L’heure de 9 à 10 est déjà passée, peut-être qu’il va arriver pour la suivante, pour l’heure de 10 à 11. (Putain d’espoir !) S’il n’arrive pas dans 5-10 minutes, j’irai me dégourdir les jambes au CDI. Peut-être même que j’emprunterai un livre, qui sait ?
Je me demande jusqu’à quand il faudra patienter pour apercevoir sa frimousse s’il ne vient pas du tout aujourd’hui. Ce sera long et difficile. Et s’il arrive maintenant, qu’est-ce que je pourrais lui dire sans paraitre ceci ou cela ?!
Je regarde la pionne qui est assise sur sa chaise à lui, je l’efface, elle, et l’installe, lui, mon roi sur son trône. Il est là, j’en suis sûre, je le sens derrière moi, il me regarde. Je me retourne en forçant mes yeux à être super brillants. Pourtant il n’est pas là, il n’est pas venu. Et dire que toute la soirée d’hier je me suis fait chier à faire 22 petites nattes très serrées pour les défaire avant d’aller au lycée ce matin et que c’est pour ça que j’ai mis le réveil à sonner à 5 heures ! En plus j’ai mis une heure pour me fringuer ! C’est naze, ma vie…

A suivre…

Un commentaire

  1. je retrouve bien l’atmosphère du lycée, les regards, les attentes … Par contre, il me semble qu’il y a encore un petit décalage sur la façon d’écrire … un peu enfantine encore pour cette période là… Mais je me trompe peut être .. Bises cat

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