Aux grands brûlés de la vie

Stéphane a 42 ans, il aime ses chiens, l’espace et le chocolat. Il a deux Rottweiler. Le plus sombre est vieux, il ne se lève pas toujours pour venir me saluer. Quand j’arrive le matin, je sens bien qu’il mesure son envie d’être caressé à l’aune de sa fatigue. Qu’il évalue si l’effort à fournir par ses vieux os vaut le plaisir des flatteries humaines. La réponse est souvent positive, mais il reste parfois le corps collé au sol et ne remonte vers moi que ses beaux et grands sourcils de star du ring finissant. Je me baisse alors jusqu’à ses yeux vitreux et lui parle tendrement en lui grattant le jabot. Plus je le félicite de sa gentillesse, plus la bave dégouline de ses grosses babines. Cela ne me dégoute pas, c’est ainsi. Quand je retire ma main pour boire le café et manger un gâteau avec son maitre, la manche de ma veste est toute gluante. Ce n’est pas grave, je lave ces tâches quand j’arrive au travail. Les fois où il trouve l’énergie de transporter toute sa belle chair animale et compacte jusqu’à mes caresses, je sens l’envie qui le dévore d’être à nouveau jeune chien fou. Il tente de jouer un peu, s’emballe à son rythme, lentement et brièvement. Je lui sais gré de cet enthousiasme puisque le mien est à sa hauteur si ce n’est en force, en tout cas en sincérité. Il n’est pas rare qu’emportée par notre élan commun je me retrouve ses deux énormes pattes posées sur le haut de ma poitrine, presque aux épaules, luttant pour ne pas perdre l’équilibre sous tant de poids. Il sait qu’il n’a pas le droit de faire cela mais il est comme moi, il ne résiste pas à une bonne accolade. Il a parfois même le temps de me lécher toute la figure avant que Stéphane ne le rappelle avec force à l’ordre. Jurassik obéit toujours au doigt et à l’œil à son maitre. Jurassik, c’est son nom. Il a déjà plusieurs fois ouvert sa gueule si grand qu’il a mis presque toute ma tête dedans. Pourtant je n’ai jamais vraiment craint qu’il me fasse du mal. C’est la surprise et l’inégalité des forces en présence qui me font reculer.
Le deuxième chien de Stéphane est blanc comme neige. Et molosse. Et jeunot. Quand son maître lui en donne la permission, tôt le matin et tard le soir, il court heureux sur toute la longueur du parvis de l’Hôtel de Ville. Gentil, jeune et impressionnant. Contrairement à Jurassik, Sam n’attend pas de me sentir toute proche pour me manifester son enthousiasme. Sam, c’est son nom. Il me voit de loin et trépigne jusqu’à ce que Stéphane l’autorise à venir à ma rencontre. Stéphane tient ses chiens et il a raison.
Un matin, Sam n’est pas là, il n’y a que Jurassik. Quand je m’en suis inquiète, je comprends que le sujet peine trop Stéphane pour approfondir : il évite mon regard et me fait une réponse incohérente. Cela se produit chaque fois qu’une grande émotion l’assaille. Il me dit « Sam est avec Brigitte Bardot. » et le répète trois ou quatre fois pour que je n’en parle plus. Alors ce matin-là on reste à boire le café en silence et j’abrège. Sam réapparait plus d’un mois après sa disparition soudaine et Stéphane se contente d’acquiescer à la question « Vous l’avez retrouvé ? ». Je n’épilogue pas.

C’était il y a une grosse année. Depuis, Sam a à nouveau disparu. Cette fois je n’ai rien osé dire. Cela fait maintenant six mois que Sam manque à l’appel.

Pendant trois ans j’ai rencontré Stéphane, ses chiens et sa passion pour l’espace des magazines que je lui achetais. Trois années quatre fois par semaine au petit matin quand le bitume devant le BHV le rendait à une nouvelle journée de solitude et d’errance. Si en sortant du travail à 19h je le voyais parfois déjà endormi blotti contre ses chiens, je savais qu’il avait eu une journée particulièrement difficile. Parfois il disait qu’il s’ennuyait, parfois que c’était dur, qu’il lui faudrait une domiciliation, le RSA. J’ai cherché des adresses, des associations, j’ai pris des rendez-vous, mais comme il disait que les Américains étaient en train d’acheter la ville pour y mettre des millionnaires et que son père avait rencontré sa mère au Kenya et qu’il allait parfois voir son oncle à Pierrefitte mais qu’il était trop vieux pour rester avec lui, que de toute façon il allait bientôt mourir, que son père était parti en Afrique pour Noël et ne voulait plus revenir à cause des Américains qui achetaient la rue et même celles autour et qui allaient bientôt arriver avec leurs milliardaires dans des tanks aux Champs-Elysées parce que sa mère était une bonne cuisinière mais que son oncle de toute façon allait bientôt mourir, bien sûr, il n’est jamais allé aux rendez-vous. J’ai fini par capituler. Certains jours j’ai fait des détours pour ne pas le rencontrer parce que je ne savais plus quoi faire ou dire. Il traversait tout Paris jusqu’à Denfert-Rochereau pour aller se doucher et changer ses affaires. Il y avait un casier où il gardait notamment la petite radio que je lui avais offerte. Il allait se doucher deux-trois fois par semaine mais parfois il n’était pas difficile de comprendre que le découragement le clouait à la crasse de la rue comme un Christ en croix. « Je suis à la rue. », me disait-il. La journée il aimait aller aux Champs-Élysées, il me disait « Vous connaissez ? C’est facile si vous voulez y aller : c’est tout droit. » Il lui fallait de bonnes chaussures, il marchait beaucoup, y compris la nuit.

Et puis cette année, quand je suis revenue de mon été ailleurs, je n’ai pas retrouvé Stéphane. Je ne saurai jamais ni le début ni la fin de son histoire. Je sais seulement que je ne l’oublie pas plus que je n’oublie les autres accidentés de la vie que j’ai rencontrés :

Bernard, rue Montmartre, qui ressemblait tant à mon père, qui s’est senti partir deux fois, l’engourdissement de la mort de froid. Qui, après des années sous les porches au temps où ils n’étaient pas barricadés de codes, s’est vu attribuer une chambre par une association et avait peur « de ne plus savoir vivre entre quatre murs ».

Marie, rue Montgolfier. 25/30 ans, difficile à dire, des yeux bleus à se damner, une beauté de crasse qui accumulait les immondices dans son coin contre la grille d’une aération. Une fille de la DASS qui criait parfois la nuit sans qu’on l’agresse. Dont l’esprit avait basculé mais qui voulait des magazines d’histoire. Qui s’était fait raser la tête à l’hôpital.

Hans, allemand d’un âge avancé. Devant le magasin Rayon d’Or, rue du temple. On parlait en allemand et en anglais. Il avait été ingénieur et avait tout plaqué, je n’ai pas réussi à savoir pourquoi. Une ex-femme et deux grandes filles en Allemagne. Il savait qu’il était grand-père mais n’avait jamais vu sa descendance. Il est resté là 5 ans, 6 ans peut-être, je ne sais plus. Il a dû être amputé d’une jambe à partir du genou. Puis de l’autre. L’hôpital lui avait donné un vieux fauteuil roulant. Un jour la police lui a confisqué sa petite malle en fer, il a fallu tout racheter. Sa famille ne savait pas où il était et il ne voulait pas qu’on recherche ses filles. Il disait que c’était trop tard et ne voulait pas se laisser convaincre du contraire. Il ressemblait au Père Noël, je l’appelais le Père Noël.

Assen, Rom de Bulgarie. Rue Réaumur. Il avait été électricien dans son pays, puis chauffeur de bus et puis plus rien, la rue à Paris. Sa « Madame » venait parfois de là-bas en bus, un mois ou deux dans la petite tente qu’on avait achetée. Il repartait parfois. Quand il revenait il disait toujours « Trop difficile. Bulgarie pas bon pour Rom. » Assen avait le cœur en sang quand il parlait de la Bulgarie. Je m’y suis rendue bien plus tard et j’ai vu les villages Roms. J’ai compris Assen.

Maria, la petite Rom de 12 ans. Vive, drôle et débrouillarde comme si elle en avait 20. Elle dormait rue de Belleville avec ses parents. Elle est restée là 2 ans. Parfois elle allait dormir dans la petite caravane de son oncle en grande banlieue, mais seulement quand il faisait très froid parce qu’ils étaient 10, dans la caravane. Elle se débrouillait très bien en français, elle était même allée à l’école quelques mois. Elle est montée une fois chez moi pour m’aider à porter des sacs de vêtements à donner aux parents et elle a cassé trois choses en cinq minutes tellement elle touchait tout ce qu’elle voyait. Un matin, la petite famille n’était plus là.

Aurèle, Roumain, peut-être 40 ans. Des yeux incroyables qu’il fermait la nuit à même le sol des marches de l’église Saint-Gervais. J’ai dû commander une tente, il n’y en avait pas en magasin. Il a fallu attendre 10 jours pendant lesquels je voyais bien qu’il ne croyait plus en ma promesse. Je n’oublierai jamais son regard quand j’ai apporté la fameuse « cort », le seul mot roumain que je connaisse. Au début nous communiquions par mimes. Puis par dessins. Très tôt le matin je déposais du café près de sa couche. Nous avions convenu d’un recoin où il me laissait ensuite le thermos vide. Il cherchait du travail, en trouvait parfois sur des chantiers. J’ai vu son visage se tanner aux rigueurs de la rue pendant 4 ans. Parfois il était malade, avait de la fièvre. Ou mal aux dents. Il avait trouvé une canne à pêche et faisait la manche avec, ça faisait sourire les passants. Son fils était en Angleterre. Comme Stéphane et Assen, quand Aurèle parlait de son fils, de son pays ou de sa condition, il détournait le regard pour le lancer le plus loin possible de la souffrance. Et moi, je regrettais de lui avoir poser une question. Il me demandait des nouvelles de mes enfants. Il me disait toujours « Bon courage ». Au début, je crois bien qu’il pensait que ça voulait dire « Au revoir. » Il est parti faire l’ouvrier agricole en Espagne.

Et puis il y a tous ceux et toutes celles dont je n’ai jamais su le nom. Ce que j’ai vécu avec eux, ma propre pudeur le tait même à moi-même. Parmi ces anonymes frères blessés, il y a le géant croisé somnolant sous la neige sur un banc, pieds nus dans des chaussons de papier d’hôpital. Colosse que, par le plus incroyable des hasards, je chausse auprès d’un petit bazar à proximité. Il parle un français de toute beauté, utilise un vocabulaire précis et recherché. Deux ans plus tard, je retrouve le colosse près du métro Saint-Paul. Comment ne pas le reconnaitre ? Je vais à lui, lui rappelle l’aventure du banc. La qualité de son merveilleux français, son phrasé appliqué me confirment que c’est bien lui.

Et puis il y a tous ceux et toutes celles auprès desquels je n’ai pas su aller, leur misère était trop impressionnante et je n’ai pas su.

« L’antidote pour la peur, c’est de voir l’autre comme soi-même. »

Barbara Hendricks

Un commentaire

  1. Je viens de lire ton très beau récit avec Nathalie, qui a tout si bien compris.

    Tu as raison, c’est bien étrange cette coïncidence, cette concordance des temps.

    Cette nuit j’ai eu dans la tête les paroles de Reggiani dans L’absence:

    « … en bas
    La rue parle toute seule
    Quelqu’un vend des mandarines
    Une dame bleu-marine
    Promène sa filleule
    L’absence, la voilà… »

    Il y a des jours où la rue n’est plus la vie.

    À bientôt chère Anne.
    Anne-Sylvie

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